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Vous trouverez ci-dessous quelques homélies prononcées par Mgr Rouet.
LE SACREMENT DU MARIAGE 1- L'amour est plus qu'un sentiment 2- Amour et société 3- Alliance et réciprocité 4- Consentir à l'autre 5- Ce que Dieu a uni 6- Mystère du Christ et de l'Eglise 7- Sacrement de la Trinité LE SACREMENT DES MALADES - Précarité et liberté LE SACREMENT DE LA RECONCILIATION 1- La réconciliation 2- Recevoir le pardon 3- Vivre en pardonné LUNDI SAINT - Messe chrismale 2009 (cathédrale de Poitiers) - Messe chrismale 2008 (St-Loup-sur-Thouet) - Messe chrismale 2007 (cathédrale de Poitiers) - Messe chrismale 2006 (Neuville-de-Poitou) - Messe chrismale 2005 (cathédrale de Poitiers) - Messe chrismale 2004 (Thénezay) - Messe chrismale 2003 (St-Hilaire-le-Grand de Poitiers) - Messe chrismale 2002 (Notre-Dame du Planty de Poitiers) - Messe chrismale 2001 (St-Cyprien de Poitiers) - Messe chrismale 1997 (St-Paul de Poitiers) - Messe chrismale 1996 (Notre-Dame-la-Grande de Poitiers) - Messe chrismale 1995 (St-Jean de Montierneuf de Poitiers)
LE SACREMENT DU MARIAGE
1- L'amour est plus qu'un sentiment
Nous commençons nos méditations sur le sacrement de mariage par une méditation de l'Evangile des Mages venus d'Orient. Spontanément, notre culture, nos habitudes de penser, ne nous amèneraient pas à parler d'amour, à propos de ce texte d'Evangile. L’amour est devenu pour nous un sentiment trop personnel. Cependant, quand on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que ces Mages ont opéré un déplacement, ils ont effectué une recherche et un échange. D'abord un déplacement. Venir de si loin, c'était s'exposer aux dangers des chemins, dangers de toutes sortes, leurs pratiques étant sévèrement condamnées en Israël (Dt 18, 10). C'était également sortir de soi. Il y a dans l'Evangile de Mathieu, qui n'est pas tendre quand on le lit attentivement, le contraire même des Mages. C'est ce jeune homme riche, qui a accompli tous les commandements, toutes les prescriptions, depuis son enfance et quand le Christ lui dit : “laisse tout, viens et suis moi", la parole même que Dieu avait adressée à Abraham, la parole que les Mages ont mise en oeuvre, lui “s'en retourne tout triste, chez lui” (19, 16-26). Le Christ est celui qui a opéré un déplacement. Nous fêtons à Noël, sa venue, sa sortie de Père, comme dit Saint Jean. Je sais bien qu'il n'a jamais été loin de son Père, puisque : "Le Père et moi sommes un". Mais, cependant, les évangiles n'arrêtent pas de décrire la naissance de Jésus dans notre histoire, comme un mouvement, un déplacement, un voyage et même le Christ, dans Saint Luc, parlera de son exode. Ce voyage qui débute à Noël, s'achèvera par le retour au Père, en croix. L'amour commence par les pieds, parce qu'il faut y aller. On ne peut pas aimer en restant immobile, à sa place, attendant qu'un ou une autre vienne tomber dans nos filets. Ensuite, cette marche, pour les Mages, suppose une recherche. Une quête, de demander où on en est. Ils savent l'événement. Il faut interroger Hérode, qui interroge les prêtres. Ces responsables arrivent, au bout d'un moment, à savoir l'essentiel de ce qu'il faut savoir, mais ils ne bougent pas. Ils n'aiment pas. Celui qui aime veut connaître, celui qui aime recherche la vérité. On n’est jamais aussi passionné pour connaître quelqu'un que lorsqu'on aime. Cela nous renvoie à ce que le Christ dira lui-même dans Saint Jean : “Je connais mes brebis et comme mon Père m'aime, moi, je les aime" (10, 14). L'amour veut la vérité. L'amour veut la connaissance. Ce serait, nous allons y revenir, une dégradation grave, que nous connaissons aujourd'hui, d'avancer les yeux fermés dans un amour qui refuserait de réfléchir. Enfin, l'amour des Mages se termine par un échange. J'en demande pardon à tous ceux qui viennent d'autres cultures, les jeux de mots sont intraduisibles, en français ! Un jeu de mots extraordinaire résume ce que nous venons d'entendre. Ils offrent leurs présents au Christ présent. C'est parce que le Christ se donne à nous, qu'Il vient, dans sa présence même, nous rencontrer, que, eux, en réponse, peuvent lui remettre leurs cadeaux, les symboles de l'immortalité qu'ils recherchent, de la vie qu'ils désirent : les trois plantes. L'or désigne une plante, la myrrhe également, l'encens aussi. Les signes de la vie, ils les remettent entre les mains d'un enfant, qu'Hérode déjà vient de condamner à mort. Toute la mort et la résurrection du Christ, sont déjà là, accomplies. Dans l'échange qui se produit à ce moment-là, s'effectue le signe de l'échange même que Dieu veut accomplir, par alliance, avec nous, lorsque recevant de Marie notre chair et notre sang, il va nous donner, lui, Fils de Dieu, sa présence et sa vie. Nous ne parlons pas d'amour à propos des Mages, alors qu'ils sont le signe vivant de ce que le Christ accomplit pour nous. Nous savons bien que, si Jésus a accompli ce chemin, cette recherche même de la brebis perdue et cet échange avec nous, c'est au nom d'une phrase que Jean place au début de son évangile. “Dieu a tant aimé le monde, qu'Il a donné son Fils, non pas pour que le monde soit jugé, mais pour le sauver” (3, 16).
