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janvier 2004 P. André Talbot
Au cours de la démarche synodale que nous venons de vivre, il a semblé de plus en plus important de comprendre la vie de l’Eglise diocésaine comme une expérience spirituelle. Ceci, en vue de faire écho à des attentes caractéristiques de notre époque. Mais, plus profondément, pour que notre Eglise diocésaine réponde plus intensément à sa vocation, ce qui veut dire témoigner que Jésus est venu pour que tous aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. Il est vrai aussi que la première réception de "Serviteurs d’Evangile" retient la dimension spirituelle comme une clé de lecture du synode.
Alors, est-il pertinent de parler d’une spiritualité diocésaine ? Si oui, à quelles conditions ? Après plusieurs échanges sur ce thème, il a semblé opportun de présenter cette contribution qui appelle des réactions, des précisions, des compléments… Il ne s’agit donc pas d’un texte "définitif", mais d’éléments proposés à la réflexion des lecteurs. Un thème d’actualité : le retour du spirituel Le terme spiritualité, qui était considéré comme suspect il y a encore peu de temps, connaît un regain de vigueur. Alors que le spirituel était soupçonné de favoriser l’idéalisme et la déprise des enjeux de ce monde, voici qu’il est considéré comme une dimension particulièrement précieuse de l’expérience humaine. Et il devient relativement courant de revendiquer une spiritualité laïque, agnostique, voire athée. Certes, on peut déceler en ces tendances une propension à valoriser l’individualisme. La référence au spirituel deviendrait alors une stratégie d’évitement pour ne plus rendre compte des critères de jugement et des valeurs auxquels on se réfère. À l’énoncé de ce mot, toute remarque et toute question se trouverait proscrite. Positivement, la revendication spirituelle évoque l’unification de l’être humain et l’engagement d’une conscience dans une aventure qui transcende les intérêts matériels et immédiats. On y décèle alors une extension de l’expérience personnelle et de la responsabilité humaine. Certes, en notre monde, les critères d’évaluation les plus habituels mettent l’accent sur les transformations matérielles mesu-rables en termes comptables. Dans un tel contexte, il importe de montrer son efficacité à la fois par la maîtrise de la nature et par la réalisation de profit. Or, voici que certains parlent d’un "réenchantement" du monde. Des êtres humains en viennent à considérer comme décisives des valeurs autres que la capacité à produire et à gagner de l’argent… Une question classique peut cependant être posée : l’intérêt actuel pour le spirituel ne serait-il pas une simple protestation, parfois consolante mais rarement efficace, contre les règles de fer imposées par une économie de plus en plus dominante ? Un héritage pluriel : la spiritualité chrétienne Tout en gardant ces débats en mémoire, reconnaissons que, traditionnellement, la spiritualité se trouve associée à l’expérience religieuse. Selon l’héritage chrétien, et plus spécifiquement catholique, on parle volontiers des spiritualités au pluriel. Il s’agit alors de lignées particulières qui se réfèrent à des grandes figures, le plus souvent celles des fondateurs d’instituts religieux. Deux évolutions ont marqué ces familles religieuses au cours des dernières décennies : d’une part, les recherches pour mieux connaître l’esprit des fondateurs, en vue de vivre un renouveau spirituel, d’autre part, l’association de laïcs à l’héritage spirituel particulier des instituts. Si ces expressions spécifiques mettent en lumière des différences, elles se présentent toujours comme des formes variées d’une fidélité plurielle au même Jésus-Christ. Les critères décisifs de leur authenticité étant justement leur indéniable inscription dans l’héritage chrétien et la qualité de vie ecclésiale qu’elles suscitent. Pour continuer à décrire le contexte dans lequel peut être posée la question d’une "spiritualité diocésaine" il faut