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octobre 1995 P. Jean-Paul Russeil Le déroulement du Concile Vatican II Le 8 décembre 1965, la clôture solennelle du deuxième Concile du Vatican (*) est célébrée sur le parvis de la basilique Saint Pierre avec la publication d'une série de messages au monde. Voilà bientôt 30 ans. La veille - 7 décembre - le pape Paul VI intervient pour développer les intentions profondes du Concile : "...La religion du Dieu qui s'est fait homme s'est rencontrée avec la religion (car c'en est une) de l'homme qui se fait Dieu. Qu'est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver mais cela n'a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile..." (1). On mesure ici le chemin parcouru depuis la première annonce du Concile ! Le XXème siècle : un monde en mutation, une Eglise en recherche Les deux guerres mondiales et leurs conséquences humaines, politiques et économiques ; l'affirmation du marxisme suite à la révolution soviétique et à son développement dans le monde ; l'apparition du Tiers-Monde et la fin des empires coloniaux ; l'influence des "maîtres du soupçon" ; les découvertes scientifiques et technologiques et leurs applications dans la vie familiale, médicale, sociale ou professionnelle ; le quasi triplement de la population mondiale ; la montée, dans la société, du système démocratique et des institutions parlementaires ; le climat de guerre froide et les dangers pour la paix : tels sont quelques indices d'un monde en profonde transformation. Dans le même temps, le milieu ecclésiastique romain et l'école théologique qui l'accompagne sont convaincus que l'immobilisme doctrinal garantit de la manière la plus sûre l'intégrité de la foi. L'Eglise catholique paraît à beaucoup d'égards enfermée dans ses murs. C'est ainsi, par exemple, que l'encyclique Humanis generis du 12 août 1950 condamne les tentatives de renouvellement de la réflexion théologique et ouvre une période de sanctions disciplinaires à l'encontre de nombreux porte-parole des principales écoles théologiques. En effet, en nombre de régions catholiques - particulièrement dans le Centre-Ouest de l'Europe - des ferments d'innovation se sont manifestés depuis le début du siècle : recherches sur les plans de l'exégèse biblique et de la théologie, mais aussi dans le domaine de la liturgie et de la catéchèse. On assiste à des initiatives pastorales et à un élan missionnaire nouveau. On voit se développer le laïcat grâce, en particulier, aux Mouvements apostoliques. Dans les jeunes Eglises on forme un clergé local et on nomme progressivement un épiscopat autochtone. Enfin, les recherches oecuméniques, malgré les méfiances romaines, jettent des ponts entre les Eglises chrétiennes. Il n'est pas possible ici de citer tous les pionniers qui, par leurs travaux de recherches ou initiatives pastorales, préparent ainsi, sans le savoir, le terrain du Concile. Malgré les critiques et les suspicions, c'est un travail en profondeur qui s'élabore. Pour porter leurs fruits, de telles recherches attendent ouverture et compréhension au plus haut niveau de l'Eglise. Jean XXIII et l'annonce du Concile Concluant la "Semaine de prière pour l'unité" à Saint Paul-hors-les-murs, le 25 janvier 1959, élu pape à 77 ans depuis à peine trois mois, Jean XXIII réunit les 17 cardinaux présents en "Consistoire extraordinaire". Après avoir rappelé les périodes de rénovation que l'Eglise a connues dans l'Histoire où elle a cherché à clarifier sa pensée, à resserrer l'unité et à raviver la foi, il annonce sa décision "en tremblant un peu d'émotion mais avec une humble résolution, un synode diocésain pour Rome et un Concile oecuménique pour l'Eglise universelle" (2). La révision du code de droit canonique sera la conséquence de ces deux décisions. C'est la surprise générale parmi les cardinaux présents. Trois ans plus tard, Jean XXIII rappelle cet instant où il ne reçut ni