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Notre civilisation peine à comprendre cette dimension. Alors que, pour la Bible, l'amour est essentiellement un lien communautaire, nous en avons fait, nous, une réalité privée et individuelle. La Bible voit dans la hesed la miséricorde, la tendresse, l'amour de Dieu, ce qui pousse Dieu à entrer en alliance avec nous. La Bible voit dans cette générosité divine une bonté et une ardeur qui s'adressent à l'ensemble du peuple. Dieu crée d'abord un peuple, parce qu'un homme isolé est un homme mort. Un homme qui est tout seul n'accède pas à sa pleine humanité. L'amour de Dieu concerne prioritairement l'alliance entre Dieu et l'humanité toute entière. L'amour de Dieu pour son peuple ("Tu seras mon peuple et je serai ton Dieu") est le sacrement, le symbole profond de l'amour de Dieu pour le monde entier, puisque Israël est signe pour les nations. Dieu choisit un peuple particulier, parce qu'il veut associer ne serait-ce qu'une part de l'humanité à son oeuvre d'alliance et à son oeuvre d'amour. Ainsi, c'est dans un peuple que nous apprenons à aimer. Nous sommes précédés d'un amour qui est plus large que celui de nos parents, qui est celui du corps dans lequel nous naissons. Voilà pourquoi le Christ laisse à son Eglise, comme seul commandement commun, de nous aimer les uns les autres. Cela est de grande importance. Il nous faut bien comprendre que la distinction entre autochtone et étranger, n'est pas une distinction chrétienne. La distinction chrétienne, scellée par le baptême, se situe entre celui qui est entré dans l'alliance de Dieu, non pas pour s'y isoler et s'y enfermer, mais parce que, par le baptême reçu, l'amour de Dieu va atteindre tous les peuples et toutes les nations. Le baptême fait de nous, un “frère universel”, pour reprendre la définition même du Père de Foucault. Cela a commencé depuis vingt siècles : le baptême qui nous introduit dans l’EGsie, nous livre aux autres. L’acte d’appartenance au Corps du Christ, est un acte qui nous donne comme le Christ. Il faut être conscients des limites de nos cultures. Notre temps a individualisé à l'extrême l'amour. L'amour est devenu un sentiment privé qu'un être éprouve pour un autre être, une personne pour une autre personne. Rien n'est plus variable qu'un sentiment, c'est pourquoi rien n'est devenu plus fragile que l'amour. Si vous permettez cette audace, j'oserais dire qu'aujourd'hui on se marie pour la pire des raisons : “parce qu'on s'aime !” - Non, on se marie “pour vivre ensemble”. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Dès lors que vous définissez l'amour comme un sentiment privé, vous réduisez la perception de l'autre au sentiment que vous en avez. Alors que “vivre ensemble”, constitue l'exigence et la promesse de créer de l'amour, à partir des ennuis, des joies, des détresses, des accidents, des espérances, de tout ce qu'une journée et une vie peuvent apporter.
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Parce qu'on a privatisé l'amour à ce point, nous nous sommes enfermés dans un dilemme sans issue : • Ou bien, l'amour sera le sentiment que je répands généreusement, dans un océan surabondant, dégoulinant de sentimentalité, sur l'humanité toute entière. Sous prétexte d'amour, je tolère tout, je supporte tout, j'accepte tout. Mais cet amour qui n'a pas de contenu, qui se veut d'autant plus généreux, universel, large et sans frontière, n'a pas de consistance. Il n'a rien de spécifique à donner, s'il peut être aussi large. Cet amour-là, en arrive à supporter l'insupportable, à tolérer l'intolérable, à considérer comme digne d'amour même ce qui va détruire, humilier et avilir l'homme. Ce n'est pas aimer, que de laisser faire des circuits financiers qui écrasent des hommes. Ce n'est pas aimer, comme dans d'autres cultures de laisser faire des excisions qui mutilent les femmes. Ce n'est pas aimer, que de laisser s'exprimer des pensées qui blessent la dignité de l'homme. L'amour dit non, s'il veut un jour dire oui ; sinon, il n'a pas de contenu et aimer ne veut rien dire, sauf éprouver, vaguement, dans son petit coeur un battement un peu plus palpitant. Cette médiocrité nous menace aujourd'hui, au nom d'idées qui se veulent généreuses et qui sont en fait inconsistantes. L'amour est condamné à voguer, tel une méduse, au gré des modes et des vagues. On va pétitionner pour le sud-est et le lendemain pour le nord-ouest... on va défendre des causes qu'on ne connaît pas, mais parce qu'on est généreux on se fait plaisir à soi en défendant parfois l'indéfendable. Cet amour qui se veut d'autant plus large devient, en fait, l'affirmation de soi, une extension de sa propre personne, de son désir illimité d'être un saint-bernard universel, car ce qui n'a pas de limite n'existe pas. Cet amour représente la preuve la plus manifeste d'un égocentrisme terrifiant, c'est bien pourquoi les gens n'en veulent pas. Une telle générosité se voit toujours renvoyée chez elle et elle ne comprend pas le manque de reconnaissance qu'elle n'a pas pu ne pas susciter. Elle est un océan dans lequel on se noie, une mère abusive. Ce n'est pas aimer que de traiter les hommes en objets anonymes d'un amour indifférencié. • A l'inverse, et en réaction en grande partie contre cette première position, on trouve un certain fétichisme de l'amour. Je prends le mot fétichisme dans son sens technique, psychanalytique, précis : c'est le fait de croire que si on s'attache à un détail, on aime toute la personne, si on s'excite sur une partie minuscule d'une histoire, on aime la totalité de histoire. Je me souviens avec compassion, dans un autre diocèse, d'un jeune prêtre. Il était marqué (c'est un scrupule psychologique terrifiant) par le fétichisme de la liturgie. Affecté, faute de mieux, à une grande collégiale, il ne pouvait célébrer qu'à condition de vêtir ses propres ornements qui dataient de 1932 ; c'était l'année où était mort son grand oncle, dont il avait hérité les ornements. Ce qui pose déjà un certain nombre de problèmes. Il avait appris à placer ses doigts je ne sais trop comment, je n'ai jamais réussi à avoir la même souplesse des pouces... Il célébrait avec un pointillisme de la ritualité qui est le contraire de la liturgie. Mais il aimait ce formalisme sécurisant. Il prenait l'expression extérieure pour le signe d'un amour intérieur. Il se desséchait sur pied. A la fin il n'avait plus que deux solutions : - arrêter de célébrer en public, il ne pouvait continuer tant il ignorait l'assistance, enfermé dans son unique plaisir, - ou la dépression nerveuse. Il a choisi la dépression nerveuse. C'est une histoire terrible. Ainsi, dans un ménage, l’attachement maniaque à un détail peut remplacer l’élan novateur de l’amour. Nous pouvons remplacer l'amour par les gestes de l'amour. Nous pouvons (de la même façon que ce pauvre jeune prêtre qui n'est pas encore tiré d'affaire), remplacer l'amour qui doit imprégner nos célébrations par le fétichisme des rites. Même dans un ménage, même dans l'amour d'un pays, nous pouvons remplacer une générosité par les garanties que nous nous donnons de satisfaire aux lois qui remplacent l'amour. Nous oscillons entre une largeur de vue, qui est prête à appeler amour n'importe quel sentiment entre n'importe qui et sous n'importe quelle condition, ce qui est une déchéance non contrôlée de l'amour ; et la sècheresse d’appeler amour un respect de vétilles qui ne sont qu'étroitesse d'esprit destinée à nous préserver. Dans les deux cas, c'est le même problème. Ces deux extrêmes ne sont jamais que la manière de s'affirmer soi-même par une surabondance sentimentale ou par une rigueur que le sujet s'impose. Je respecte le rite, donc j'existe ! Le moment où, apparemment, ce jeune prêtre s'effaçait derrière les rites de la liturgie, sa manière de les imposer aux fidèles, sa manière de se les imposer, faisait qu'il était auto-victimaire d'un scrupule à aimer. Mais pour aimer il faut d'abord exister dans le don de soi. Donc s’accepter soi-même.