rappeler une insistance traditionnelle rappelée par le deuxième concile du Vatican. L’Eglise universelle est constituée d’une communion d’Eglises particulières (ou diocèses). Chacune est pleinement l’Eglise, de manière spécifique ; elle doit donc en honorer les exigences, en faisant en sorte que tous ses membres puissent vivre une authentique relation à Dieu. Chaque diocèse doit donc porter comme tel le souci du développement spirituel de ses membres. Mais il est tenu aussi de s’inscrire dans la communion avec les autres Eglises particulières. Rappelons-nous également que le deuxième synode diocésain célébré après le concile Vatican II a mis en valeur la spiritualité comme une dimension essentielle de toute démarche chrétienne. Un enjeu actuel : l’implication spirituelle de l’adhésion à une religion Avant de recentrer la réflexion sur la vie du diocèse de Poitiers, examinons comment se relient adhésion religieuse et démarche spirituelle. La typologie habituelle pour présenter une religion retient trois éléments qui se trouvent toujours reliés. Une référence doctrinale : tout groupe religieux se caractérise par une manière, souvent complexe, de penser l’humain et le divin ainsi que leurs rapports ; il s’ensuit des modalités de compréhension du monde et de la vie. Un ensemble de pratiques rituelles qui s’inscrivent dans la fidélité à des normes et, le plus souvent, en des lieux repérables et désignés pour cette fonction (temple, église…) ; la participation à de telles expressions publiques est perçue comme un signe d’appartenance au groupe religieux. Une organisation spécifique, avec sa structure sociale et sa définition de rôles particuliers : il y a les chefs de communautés, les maîtres des rites, les promoteurs de la doctrine…, plusieurs de ces fonctions pouvant être assumées par les mêmes acteurs. Si une telle typologie est intéressante, dans la mesure où elle classe et met en forme ce que l’on peut voir de l’extérieur, elle fait l’impasse sur ce qui est essentiel aux yeux de ceux qui s’inscrivent dans un groupe religieux : l’expérience singulière d’une rencontre, l’harmonisation d’une vie, l’engagement d’une conscience dans une perspective de cohérence. La prise en compte de la spiritualité comme telle conduit ainsi à ne pas s’en tenir à la seule démarche d’une analyse distanciée. Il s’agit de comprendre pourquoi et comment des personnes s’engagent dans une aventure religieuse et d’entendre la manière dont elles rendent compte de cette expérience déterminante. En disant cela on opère un choix : l’implication spirituelle n’est pas du domaine de l’indicible ; même si elle ne peut donner lieu à une description exhaustive, elle peut faire l’objet d’un échange, d’un partage, voire d’une discussion critique. Selon une perspective chrétienne, l’expérience spirituelle se rapporte à une action de l’Esprit qui opère en ce temps, qui illumine et qui renouvelle. Ce renouvellement affecte les manières de comprendre la vie humaine en ce monde, mais aussi le rapport au divin et les relations avec les semblables. Il s’accompagne de changements dans les manières de se poser dans la vie et d’opérer les choix essentiels. Le terme habituellement retenu pour évoquer tout cela est "conversion". Une telle ouverture à l’action de l’Esprit, source de renouvellements en tous genres, suppose une conversion, au sens d’une disponibilité à ce qui apparaît comme neuf. Mais la conscience d’une telle rencontre vivifiante conduit également à inscrire la conversion dans le temps, à promouvoir un changement de vie continu qui permet de grandir en humanité. Ainsi, l’expérience de conversion connaît à la fois des moments forts, des seuils, et un processus qui prend forme dans le déroulement d’une histoire singulière. L’intérêt porté à la spiritualité permet justement d’intégrer cette extension de la conversion comme une démarche continue. Revenons aux trois critères typologiques qui caractérisent une attitude religieuse pour voir comment, dans une perspective chrétienne, ils