approbation, ni voeux mais "un silence pieux et impressionnant" (3). Pourtant, la convocation d'un Concile a été envisagée à deux reprises au cours du XXème siècle : en 1923 sous Pie XI et en 1948 sous Pie XII. Mais la perspective de Jean XXIII est autre. Il vise la réunion des chrétiens. C'est ainsi qu'au terme de son discours du 25 janvier, il adresse "une invitation aimable et répétée à Nos frères des Eglises chrétiennes séparées à participer avec nous à ce festin de grâces et de fraternité". Quelques jours plus tard, il évoque la fin du schisme d'Orient devant les curés de Rome : "Nous ne ferons pas un procès historique. Nous ne chercherons pas à savoir qui avait raison ou qui avait tort. Les responsabilités sont partagées. Nous dirons seulement : Réunissons-nous. Finissons-en avec les dissensions" (4). On le sait, cette parole prophétique du pape Jean se réalisa le 7 décembre 1965 par la levée des excommunications de 1054 entre Rome et Constantinople. Mais pour l'heure, cette déclaration audacieuse n'est pas publiée dans l'Osservatore Romano. L'écho suscité par l'annonce du Concile fut considérable, comme si elle réveillait des attentes profondes. Pour J. B. Montini, archevêque de Milan et futur pape Paul VI, Jean XXIII "semble avoir deviné une attente cachée non seulement du collège épiscopal, mais aussi bien de tout le monde catholique. Une vague d'enthousiasme embrase toute l'Eglise. Il a compris immédiatement, peut-être par inspiration, qu'en convoquant un Concile il allait libérer des forces vives sans égal dans l'Eglise" (5). Dès lors, une lutte s'engage sur la nature même du Concile : sera-t-il un Concile de renouveau et de réforme ou un Concile défensif, soucieux avant tout de parer aux erreurs contemporaines dans la ligne du projet de 1948 ? Le temps de la préparation : 1959-1962 Cette préparation se déroula en deux étapes. Tout d'abord, le pape nomme, à la Pentecôte de cette année 1959, une commission chargée du travail antépréparatoire au Concile. Personnage clé de la Curie romaine, le secrétaire d'état Tardini en assure la présidence. Cette commission a pour tâche de recueillir les suggestions des évêques, Facultés catholiques et organes de la Curie. Jean XXIII désire, en effet, un concours très large des instances ecclésiales, contrairement à ce qui s'était passé pour Vatican I. En juillet 1959, le pape Jean informe le cardinal Tardini que le Concile s'appellera "Vatican II" et qu'il s'agira donc bien d'un nouveau Concile, non de la reprise de Vatican I (suspendu en 1870 en raison de la guerre). Mais l'aggiornamento ne sera valable qu'à condition de s'enraciner dans la Tradition authentique. Cette "mise à jour" (aggiornamento) est en réalité la mise à jour de sources que le temps avait obstruées. La phase préparatoire du Concile fut ouverte officiellement le 5 juin 1960. Outre la commission centrale, dix commissions travaillent sur les dossiers. Avec peine, et par des nominations ultérieures, la composition de cet appareil est soustraite au monopole de la Curie : sont appelés à y collaborer des évêques du monde entier ainsi que des théologiens d'écoles différentes de celle de Rome, y compris certains de ceux qui avaient été frappés de sanctions et mis au silence sous Pie XII. C'est alors également qu'est créé le Secrétariat pour l'unité des chrétiens avec le cardinal Bea. Celui-ci a besoin d'hommes neufs et compétents sur le plan biblique, oecuménique et patristique. En créant ce Secrétariat, le pape Jean court-curcuite la Curie qui est censée préparer le Concile. Il introduit un critère nouveau dans les discussions pré-conciliaires : le souci des frères des autres Eglises chrétiennes. Par la bulle d'indiction "Humanae salutis" du 25 décembre 1961, Jean XXIII convoque le Concile : "...obéissant à une voix venue de Notre coeur comme une inspiration surnaturelle, Nous avons pensé que les temps étaient mûrs pour donner à