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Comme chrétiens, au nom de l'Evangile, nous avons quelque chose à dire à notre monde, sur l’amour même. Ce sur quoi il faut nous engager, ce pour quoi il faut véritablement nous lancer en avant, car c'est une urgence, consiste avant tout à nous demander : quel est le fondement de l'amour que nous professons ? Nous n'avons pas le droit, de continuer à défendre les réalités les plus belles dans lesquelles l'amour s'exprime, par des slogans qui datent ! Nous n'avons pas à poursuivre des combats au nom d'arguments qui n'en sont point. Si on veut comprendre ce qu'est l'amour, il faut regarder le Christ. Quand il a dit à ses disciples : “Je vous laisse un seul commandement, aimer”. Bien souvent, on s'arrête là. Les deux fiancés qui ont choisi ce texte pour leur messe de mariage en sont tout heureux, pour une fois ils sont d'accord avec l'Evangile. Quand le Christ me demande de faire ce que j'aime, je suis plutôt d'accord. On prend l'Evangile dans son propre intérêt, on ne sort pas de soi. Mais aimer, c'est d'abord sortir de soi. C'est quitter ses certitudes, aller à la découverte de l'autre et faire le chemin des Mages quelle que soit la manière dont on va être reçu. Aimer, c'est vouloir la liberté de l'autre, fut-ce au prix de ma propre vie. Il n'y aura jamais d'autre visage de l'amour que ce Christ livrant sa vie. C'est pour cela qu'il devait l’offrir à son Père sur la croix (Lc 24, 26). Le signe de l'amour, est le signe de la Croix. Là on voit (mais cela on le comprend quinze secondes une fois dans sa vie), que si on aime vraiment, l'amour demande tout ! Mais nous ne savons pas aimer vraiment. On se donnerait à fond... et se donner jour après jour, goutte à goutte, demande un courage, une patience et une espérance extrême. Le Christ, lui, parce qu'il avait une capacité de liberté apte à se donner totalement, parce qu'il était l'amour, il aimait complètement, il s'est livré sans réserve. Ce soir, voilà ce que l'Eucharistie nous rappelle. On y voit qu'aimer c'est donner sa vie pour un autre, même si l'autre ne nous aime pas, aimer les ennemis... “c'est quand nous étions encore païens, infidèles, que le Christ a donné sa vie pour nous, dit Saint Paul, peut-être à grand peine donnerait-on sa vie pour un ami, mais alors que nous étions ennemis, le Christ s'est livré pour nous” (Rom 5, 8). L'amour au sens évangélique est là. C'est l'amour de Dieu créant ce monde, c'est l'amour du Christ venant dans ce monde. C'est l'amour qui va se donner, sans réserve, dans la consistance d'une personne qui existe parce qu'elle aime, qui aime parce qu'elle donne et parce qu'elle se donne, elle vit, donc elle ressuscite. C'est parce que, dans le Christ, cet amour a cette consistance qu'il en existe un sacrement. “Je vous donne un commandement, continue Saint Jean, nouveau et ancien” (1 Jn 2, 7). L'amour est votre seule règle, donner sa vie pour la liberté et le bonheur de l'autre. Ancien, parce que dès la création il est inscrit au coeur de l'homme. Vous êtes appelés à aimer comme cela. C'est pourquoi : quelque soit votre condition, de marié, de veuf ou de veuve, de célibataire volontaire ou subissant le célibat, si vous êtes par vocation consacré ou si vous êtes dans les ordres, C'est à cela, tous, sous des formes distinctes, que nous sommes appelés malgré nos blessures et nos limites, malgré nos déviances et nos péchés . Ce commandement ancien est nouveau, parce que dans ce Christ mourant, on voit enfin ce que Dieu veut, ce que Dieu est : Père, Fils et Saint-Esprit, le maximum d'intimité dans le maximum de respect des personnes.
(mars 2000) Sommaire
2- Amour et société (L'intime et le commun)
Le temps liturgique ordinaire déroule le plan de Dieu. Il commence par le récit du baptême du Christ, cela parait normal. En même temps, ce texte de Saint Jean (1, 29-34) fournit une des meilleures introductions pour continuer notre méditation sur le mariage. Nous y trouvons une parfaite illustration de la dimension communautaire, la dimension du peuple, que, dans l'Ancien Testament, l'amour de Dieu revêt comme signification première de l’Alliance. L'alliance est une alliance commune. Deux aspects dans ce récit de Saint Jean nous mettent sur la piste : - D'abord, il s'agit de l'Agneau de Dieu. Si l'on sort des bergeries chères à Marie-Antoinette, l'agneau est un jeune bélier. On pense spontanément à l'agneau pascal, ce jeune mâle d'un an sacrifié à Pâque. Aussi bien les évangiles que les épîtres parlent peu de l'agneau pascal. Les textes parlent beaucoup plus du pain et du vin, c'est-à-dire de la liturgie du repas pascal. Cette liturgie pascale se retrouve dans la liturgie eucharistique. Mais on parle peu de l'agneau. Car l'agneau, c'est le Christ. Bien entendu, ce n'est pas l'animal qui est en cause, mais la réalité même qu'indiquait l'agneau pascal et que Jésus réalise en donnant sa vie en sacrifice pour nous. Il ne semble pas pourtant que l'agneau pascal soit le premier sens de la phrase de Jean-Baptiste. Rien dans les autres passages où il est question du Baptiste, ne laisse supposer qu'il ait une vue sacrificielle de Jésus. Nous avons un nombre important de textes de l'époque de Jean-Baptiste ou aux alentours, où l'agneau représente un titre royal. L'agneau désigne ce fils de Roi, le messie attendu. Un texte particulièrement clair dit que l'agneau vaut plus que tous les rois du monde. C'est donc l'espérance messianique qui est ainsi désignée. C'est le fait que l'héritier attendu, l'agneau attendu, devient le bélier de tête, pour conduire le troupeau, les brebis de Dieu. On voit immédiatement, cette sorte de mélange, de double sens : - d’un côté, la signification individuelle : Jésus est véritablement le Messie attendu, le fils de David désiré et donc le Roi des nations. La nouveauté apparait quand ce Roi, celui qu'on protège, devient précisément celui qui donne sa vie. - En même temps, ce roi, cet agneau unique, ce singulier, est un pluriel, parce qu'il est l'agneau d'un peuple. Il est le chef d'un peuple, il est le roi d'un peuple et tout le monde sait qu'en Orient, le roi faisait corps avec ses sujets . Il était un avec son peuple. Donc quand on parle de l'agneau de Dieu, on parle aussi du peuple de Dieu. Le plus intime est le plus commun. Le plus secret du Christ se déploie pour constituer le peuple nouveau qui est son Eglise. Peuple dans lequel il accueille toutes les nations, tous les peuples. - En signe de ce passage, l'Esprit est donné. Esprit qui planait à la création. Esprit qui constitue le peuple de Dieu d'Israël, d'où le symbole de la colombe. On parle bien du coq gaulois ! La colombe représente l'Esprit constitutif du peuple d'Israël. En venant sur le Christ, ce sont les attentes messianiques, la promesse de la recréation qui se réalisent. Jésus est à lui seul, dans cet être singulier éminemment personnel, le peuple de la nouvelle alliance, l'homme nouveau, l'Adam nouveau dont parlera Saint Paul. Il est un et multiple. Il est un universel "concret", selon la formule du Père de Moncheuil. Concret, car c'est bien une personne. C'est bien Lui qui est l'agneau. C'est bien Lui qui reçoit l'Esprit. Il est universel, car le peuple dont il prend la tête est un peuple catholique, sans frontières et c'est un peuple qui est rempli de l'Esprit-Saint. On assiste là ainsi à la jonction entre : - la création à laquelle l'Esprit planant sur les eaux présidait, - et l'annonce faite à Israël dans son accomplissement, sa plénitude dans le Christ. Le plus ancien, pour parler comme Saint Jean (1 Jn 2, 7), devient en même temps le plus nouveau. Ce qui se réalise sous les yeux admiratifs de Jean-Baptiste est la révélation, la manifestation, l'épiphanie de ce que Dieu voulait en lançant dans l'histoire le monde qu'Il créait.