impliquent une authentique expérience spirituelle. Que devient un corpus doctrinal s’il ne renvoie pas à une ouverture du cœur et de l’esprit, à une expérience vive de relation ? Il se pervertit en une idéologie desséchante et intolérante. Que deviennent les pratiques rituelles si elles ne manifestent pas une disponibilité à la grâce de Dieu, si elles ne comprennent pas une expérience de vie communautaire sous le signe de la fraternité ? Elles régressent vers un ritualisme rubriciste teinté de manipulation magique. Que devient la structure sociale qui regroupe les adhérents d’une même religion si elle ne renvoie pas à un Autre, si elle ne vise pas à instaurer une fraternité universelle ? Elle se raidit en querelles de pouvoirs et tire argument du sacré pour contrôler et dominer les consciences. Une approche instructive : l’histoire du diocèse de Poitiers Si nous centrons notre regard sur l’Eglise diocésaine, nous retrouvons les traits qui caractérisent le catholicisme : l’héritage spirituel ne manque ni de variété ni de richesse. Nous connaissons les communautés monastiques et contemplatives qui, chez nous, renvoient à une histoire particulièrement longue. Au-delà des crises et des modes, des femmes et des hommes témoignent d’une fidélité qui passe les siècles, qui allie permanence et nouveauté, en se référant à de grandes figures dont la mémoire demeure vive (Martin, Radegonde…). Il en est de même pour les communautés religieuses de vie apostolique, dont plusieurs ont été fondées ici, en Poitou. Il s’est agi à chaque fois de relever le défi de la mission, c’est-à-dire de manifester la vitalité toujours neuve qui naît de la fidélité à l’Evangile de Jésus-Christ. Avec des formes variées selon les temps et les lieux, le réveil religieux a toujours été associé au service des populations locales, tout spécialement des plus fragiles, notamment en assurant des tâches de soin et d’éducation. La dynamique missionnaire de différents instituts s’est portée également vers les "missions extérieures", mettant ainsi en lumière la nécessaire ouverture de chaque Eglise particulière à la dimension universelle - catholique - de l’existence chrétienne. Ainsi, l’Evangile ne vient pas conforter l’élitisme naturel et intéressé de tel ou tel groupe particulier, il met sur les routes, il envoie au loin, il établit dans l’attitude du serviteur. Un élément nouveau mérite d’être retenu : ces différentes familles religieuses se soucient aujourd’hui d’associer des laïcs à leur héritage spirituel. Il faut cependant reconnaître que la spiritualité n’est pas le domaine réservé de groupes spécialisés. Même si, au cours des siècles, la compréhension de la vie baptismale comme capacité à participer à la vie trinitaire fut parfois estompée, elle ne fut jamais reniée. Selon les Eglises chrétiennes, une vie spirituelle n’est donc pas le privilège de quelques-uns : il s’agit bien d’une expérience offerte à tous. À sa manière, la tradition paroissiale a toujours rappelé que la vie dans l’Esprit est pour le commun du peuple, même si, plus d’une fois, l’appartenance chrétienne tendait à se réduire à un vague moralisme ou à des "exercices de piété" stéréotypées. Une spiritualité chrétienne pour tous s’est trouvée largement promue par "l’apostolat des laïcs" qui a profondément marqué le vingtième siècle : en raison du baptême, chacun est bien apte à vivre de l’Esprit d’une manière singulière qui engage sa liberté ; il est aussi capable de témoigner du renouvellement par la foi de l’ensemble de l’existence ; mais, pour certains, la militance a pu devenir autosuffisante et se couper de la source évangélique. À partir des années 1970, le "renouveau" a mis l’accent sur la prière et l’annonce directe de la foi, sur la joyeuse transformation opérée par une expérience spirituelle désignée comme telle ; mais la mission a parfois été réduite à la volonté d’attirer de nouveaux membres vers tel ou tel groupe particulier et l’enthousiasme a pu prendre le pas sur la raison humaine. Pour une