l'Eglise catholique et à toute la famille humaine un nouveau Concile oecuménique venant s'inscrire à la suite des vingts grands Conciles qui, tout au long des siècles, nous ont valu tant de progrès chrétiens, tant d'accroissement de grâce dans les coeurs des fidèles..." (6). Désormais, les grands axes du Concile sont tracés : mise en évidence de la perpétuelle jeunesse de l'Eglise, présence au monde et recherche de l'unité visible. En un peu plus de deux ans, les commissions préparatoires produisent 70 schémas consacrés aux sujets les plus divers, privilégiant les enseignements doctrinaux et disciplinaires des derniers papes, surtout de Pie XII. Par la suite, le nombre fut réduit à 17. On prévoit alors un déroulement rapide des travaux. Le motu proprio "Concilium" du 2 février 1962, fixe au 11 octobre suivant le début des travaux conciliaires. S'ouvre peu à peu la voie de l'aggiornamento. Dans sa lettre pastorale de Carême, le cardinal Montini affirme que "l'Eglise se dépouillera, si nécessaire, de tous les oripeaux royaux qui traînent encore sur ses épaules souveraines pour revêtir la tenue plus simple qu'exige le goût moderne... Nous aurons un Concile de réformes positives plutôt que punitives, d'exhortations plutôt que d'anathèmes" (7). Dans son message au monde entier (11 septembre 1962), Jean XXIII déclare que "face aux pays sous-développés, l'Eglise se présente telle qu'elle est et veut être : l'Eglise de tous et particulièrement l'Eglise des pauvres" (8). Ainsi, au moment où beaucoup d'évêques du Tiers-Monde s'apprêtent à intervenir au Concile (Vatican I fut majoritairement un Concile européen ; l'Italie à elle seule constituait alors 40% de l'assemblée), Jean XXIII affirme la nécessité pour l'Eglise d'incarner le message évangélique parmi tous les peuples, avec une proximité particulière aux moins favorisés. L'ouverture du Concile En historien, le pape Jean sait que la préparation du Concile de Trente (1545-1563) a traîné en longueur pour diverses raisons. Agé et déjà malade, il a accéléré la préparation de Vatican II. Comme il l'écrira dans son journal, il est maintenant "au pied de la sainte montagne". C'est en présence de 2 540 Pères et de 50 observateurs (invités des autres Eglises chrétiennes) qu'a lieu la séance solennelle d'ouverture où Jean XXIII prononce le discours inaugural. Il invite les participants à scruter les signes des temps : "Il arrive souvent que, dans l'exercice quotidien de Notre ministère apostolique, nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu'enflammés de zèle religieux, manquent de justesse, de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation de la société, ils ne voient que ruines et calamités ; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ; ils se conduisent comme si l'histoire, qui est maîtresse de vie, n'avait rien à leur apprendre et comme si, du temps des Conciles d'autrefois, tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les moeurs et la juste liberté de l'Eglise. Il nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin. Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine semble à un tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine qui, à travers la succession des temps et des travaux des hommes, la plupart du temps contre toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec sagesse pour le bien de l'Eglise, même les événements contraires" (9). Ce discours traduit le caractère "pastoral" du Concile, à la manière de l'assemblée de Jérusalem (Ac. 15, 5-35) tournée vers ceux du dehors et soucieuse de leur faciliter l'entrée. Mais pastoral ne s'oppose pas à doctrinal. Ainsi, "il faut que cette doctrine, qui doit être respectée fidèlement, soit étudiée et exposée suivant les méthodes de recherche et la présentation dont use la pensée moderne. Car autre est la substance de la doctrine antique contenue dans le dépôt de la foi, autre la formulation dont on