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Vous avez peut-être en tête une très ancienne oraison du missel qui, par suite d'un certain nombre de modifications liturgiques, était passée dans les prières de l'offertoire. Comme le prêtre la disait tout bas, en secret, peu de fidèles probablement s'en souviennent :"Dieu, toi qui as créé le monde d'une manière admirable, mais qui l'as recréé d'une manière plus admirable encore”. Telle était la prière que disait le prêtre quand il versait la goutte d'eau dans le calice, à l'offertoire. Cette prière est l'éclairage indispensable pour comprendre le sacrement de mariage. Il y a deux mouvements qui se tissent ensemble, se croisent, s'additionnent, se complètent, inextricablement mêlés. Il y a le mouvement de la continuité. Le Dieu créateur en son Fils, est en même temps le Dieu rédempteur par le Christ incarné. Aussi le sens de la création, le début, l'origine nous ne pouvons les découvrir que dans l'aube, étonnamment neuve, du matin de Pâque. Nous voyons, pardonnez-moi cette expression, ce que Dieu avait derrière la tête quand Il a créé le monde : nous rendre fils, dans son Fils. Nous avons été créés sans nous, nous ne serons pas sauvés sans nous. Nous passons de l'ordre de la création où nous arrivons dans un monde déjà là, au monde de la grâce dont les sacrements et le baptême en premier sont les symboles. En même temps, l'autre mouvement, complémentaire, nous explique le secret de Dieu, le mystère, le plus intime : - Qui est Dieu ? - Quelle est notre vocation ? - Quel est le sens de l'histoire ? Ce mystère se révèle à nos yeux dans le Christ. Le plus intime devient le plus universel, le plus commun et le plus publique. “Ce que vous dites au secret de l'oreille, sera publié sur les toits” (Mt 10, 27). Cette injonction du Christ, adressée à ses apôtres, décrit ce que nous-mêmes avons à vivre dans la fidélité au Seigneur. Par conséquent, si arrivent le monde nouveau, le monde de Pâque, la constitution d'une création neuve, si quelqu'un est dans le Christ, l'être ancien a disparu. “C'est une création nouvelle”, écrit Saint Paul aux Corinthiens (2,Co 5, 17). Cette création nouvelle était désirée, préparée, annoncée dès la première création. Si le nouvel Adam, esprit vivifiant, écrit Paul, aux mêmes Corinthiens (1 Co 15, 45), est le Christ, c'est donc le Christ qui éclaire le vieil Adam, le premier Adam, l'ancêtre. Nous devons retrouver dans l'ordre de la création une orientation, une ordination. Le mot n'est pas neutre, c'est le mot technique qu'il est intéressant de connaître. Quelqu'un qui est ordonné diacre, prêtre ou évêque est quelqu'un qui est orienté dans toute sa personne vers la réalisation du plan et de l'ordre de Dieu. La création tout entière est ordonnée vers le Christ. Elle n'est pas absurde, elle n'est pas livrée au hasard, elle n'est pas un monde de fureur, de cris, de larmes et de sang. Elle a un but, un terme : le Christ. Devenir fils, dans le Fils.
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Allons au commencement. Reprenant une très ancienne théologie les catéchismes nous disaient que le mariage était le seul sacrement (laissons ouverte la question des sacrements de l'ancienne alliance), le seul sacrement que le péché n'avait pas détruit. La seule réalité humainement de l’Eden, la seule réalité qui existait au paradis et qui a continué après, que le péché n'a pas détruite, même s’il l'a faussée. La création n'est pas la fabrication, l'usinage par un ouvrier divin du monde dans lequel nous habitons. Le récit biblique a pour volonté expresse de nous apprendre le sens, les valeurs et la signification de l'acte créateur lui-même. Dans un monde où les mythologies ambiantes estimaient que l'homme était un être déchu, créé par le mélange du sang d'un dieu désobéissant, condamné à mort et exécuté, et de la boue. L'homme naissait coupable et esclave. A l’inverse, la Bible affirme la dignité d'un homme créé à l'image et ressemblance de Dieu. Dans un monde où elle représentait fondamentalement une valeur pour les princes et le service, voire l'esclavage, pour les hommes ordinaires, la femme ne comptait pas. Dire qu'on l'achetait est un peu excessif, mais les tractations autour des dots de mariages et ce qui passait quand on répudiait une épouse... que de soucis d'argent, pour si peu d'amour ! Elle était par essence, par nature l'inégale de l'homme. Dans ce monde, la Bible, trente siècles avant nous (on n'a pas encore tout à fait compris), ose affirmer l'égalité de l'homme et de la femme et voit l'inégalité dans le péché d'Adam. Comment ? Par cette scène extraordinaire. Qu'est-ce-qui fait que l'homme est un vivant ? C'est que son coeur bat, que sa poitrine palpite au souffle de sa respiration. C'est dans cette vie, dans l'endroit où la vie est enclose que la femme va naître. Au moment où Dieu tire Eve du battement vivant d'Adam, Adam est réduit à l'impuissance, plongé dans la torpeur. Il n'a donc aucun droit à mettre la main sur celle qu'il appellera son égale : “Os de mes os, chair de ma chair” (Gn 2,23). Voilà qu'à la face du monde (qui n'a pas compris il nous faut si longtemps pour lire la Bible), est affirmé le fondement du mariage : aucun homme n'est l'humanité ! Il est homme ou femme. Nul n'est tout ! La distinction sexuelle est l'inscription dans la chair d'un homme, qu'il est une partie de l'humanité, mais pas l'humanité. Nul n'est tout. Donc, sa compréhension, sa manière de voir les choses, sa manière d'aborder la création sera toujours limitée et parcellaire. L’être humain est homme ou femme. Cette différence radicale est en même temps le symbole inscrit dans notre chair d'une autre différence encore plus radicale : l'homme n'est pas Dieu, il est image de Dieu. Ce qui est beaucoup, mais qui n'est pas tout ! La Bible pose cette chose étonnante d'une humanité duelle : homme et femme ; homme ou femme. Une humanité frappée d'une finitude, d'une limitation et marquée par une différence. Là, dans la relation à l'autre, s'inscrit le symbole de la relation à Dieu qui est le tout Autre. L'homme est entouré de différences. Ce qui ne veut pas dire que la différence définisse une qualité. Etre différent ne veut pas dire être meilleur, ni pire. Etre différent, c'est être autre. C'est parce qu'il y a cette altérité qu'il va pouvoir y avoir communion.