spiritualité diocésaine : un travail de mémoire Redisons ce qui vient d’être évoqué : il importe tout spécialement que soit reconnue la capacité de tous les baptisés à vivre une démarche spirituelle authentique. Il s’agit bien de promouvoir une dynamique ecclésiale mettant en jeu un peuple en son ensemble : chacun se trouve sollicité pour apporter sa note propre, la vie commune se structure en réponse aux dons variés de l’Esprit. Il importe aussi de rappeler que l’Eglise se caractérise par son identité missionnaire : sa vitalité spirituelle est mise au service du témoignage évangélique, et non au profit du bien-être des membres du groupe. Certes, la joie de vivre de l’amour trinitaire est profonde, mais elle n'est pas recherchée pour elle-même. Elle se manifeste comme la résultante d’une déprise de soi pour accueillir ce don comme grâce et pour adopter l’attitude de service. Ainsi, retenir la perspective d’une spiritualité diocésaine, c’est renoncer à toute approche élitiste. Il n’en est pas moins vrai que les uns et les autres reçoivent cet appel à vivre de l’Esprit alors qu’ils souffrent de faiblesses, alors qu’ils demeurent lents lorsqu’il s’agit de croire et d’aimer… Il n’est pas rare que leur propre démarche se trouve questionnée, voire mise en crise, lorsque le témoignage croyant rencontre peu d’écho, lorsque les efforts apostoliques semblent avoir peu de résultats. Loin de privilégier un discours enthousiaste ou incantatoire, et de chercher à tout évaluer dans l’instant, la volonté de promouvoir une spiritualité diocésaine s’inscrit posément dans une perspective de réalisme et d’histoire longue. Comme nous l’avons évoqué, une spiritualité diocésaine s’inspirera largement de la mémoire portée dans les diverses familles religieuses et elle retiendra l’exemple des grandes figures qui marquent les différents groupes enracinés en cette terre. En une période qui privilégie le ponctuel et l’extraordinaire, le sérieux d’une démarche spirituelle se vérifie dans la capacité à s’inscrire dans un temps long, à honorer des héritages qui se comptent en siècles, voire en millénaire. Il importe aussi de reconnaître les lignées d’évêques et de prêtres qui ont apporté leur contribution pour que l’Evangile vienne jusqu’à nous. Le Poitou a des richesses propres qui méritent sans doute d’être mieux connues. Certes, il ne s’agit pas de sacrifier au délire hagiographique, de s’adonner à une "littérature pieuse" qui déshonore nos aïeux dans la foi et qui provoque des sourires narquois chez nos contemporains les plus avertis. Un travail historique de qualité rappellera les lumières, mais aussi les ombres. Tous les clercs ne furent pas des modèles de vertu. Nombre de fondateurs d’instituts religieux avaient - disons - un caractère bien trempé… C’est ainsi dans l’ambiguïté de l’histoire de l’Eglise et de chacune des vies de croyants que l’Esprit a inscrit la Bonne Nouvelle. Faut-il encore qu’il y ait des consciences libres disposées à accueillir ce don… Il y a aussi la mémoire, déjà longue, de "l’apostolat des laïcs". Les mouvements chrétiens ont clairement mis en lumière que l’accueil de la Bonne Nouvelle met au service du "développement de tout l’homme et de tous les hommes", ici et en tous lieux. Ainsi, le fait de marcher à la suite du Christ se conjugue avec l’engagement public pour que notre monde croisse en humanité. Il va sans dire qu’un tel investissement met quotidiennement les chrétiens en relation avec ceux qui ne partagent pas leur foi, ce qui implique une attitude d’ouverture et de dialogue, mais aussi une capacité effective à rendre compte de l’espérance qui les habite. Par ailleurs, on ne peut plus parler de l’investissement de baptisés laïcs en des responsabilités ecclésiales importantes comme un phénomène nouveau. Dans notre diocèse, des personnes exercent des ministères reconnus depuis de nombreuses années. On remarque que cette persévérance dans le service est rendue possible grâce à une authentique démarche spirituelle. Mais on peut dire