la revêt, en se réglant, pour les formes, sur les besoins d'un magistère et d'un style surtout pastoral" (10). Ce discours, rapidement présenté ici, fut considéré par la suite comme la véritable charte du Concile. La première séance du Concile (13 octobre) est renvoyée à peine ouverte. En effet, au moment où les consignes de vote vont être transmises pour reconduire les commissions préparatoires dont le travail avait été insatisfaisant, le cardinal Liénart (Lille) demande la parole au président de séance (cardinal Tisserant) qui ne se croit pas en droit de l'accorder. Le cardinal Liénart prend alors le micro pour demander le renvoi des élections, de façon à pouvoir prendre le temps des contacts entre évêques pour faire connaissance plutôt que de confirmer les commissions préparatoires. Le cardinal Frings (Cologne) appuya cette demande et toute l'assemblée approuva ! Cette initiative suscita de l'émotion car elle constituait le premier signe d'une conscience conciliaire, refusant de s'en remettre aux décisions prises par les organes préparatoires. On sortait ainsi de l'attitude passive qui, surtout depuis les définitions de 1870, avait caractérisé l'épiscopat catholique. Certains évêques et cardinaux résidentiels étaient décidés à faire valoir leur point de vue face à la "Suprême Congrégation", c'est-à-dire le Saint-Office présidé alors par le cardinal Ottaviani. On ne peut présenter ici le déroulement des 4 sessions conciliaires ni l'énorme travail produit par les experts et les Pères conciliaires ni les tensions qui se sont manifestées tout au long du Concile sur des options capitales, puisque tous les textes préparatoires furent profondément remaniés sauf celui sur la liturgie. Plus que jamais, l'Eglise prend conscience d'elle-même et de sa mission. Comme beaucoup de Pères conciliaires, l'évêque de Poitiers - Mgr Vion - s'en fait l'écho : "Les 2 500 Pères du Concile si différents de race, de nationalité, de langue, de tempérament, de culture ont appris à se connaître, à travailler ensemble : le Collège Apostolique étroitement un dans sa diversité a pris une conscience aigüe de son rôle..." (11). Quelques semaines après, il présente le Concile d'abord comme l'oeuvre de l'Esprit-Saint avant d'être l'oeuvre des hommes et il ajoute cette caractéristique du Concile : "Qui dit Esprit de Dieu dit liberté. Pour la première fois dans l'histoire, un Concile a été libre de toute pression politique, de toute pression extérieure même" (12). Depuis 30 ans, le chemin continue. Comme l'écrivait le Père Congar - un des principaux artisans du Concile - : "Le danger est qu'on ne cherche plus, mais qu'on exploite simplement l'inépuisable magasin de Vatican II... Ce serait trahir l'aggiornamento que de le croire fixé une fois pour toutes dans les textes de Vatican II" (13). On le sait, et toute l'histoire de l'Eglise en témoigne, il n'est de fidélité vraie que créatrice. (*) C'est "l'événement fondamental de la vie de l'Eglise contemporaine" selon l'expression de Jean Paul II, la Documentation catholique, n° 1921, 6 juillet 1986, col. 638 (1) Jean XXIII / Paul VI, Discours au Concile, Paris, le Centurion, 1966, p. 248 (2) G. Alberigo (sous la direction de), "Les Conciles oecuméniques", t. I, l'Histoire, Paris, le Cerf, 1994, p. 364 (3) Ibid, p. 364 (4) R. Laurentin, "Bilan du Concile Vatican II", Paris, le Seuil, 1967, p. 15 (5) P. Hebblethwaite, "Jean XXIII le pape du Concile", Paris, le Centurion, 1988, cité p. 358 (6) Jean XXIII / Paul VI, Discours au Concile, p. 31 (7) P. Hebblethwaite, "Jean XXIII le pape du Concile", cité p. 450 (8) Jean XXIII / Paul VI, Discours au Concile, p. 45 (9) Ibid, p. 59-60 (10) Ibid, p. 64 (11) Semaine religieuse du diocèse de Poitiers, 23 décembre 1962, p. 583 (12) Ibid, 20 janvier 1963, p. 37 (13) J.P. Jossua, "Yves Congar : un portrait", Etudes, septembre 1995, cité p. 217
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