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“L'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et ils seront chair unique” (Gn 2, 44). Un couple certes, mais irréductiblement marqué par une différence insurmontable : la différence des sexes. Dans l'union la plus intime, l'homme reste mâle et la femme femme. Rien ne peut enlever cette donnée. En aucun cas il n’est question de rivalité ou de fusion. Il faut apprendre la communion. En plaçant cette vocation à l'origine de l'humanité, la Bible en fait l'origine de tout couple. Ce n'est pas une histoire ancienne, ce n'est pas une histoire passée, ce n'est pas ce qui est arrivé il y a plusieurs siècles à un ancêtre lointain. L'origine est présente en chacun d'entre vous. La différence est autant en Adam et Eve qu'entre vous et votre épouse, vous et votre mari. La communion de l'homme et de la femme marque la nature même du mariage. Là s'inscrit un type de relation, entre l'homme et la femme, qui respecte la différence sans jamais faire que l'un ait du pouvoir sur l'autre. Quand le Christ explique aux pharisiens qu'on ne peut pas répudier sa femme c'est précisément sur le pouvoir que porte la question (Mt 19, 3-10). A-t-on du pouvoir sur l'autre ? Non, répond la Bible au nom d'une égalité dans la différence qui est structurellement fondamentale. Mais si l'humanité est cela, le plus intime d'un couple affirme, symbolise les relations qui doivent exister entre les hommes. Ce que vous vivez dans un ménage est ce monde de relations respectueuses garantissant les différences. C'est un monde de communion qui est ici indiqué. Dans la Bible, il y a une transcription sociale directe de la relation la plus intime aux exigences communes de l'humanité. En un mot, le mariage est une prophétie. C'est vivre à deux ce que Dieu voudrait que l'humanité vive dans son entier : une humanité communionnelle, réconciliée, où les différences soient respectées comme source d'entente, d'enrichissement et non comme hostilité ou concurrence. C'est à ce niveau qu'il faut comprendre pourquoi la cohabitation juvénile blesse l'amour tel que la Bible l'entend : la prophétie du mariage est rabattue sur l'histoire propre à deux personnes. C'est tronquer la transcription sociale de l'amour ; c'est faire que l'amour n'a plus de vocation commune ; c'est faire que la relation de communion entre un homme et une femme ne dit rien à la société et devient une affaire purement privée, à la mesure sentimentale de deux coeurs qui s'éprennent l'un de l'autre ; c'est enlever toute la dimension commune de l'alliance biblique pour la rétrécir aux impressions partagées de deux affectivités. La tradition biblique et chrétienne continue inlassablement d’affimer ceci : quand un homme et une femme s'aiment ,leur amour a un sens pour l'humanité tout entière. Cela veut dire aussi autre chose : Vous ne pouvez pas passer directement d'une vie conjugale à une vie sociale. En ce sens, il n'y a pas de lien mathématique direct, matériel, entre ce que peut connaître un ménage et la construction d'une société. Mais il y beaucoup mieux. Un lien direct serait du domaine du besoin, par conséquent ne répondrait pas entièrement à ce qu'est l'homme, à sa liberté. Mais, dans ce qu'il vit de plus particulier et de plus intime, le foyer symbolise ce qu'une société a pour exigence, au nom de la création, de vivre et de promouvoir : le respect des différences, le fait qu'une différence n'est pas une inégalité et que l'endroit des différences devient l'endroit de la communion. C'est parce que le ménage est le symbole de l’humanité que Dieu désire, qu'il est essentiel à la vie sociale. Il y a donc une relation directe entre l'amour et la société telle que la Bible la comprend. Toucher à ce point serait rendre insignifiant non seulement toute la dimension d'alliance dont parle la Bible à propos de l'amour de Dieu, mais également l'ampleur de ce qu'un homme et une femme sont appelés à vivre. C'est à cause de cela que l'Eglise reconnaît comme valide le mariage en dehors de la religion catholique, par exemple ce qu'on appelle du vieux mot “le mariage entre païens”. Il est valide à cause de cette prophétie, de cette orientation première de la création. C'est pourquoi un diacre qui est attaché à l'ordre de la création peut marier. Sur ce point, sur ce fondement anthropologique, sur lequel nous devons nous appuyer parce qu'il conditionne la position chrétienne, si peu comprise aujourd'hui, à propos de la sexualité et du mariage, c'est là où le Christ conduit ce symbole à son achèvement et en fait un sacrement. La différence radicale qu'indique le sacrement de mariage, est entre le Fils de Dieu et l'humanité qu'il épouse.
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Voilà que la création, dans ce mariage, devient sacramentelle. Alors l'amour d'un homme et d'une femme devient l'endroit où se révèle l'amour de Dieu pour l'humanité, l'amour du Christ pour son Eglise. Vous avez charge, comme mari et femme, d'aimer comme Dieu et de nous le faire voir. La vocation du sacrement de mariage est l'épanouissement, l'achèvement, la perfection de ce symbole premier que la Bible pose en Adam et en Eve. Il y a dans le sacrement de mariage une réalité qui est pour toute l'Eglise. Nous y reviendrons. Mais rappelez-vous deux faits par lesquels je vais terminer. - Quand vous vous êtes mariés, il y avait l'autel, l'assemblée et entre eux les deux fiancés, émus bien sûr, avec le cierge de leur baptême à côté d'eux, qui a été le cierge de leur profession de foi, qui sera aussi le cierge au pied du cercueil. Car la lumière de la foi éclaire toute la vie. Mais la disposition même de la liturgie vous fait comprendre que ce que vous recevez du Christ, signifié par l'autel, à travers vous est pour toute l'assemblée. Votre amour le plus intime devient significatif pour toute l'assemblée. Pour lui rappeler quoi ? Cette chose toute simple : Qu'est-ce-que c'est que l'Eglise ? L'Eglise est le mariage du Christ et de cette part d'humanité qui croit en Lui. L'Eglise nous la symbolisons encore, vous êtes là, vous n'êtes pas toute l'Eglise. Avec les prêtres, je serai là de l’autre côté de l'autel et je ne suis pas toute l'Eglise. C'est ensemble, le sacerdoce et le peuple de Dieu, que nous signifions cette réalité nuptiale qui est l'Eglise épouse du Christ. Cet ordre d'un amour nous introduit au coeur de Dieu, nous fait comprendre l'alliance fondamentale scellée dans le Christ, entre Dieu et l'humanité. C'est cette réalité que le sacrement nous donne à vivre. Vous voyez que, là aussi, ce que vous avez de plus intime, votre alliance dans le Christ, votre fidélité dans le Christ, possèdent une signification prophétique pour tous ceux qui vous entourent. - Ensuite, quand vous vous êtes mariés au pied de l'autel, le oui que vous avez échangé était, au-delà de vous-mêmes, le oui du Christ à son Eglise et le oui de l'Eglise au Christ. Vous rendiez présente l'alliance semée au premier matin de la création, ressuscitée dans la splendeur de Pâque. Vous étiez le sacrement du Christ et de son Eglise.