aussi que l’appel à exercer des responsabilités provoque à avancer sur le chemin de la conversion évangélique. Ce double mouvement, d’ouverture à un monde qui pose question à la foi et de sollicitation pour assumer des charges ecclésiales, a suscité la mise en place de parcours de formation. Il ne s’agit pas, en ce cas, de chercher des réponses idéologiques ou des recettes pratiques, mais de se référer plus sciemment à l’héritage chrétien, pour entrer plus avant dans une dynamique de vie croyante et pour confesser publiquement la foi de l’Eglise. Aujourd’hui comme hier, l’invitation à entendre l’appel du Christ n’est pas réservée aux gens bien sous tous rapports. Par le baptême, chacun est établi comme "prêtre, prophète et roi". Selon les évangiles, ce sont d’ailleurs les étrangers et les pécheurs - au moins ceux qui se reconnaissent comme tels - qui sont les plus réceptifs à l’annonce du salut. Et les biographies de ceux qui ont marqué l’histoire de l’Eglise mettent souvent en lumière des expériences de conversion. Ce retournement associant habituellement l’avancée dans la foi avec le service des frères souffrants. Au cours de ces années, l’invitation à "aller au cœur de la foi" retentit comme une provocation à entrer plus avant dans une démarche de conversion : il s’agit de laisser briser la coque du repli sur soi - y compris sur ses émotions religieuses - pour accueillir l’amour de Dieu comme une grâce qui nous envoie travailler au champ de la fraternité. Pour une spiritualité diocésaine : un travail de discernement On peut considérer la situation actuelle comme un temps favorable pour accueillir le don de l’Esprit ; en effet, les périodes de crise obligent à sortir des habitudes sécurisantes. Toute sollicitation adressée aux personnes, en vertu de leur capacité baptismale, tant pour un service d’animation ecclésiale que d’humanisation de notre monde, doit ouvrir la voie à une dynamique de conversion. L’expérience évangélique associe étroitement croire et aimer, et c’est en suivant cette voie que l’homme peut trouver son bonheur ; les chrétiens sont conduits à manifester que l’amour authentique prend sa source dans la Pâque du Christ. Mais une vigilance s’impose : face aux urgences, il devient tentant de faire appel à des bonnes volontés pour "occuper des postes" ; mais on en reste alors à une vision instrumentale et les êtres humains risquent d’être considérés comme les pièces d’une machine ; il faut oser appeler largement, mais sous le mode d'une aventure à vivre dans la foi, comme une démarche spirituelle qui conduit là où on n’avait pas prévu d’aller… La célébration d'un synode diocésain constitue un temps fort spirituel ; c’est bien dans ce contexte que, d’ailleurs, apparaît plus nettement la question d’une spiritualité diocésaine. Il s’agit d’une expérience privilégiée qui associe l’ouverture à la mission et l’inscription dans la communion ecclésiale. Paradoxalement, c’est parce que les différences sont identifiées, grâce aux rencontres et aux dialogues, que chacun se trouve invité à accueillir plus largement l’Esprit. En effet, on se met ensemble à l’écoute de ceux qui vivent ailleurs, pour entendre ce qu’ils disent de la vie, de la foi, du monde et de l’Eglise. Une première attitude spirituelle, de la part des membres d’une Eglise chrétienne, consiste à accueillir leurs contemporains tels qu’ils sont, et non tels qu’ils rêveraient qu’ils soient : l’Evangile invite à un réalisme aimant. En conséquence, les croyants renoncent aux facilités de la déploration, voire de la condamnation, celle-ci cachant mal la volonté de se distinguer d’un monde en "perdition". L’attitude qui se dit prophétique peut si facilement dériver en mépris de ses semblables… Recevant les paroles de leurs contemporains comme autant d’appels, les chrétiens en viennent à considérer que les diversités en Eglise ne sont pas un handicap, mais une chance pour que chacun puisse entendre la bonne nouvelle en sa langue. Il s’agit alors moins, pour chacun, de chercher