(mars 2000) Sommaire
3- Alliance et réciprocité
Le sacrement de mariage est l'acte prophétique par lequel le plus intime, qu'échangent un homme et une femme, est transcrit en symbole d’une humanité réconciliée, selon le projet et le dessein de Dieu. Cet acte renvoie à la création. Par là, nous atteignons deux points fondamentaux du mariage chrétien, particulièrement précis, mais peut-être un peu difficiles à comprendre. On ne défend pas la beauté du mariage par des slogans ou des arguments faits d'avance et réchauffés. Nous sommes devant une vérité qui touche au contenu même de notre foi et qui réclame, de la part de chacun, un peu d'idées claires, un peu de réflexion, de manière à ne pas succomber à la chaleur vague de sentiments immédiats. Renvoyer à la création pour parler du sacrement de mariage veut dire deux choses : - premièrement, cela met en cause l'orientation même de la création, - deuxièmement, cela met en cause l'inégalité de la relation entre le Créateur et la créature. Ces deux points qui, à première vue, paraissent très loin de notre sujet, concernent fondamentalement le mariage et ce que le sacrement donne à vivre.
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D'abord, la création et son sens. Si l'on entend par là, la “fabrication” de ce monde par Dieu, comme un entrepreneur fabrique une maison ou un artisan une statue, on fait de la création le produit manufacturé -si j'ose dire- par Dieu à partir d'une matière qu'il a suscitée pour faire toute la suite des choses. L'idée est simple, elle est à peu près l'idée que se font la majorité de nos concitoyens de la création. Pour eux, créer c'est fabriquer, créer de ses mains, créer dans sa tête. C'est effectuer une œuvre de sa propre initiative. Tel n'est pas le sentiment de la Bible. C'est la Parole qui crée, donc avec une distance, celle d’un Dieu qui se distingue de sa création. Car la parole a besoin d’espace. Et la Parole appelle une réponse. Créer fait entrer en dialogue. Ce point est tout à fait fondamental pour la raison suivante. Si créer, c'est fabriquer, vous avez alors une sorte de déterminisme de la nature et vous devez faire fonctionner la nature -et parlons net la sexualité-, de manière strictement identique et répétitive, particulièrement directionnelle, uni-directionnelle même, comme ce micro. C'est-à-dire que l'homme est lié par un usage unique de sa capacité sexuelle. Freud nous a appris que la sexualité passait par plusieurs étapes, plusieurs stades. Dans cette conception évolutive, la génitalité devient pratiquement obligatoire quelque réserve que Freud lui-même a placée. L'usage de sa sexualité suit la nature obligatoire qui en est donnée. Mais on sent bien que cette théorie frise, quelle que soit la beauté des arguments qui l'entourent, le matérialisme, car à terme, on arrive à être commandé par la biologie. Le mariage n'est pas la sacralisation de la biologie. Sinon il serait obligatoire pour satisfaire à l'acte matériel de la création. Et je me demande, nous qui sommes prêtres et les religieuses qui sont dans l'assemblée, quel sens pourrait avoir notre statut de célibataire ? Ce n'est pas non plus l'angle par lequel la Bible aborde ce problème. Il est préférable de remarquer qu'en créant par sa parole : “Il dit et ce fut fait”, chante un psaume, la création est une réalité dialoguante. Lorsque deux personnes sont en dialogue, la parole du premier adressée à la seconde personne fait que la parole est suscitée chez l’interlocuteur, qu’elle retentit et revient vers la première. La création est donc la réponse que Dieu attend à l'acte par lequel Il a posé dans la libre existence les êtres que nous sommes. La création est une réalité dialoguale, c'est-à-dire faite pour entendre la parole. Mais une parole qui a besoin d'être écoutée, comprise, analysée, perçue, pour qu'elle rejoigne notre raison, notre intelligence et aiguille notre volonté. Cette parole suscite en nous une réponse. La nature de l’homme n’est saisie que par et dans une culture. Or la réponse que nous faisons est également multiple et diverse. Un mot n'a pas exactement le même sens dans toutes les bouches, à part en chimie. Il ne signifie pas exactement la même chose chez tous les auteurs. Un mot a du sens, pas n'importe lequel, mais qui est un peu flottant.. D’où l'importance de ces petits mots ajoutés pour corriger ce que les autres mots ont de rugueux et de trop précis. Il n’y a pas de langue sans adverbes correcteurs ni qualificatifs qui ajustent à la pensée. Qui dit dialogue de liberté à partir de la création, dit aussi que la nature de l'homme et sa sexualité sont appelées à entrer en réponse, mais que la réponse elle-même est diversifiée. L'important est qu'elle s'adresse à l'Autre, avec un grand A, à cette parole fondatrice qui nous a dit : "Il est bon que tu vives, Je veux que tu vives" comme nous l'avons médité à propos du sacrement de réconciliation. Si telle est la nature de la liberté de l'homme, elle échappe au fixisme, à la biologie sanctifiée dont on nous rabat parfois les oreilles. C'est dire que la sexualité est beaucoup plus large que son seul usage matrimonial et qu'elle est effectivement en exercice, non pas par sa génitalité, par son seul exercice physique, mais par l'affection, les sentiments, l'attention à l'autre et même par une réalité que Freud avait rayé de son vocabulaire mais que l'on connait par un certain nombre de lettres au pasteur Pfister : par la sublimation. Elle signifie que l'homme est capable de prendre son énergie, ses pulsions, pour créer de l'art, du dévouement, de l'engagement et même de la religion.