à se distinguer du "commun" que d’identifier sa différence comme une vocation qui le conduit à témoigner de manière spécifiée. L’expérience synodale met en scène la richesse et la variété des dons de l’Esprit. Elle permet à chaque baptisé de vérifier, par la confrontation parfois vigoureuse avec les autres, l’authenticité évangélique de ses démarches propres. Ainsi, la communion en Eglise ne dérive pas vers une massification dissolvant les différences, elle est le rassemblement par l’Esprit d’un peuple bigarré et pourtant appelé à témoigner de la réconciliation dans le Christ. Dans la foi, nous pouvons dire que ce temps est un moment favorable pour nous rendre disponibles à l’appel de Jésus-Christ. En effet, la dynamique de l’ouverture et du dialogue nous permet d’identifier les signes que l’Esprit nous donne, notamment dans la quête spirituelle et l’engagement humain de ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne. La dynamique de l’appel permet à chaque baptisé, quel que soit son âge ou sa situation, de se demander comment il peut, à la suite de Jésus-Christ, vivre plus authentiquement le service de ses frères. La qualité d’'une vie spirituelle s’évalue alors à la manière d’assumer de vraies responsabilités en ce monde. Il ne s’agit pas d’embrigader, mais de répercuter l’appel reçu : "venez et voyez". Il importe pour cela de dépasser l’opposition ruineuse entre action et contemplation, afin de découvrir la joie de devenir disciple du Christ et d’en témoigner humblement. Il est juste d’honorer la quête contemporaine de "construction de soi", à condition de percevoir qu’une personne advient à elle-même en accueillant une grâce qui la précède, et qu’elle réalise sa propre vie en apprenant le service. Au service d'une vie spirituelle pour tous : les pratiques d'une Eglise diocésaine Comment la vie chrétienne, en ses diverses composantes, peut-elle devenir de mieux en mieux évie dans l’Esprit" ? Toutes les activités ecclésiales doivent être au service d’un tel développement spirituel des personnes. Ainsi, l’organisation de la mission suppose des structures et des animations, avec des rencontres de travail et des partages de tâches. Elle comporte surtout l’appel de responsables diversifiés dans les mouvements, les services, les communautés locales et les secteurs. Il importe de sortir d'une visée purement fonctionnelle pour envisager comment les différentes réunions qui rythment aujourd’hui une vie ecclésiale peuvent devenir des lieux de relecture à la lumière de l’Evangile, des instances où se vit une authentique fraternité dans la foi. Il importe d’échanger sur la manière dont chacun grandit humainement et spirituellement dans l’exercice de responsabilités et l’accomplissement de tâches. Pour cela, il devient intéressant de développer une culture chrétienne de l’action. Chacun a pu noter que les rencontres de chrétiens comportent maintenant, de manière habituelle, un temps de prière ; il ne s’agit pas d’honorer une séquence obligatoire, mais de situer l’ensemble du travail dans une dynamique croyante. De nombreux baptisés, aujourd’hui, vivent ces rencontres comme des temps forts de la foi. Il est important aussi de considérer la formation sous l’angle d’une démarche spirituelle qui met en jeu la liberté des personnes. L’oubli de cette dimension réduirait les entreprises de formation à des pratiques de "formatage idéologique". Il importe d’honorer la rigueur méthodologique du travail théologique, contre toute utilisation partisane des documents de référence, mais aussi la déontologie de l’enseignement, de manière à servir le jugement critique et l'engagement libre des consciences. En toute théologie confessante, qui se présente comme une expression croyante assumée comme telle, il y a le témoignage d’une foi ecclésiale qui advient au langage en dialogue avec les cultures. Il s’agit bien d’une démarche spirituelle en acte. Il n’y a pas simplement quelques effets spirituels d’un travail de formation ; ce travail lui-même est