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Si tel est le statut d'une nature libre et dialoguante, l'important dans la liberté sera de faire en sorte que la sexualité exprime réellement ce que cette liberté veut lui faire dire. La sexualité n'est pas une fatalité biologique qui télécommande l'homme. Elle est, comme son corps, l'instrument du dialogue. Tout l'apprentissage, l'éducation d'une morale sexuelle, car il en existe une, consiste à permettre à son corps, à son affectivité d'être au service de la rencontre et du dialogue. Ce n'est pas pour rien qu’en français courant l'expression "faire l'amour" dit tout, sauf l'amour ! Elle est la preuve que l'on peut utiliser le corps comme instrument de l'égoïsme et d'une satisfaction propre où ce qu'on fait est précisément le refus de se donner, le refus du dialogue, le silence mortel de ces brèves rencontres au coin d'un bois. Caricature obscène de ce que le corps et le sexe sont appelés à vivre : l'intimité, la confiance, la marche pour exprimer une réponse dialoguante à la voix qui nous appelle à vivre. Si ce dialogue peut ainsi passer par le corps, sans être nécessairement charnel, d'autres manières d'aimer sont possibles. Nous ne sommes pas obligés d'utiliser notre génitalité pour devenir un homme accompli. Je crois qu'il est important d'être clair à ce sujet. La maturité du corps est dans le dialogue accompli et non pas dans le nombre d'exercices physiques qu'on peut effectuer. Aujourd'hui, on mélange un peu tout. C'est la capacité d'entrer en dialogue qui est fondamentale. Dans ce cas, le célibat des religieux, des religieuses, des prêtres, prend un sens entier. C'est rappeler, à vous qui êtes mariés, que l'acte du mariage lui-même n'est pas la totalité de votre relation. Car “faire l'amour” peut empêcher de parler, l'intimité du corps peut briser la relation du coeur. Il y a une habitude du corps qui peut décliner en silence mortel pour un ménage, étouffant l'échange, sclérosant le dialogue et la compréhension. A l’inverse, il peut y avoir dans un couple une absence de communion corporelle qui endort le partage et blesse la confiance. Tout est ici question de communication partagée. Le célibat, dans son acte de don à l'Evangile, rappelle que le mariage a besoin d'être jugé, a besoin d'un regard critique, non pas pour vous dire que vous êtes meilleurs ou pires que nous, mais pour qu'on n'enferme pas la maturité, la liberté, dans le seul statut de conjugalité accomplie. Même dans le dialogue qu'il pose, l'homme est plus grand que les actes physiques qu'il accomplit. Il convient de rappeler ici cette condition première : l'acte physique de l'amour doit rester dialogue d’où l'importance de ce dialogue au sein du couple, car c'est lui qui constitue la nature première de l'homme. Cela vous est rappelé par le fait que des hommes et des femmes, célibataires consacrés, se vouent au dialogue avec Dieu et avec les hommes. L'amour possède plusieurs visages. Mais le fait a aussi comme conséquence de rappeler à ceux et à celles qui vivent un célibat subi, que leur vie n'est pas pour autant un échec. Parce que l'amour est plus grand que l'état dans lequel on est. Vous comprenez, nous religieux, religieuses, prêtres, notre célibat volontaire a une raison d'être. C'est le don, c'est le dialogue avec le Christ, c'est le service accompli, la prière. Il y a un sens très beau du célibat qui justifie pleinement qu'un homme ou une femme s'y donne. Mais quand vous voulez vous marier et que vous ne réussissez pas, quand vous êtes condamné à une solitude que vous n'avez pas choisie, quand vous n'avez personne à qui vous confier et que votre corps reste inerte parce qu'il n'a aucun partenaire aimant, une grande peine accable des personnes qui, malgré elles, contre leur volonté, contre leur désir le plus profond, ne rencontrent pas l'amour, auquel normalement elles pourraient prétendre. Il est fondamental pour elles de leur dire que leur vie, malgré cette blessure réelle, qui mérite un profond respect, n'est pas une vie perdue, parce qu'elles peuvent aussi dans leur corps, dans leur affection, dans le service qu'elles rendent, faire de leur vie, un dialogue et une réponse. La loi de la création est la même pour tous. Si on reprend le vieux mot de la bible, que nous dirons au coeur du dialogue eucharistique, arrive le mot d'alliance. Tout a été fait pour l'alliance. C'est rappeler, quand on se marie, homme et femme, que l'alliance est fondée sur l'union des différences. Mais quand on ne se marie pas, c'est rappeler que cette alliance est faite pour le dialogue, le respect et cette juste distance à laquelle on doit toujours garder l'autre, “à un jet de pierre”. Car le plus intime reste aussi le plus mystérieux. L'autre est toujours l'autre. Dans la Bible nous voyons peu à peu se développer l'appel à participer à l'alliance des gens dont on riait, dont on se moquait : - Voilà que le troisième Isaïe appelle à participer pleinement au peuple de Dieu la femme stérile, celle dont le corps sec rendait contradictoire le mariage qui, en principe, devait être fécond (Is 54, 1). - Isaïe appelle au service de l'autel les eunuques, ceux qui ne pouvaient ni se marier, ni bien sûr procréer (Is 56,4). - On voit dans Saint Luc l'admirable figure d'Elisabeth - Dans les Actes des Apôtres, voici le ministre de Candace, reine d'Ethiopie, qui devint disciple, grâce à Philippe (Ac 8). Ces êtres ont une fécondité, ils participent à l'amour créateur, ils ont vocation au dialogue et à aimer. Le recours à l'acte créateur est un rappel pour chacun de la vocation intime de tout homme. Ce premier point permet de bien situer le mariage et de quoi veut parler le sacrement de mariage : l'alliance faite dans cette création, le corps appartient à cette création, mais en vue du dialogue. C'est le Verbe qui se fait chair. Quand Saint Paul écrit : "Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps” (1 Co 6,13), il entend bien que le corps devienne verbe, dialogue et parole.