accueil de la lumière qui vient du Christ. Pour cela, il importe de retrouver la Bible comme source de toute expression chrétienne. Une authentique spiritualité diocésaine devra sans cesse vérifier qu’elle s’enracine bien dans l’Ecriture. La liturgie chrétienne, si elle s’inscrit bien dans une ritualité normée, ne se réduit surtout pas à une technique de la célébration. Elle est une action qui manifeste l’actualité du don de Dieu pour l’Eglise et les personnes qui la composent, mais aussi pour l’humanité entière et pour le monde. On peut dire qu’elle est une action de l’Esprit qui introduit les personnes humaines dans la vie trinitaire et qui met en œuvre la réconciliation accomplie dans le Christ. Ainsi, elle prend un groupe disparate pour en faire le corps du Christ, de telle manière que chacun puisse grandir dans son libre acquiescement à l’appel du Seigneur. On voit bien que ce serait trahir la liturgie que de la réduire à un temps d’endoctrinement moralisant ou de manipulation enthousiaste. Et les multiples rencontres qui ont lieu pour préparer des temps de célébration ne peuvent se borner à quelques partages de tâches. Il importe d’abord qu’aient lieu un partage de foi (notamment par la médiation des textes bibliques) et une expérience de vie fraternelle. Prenant appui sur la richesse et la diversité de l’héritage chrétien, il importe de demeurer attentif aux requêtes spirituelles qui, hors des traditions religieuses, se disent agnostiques, séculières… Comment vivre aujourd’hui un dialogue qui honore ce type d’attente ? Mais contre toute tentation de repli sur le soi et ses émotions, la tradition chrétienne rappellera qu’une authentique spiritualité se vérifie dans la qualité du service du frère, ce qui implique aussi l’engagement dans la cité. La question pertinente devient alors la suivante : comment prenons-nous soin les uns des autres, non seulement dans la vie ecclésiale, mais pour que notre commune humanité devienne solidaire? Des dérives peuvent se prévaloir du spirituel ; un point critique demeurera le respect de l’altérité : s’agit-il du rapport à un grand "Tout", simple extension à l’infini du moi, ou s’agit-il de la rencontre d’un Autre dont la parole me précède et qui résiste à mon égocentrisme ? En conclusion, retenons qu’il peut être pertinent de penser la spiritualité dans le cadre d’une Eglise diocésaine, en connexion avec une démarche synodale. Comment, en rapport avec un peuple diversifié, marqué par l’histoire et la géographie, les diverses traditions spirituelles peuvent-elles apporter leur contribution propre, tout en conservant leur spécificité ? Comment tous les chrétiens peuvent-ils aujourd’hui, au moyen des diverses formes de vie en Eglise, avancer humainement dans la foi et se laisser construire par l’amour trinitaire ? Notes en complément - Voir la revue Panoramiques n°63, troisième trimestre 2003, "A la fin, qu’appeler-vous spiritualité ?", sous la direction de Guy Coq, 37 contributions développant des points de vue émanant de religions, de sagesses, de spiritualités laïques… Mais aussi des approches critiques d’un phénomène multiforme. On peut se procurer l’ouvrage dans les librairies ou aux Editions Corlet, route de Vire 14110 Condé-sur-Noireau. - Voir Peter L. Berger, "Le réenchentement du monde", Paris Bayard, 2002. Traduction et présentation par Jean-Luc Pouthier. - Voir le n° spécial "Vie Religieuse" de la Semaine Religieuse de Poitiers n°22, du 30 janvier 2003. - Parmi les grandes figures qui ont marqué l’Eglise diocésaine, retenons notamment Louis-Marie Grignion de Montfort et Marie-Louise Trichet, André-Hubert Fournet et Elisabeth Bichier des Ages, Pierre Coudrin et Henriette Aymer de la Chevalerie, Henri Adolphe Gaillard, François-Donation Pécot, etc. Le diocèse retient tout particulièrement la mémoire de Jean-Charles Cornay et Théophane Vénard. Voir "Serviteurs d’Evangile" n° 1431, 1432 , 2214, 23227, 301, 3211, 3224, 33, 3331, 334, 3355, 403.
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