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Mais cette création est fondamentalement inégale. L'alliance elle-même, pour l'Ancien Testament, est une alliance inégale. Elle est l'acte bienveillant, généreux, par lequel un empereur octroie à un inférieur, une alliance. La manière dont les récits bibliques sont construits pour nous parler des grands thèmes, des grands récits d'institutions d'alliance, suppose d'abord un choix. La bible dit “trancher”, “couper” une alliance. Ce choix est de la délibération, de la décision de l'empereur. En ce sens on a pu dire, avec certains excès mais beaucoup de raisons, que l'alliance biblique était déjà une sorte de serment de vassalité, une manière de féodalité où le suzerain devait protection à son vassal et le vassal devait armée, argent et service à son suzerain. Alliance fidèle dont le résumé est dans cette phrase inlassablement répétée par les récits bibliques et les prophètes : "Je serai ton Dieu, tu seras mon peuple". L'alliance, les épousailles, l'amour entre Dieu et Israël, le prophète Osée s'en est fait le chantre et le cantique des Cantiques si subtil, en donne également une magnifique allégorie. Seulement, si grande, si belle, si généreuse soit cette alliance, parce qu'elle est inégale, elle met non pas l'amour de Dieu, mais notre amour en péril. L'admiration accepte l'inégalité. J'ai connu des femmes, tellement admiratives de leur mari que tout s'est effondré quand le dit mari a pris sa retraite. L'admiration est un détournement de l'amour, l'admiration est une manière de passer à côté de l'autre, de se mettre dans son ombre, voire à ses pieds. Mais l'amour veut l'égalité, l'amour veut voir l'autre face à face, l'amour veut pouvoir parler à hauteur de visage. Comment voulez-vous parler d'amour de Dieu ? Quelle distance ! Ou alors vous tordez le sens des mots. Comment aimer Dieu si différent, si loin, si grand, si autre ? L'amour a vraiment commencé le jour où Dieu se rend notre égal, si j'ose dire (il faudra revenir sur ce mot). Rappelez-vous ce qu'écrit l’Epître aux Hébreux à propos du Christ : “Nous avons une nature de sang et de chair, il en a pris une toute semblable” (2, 14). Dans ce Christ, à qui nous donnons notre chair, notre sang, que nous introduisons dans notre histoire, qui est notre enfant par Marie, avec ce Christ, nous nous retrouvons, d'une certaine manière, sur un pied d'égalité. Homme comme nous, véritablement homme, né d'une femme, “quand les temps furent accomplis” écrit Saint-Paul (Ga 4, 4), ce Christ rend possible l'authentique amour entre Dieu et l'homme. Parce qu'il est allé jusqu'à vouloir l'égalité, même plus que l'égalité puisqu'il “s'est abaissé se faisant serviteur et obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix”, il s'est “vidé de lui-même”, le mot est dans l'Epître aux Philippiens (2, 8). Seulement, ne nous trompons pas, c'est peut-être là, à mon sens, que se tient un des pièges le plus subtil, le plus pernicieux, de l'amour. Vouloir l'égalité, c'est vouloir l'échange. Je te donne et tu me donnes. Mais l'échange, cette réciprocité indispensable, va peut-être engendrer l'étouffement. La réciprocité de l'amour n'est pas la réciprocité du même. Je te donne 100 frs, tu me donnes 100 frs, je te donne un baiser, tu me donnes un baiser. Cette comptabilité, parce qu'elle s'attache à l'identique, au même, risque d'étouffer l'amour parce qu'elle oblige chacun à se conduire selon la ligne de conduite et de décision de l'autre. Elle est un esclavage déguisé. Quand le Christ explique à ses disciples qu'un homme n'a pas le droit de répudier sa femme, la réaction des Apôtres (Mt 19) est admirable. Ils ne comprennent pas cette parole. “Si telle est la condition de l'homme, alors il n'y a aucun intérêt à se marier”, disent-ils. Pour eux le mariage est une question de pouvoir. Il y a bien réciprocité, certes, mais ce sont les maris qui en commandent la règle, qui en commandent la mesure, les degrés... Croyant perdre leur pouvoir, ils redoutent de perdre leur puissance. La réciprocité elle-même peut donc arriver à une sorte d'esclavage et d'étouffement. Il n'y a pas de mots pires en français, quand on parle de deux fiancés, que de leur dire qu'ils se “complètent” l'un l'autre. Réfléchissez : un couvercle complète une boîte parce qu’il s'emboîte. Si vous vous complétez, cela veut dire que la réciprocité va vous fermer, va vous boucher. Où sera la découverte ? Où sera l'amour ? Où sera demain, l'imprévu, la création ? “Compléter” cela veut dire que les besoins de l'autre limitent la générosité du premier. Cette réciprocité, cette parité risque d'être un piège. Toujours les revendications du plus fort commanderont la réciprocité. Vous êtes un certain nombre a être mariés depuis un certain temps. Obligatoirement, car il n'y avait qu'une seule lecture à ce moment là, à la messe de mariage (Je demande aux plus jeunes de ne pas bondir trop vite), on vous a lu le texte d'Ephésiens 5, où se trouve cette phrase : "Femmes soyez soumises à vos maris". Dans un contexte féministe, vous voyez ce que peut donner ce pauvre Saint Paul ! D'abord, c'est un énorme contre sens. “Upoménein” signifie : savoir que le plus court chemin, pour aller de soi à soi, passe par l'autre. L'acceptation de l'autre, pour me trouver moi. La réciprocité n'est pas simplement un face à face, comme deux tampons de locomotive qui se heurtent. La réciprocité, c'est qu’avant de savoir ce que moi je demande ou donne, je dois d'abord passer par l'autre pour savoir ce qu'il attend et désire. Dans l'amour il y a cette soumission qui est par conséquent une sorte d’inégalité. Vous allez me dire que c'est contradictoire. Comment peut-on désirer être égaux en amour et se rendre compte que pour aimer il faut toujours passer par l'autre, faire le détour par l'autre, penser à lui avant de penser à soi ?
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Tout l'Evangile porte sur ce point. C'est peut-être cela le contenu le plus précieux du sacrement de mariage. Rappelons cette immense et belle figure : l'obole de la veuve. Voilà des gens qui donnent des fortunes dans le tronc du temple. Le Christ ne dit rien. Ils pouvaient donner tout cela, ça ne leur coûtait rien. Mais la vieille femme, la veuve, en mettant son obole, Marc écrit à son sujet ce mot extraordinaire : "Elle a mis tout ce qu'elle avait, elle a mis toute sa vie" (Mc 12, 44). D'un geste humble, modeste, minuscule, inégal, cette femme donne toute sa vie. L'égalité dont parle l'Evangile, ne consiste pas à donner la même chose, le même nombre de baisers ou de caresses, le même nombre de lettres ou de coups de téléphone... Cela consiste à donner, avec la même générosité, tout ce que nous pouvons donner. Chacun selon sa mesure. Là nous rencontrons les inégalités : l'un va parler plus que l'autre, l'un saura manier le verbe mieux que l'autre, l'un sera plus attentif aux gestes quotidiens que l'autre... Le problème n'est pas de comparer ce qu'on donne, mais de savoir si on donne avec une générosité égale. Il y a dans l'amour une égalité radicale qui est la même pour tous, c'est l'exigence de se donner. Le commandement est égal, chacun l'accomplit à sa manière. Il est évident que la mesure est inégale, selon les moments, selon chacun. Il y a toujours un moment ou l'autre va se donner plus facilement que son conjoint. L'exemple vient du Christ, bien entendu. Il se donne plus que nous et mieux que nous. L'acte de donner sa vie chez le Christ est infiniment supérieur à l'acte de donner ma vie, chez moi. Pourtant c'est bien le même acte, d'une exigence égale, accompli dans l'inégalité des possibilités de chacun. C'est pourquoi le pardon est fondamental, l'espérance est fondamentale. C'est pourquoi l'amour est toujours une quête, une démarche, parce que j'ai toujours à apprendre à me soumettre à l'autre comme dirait Saint-Paul. C'est l'autre qui m'apprend à l'aimer. Il faut donc que je m'y soumette. L'exigence est la même, elle est égale pour tous. Donnes-toi si tu veux aimer. L'Evangile n'arrête pas de dire cela. Rappelez-vous quand Jésus dit à Pierre : “Viens et suis-moi" et à Jean il dit "reste là," les deux vont le suivre, mais de manière inégale parce que différente (Jn 21, 22). Il y a un mot qui mériterait à lui seul une autre méditation, qui revient sans cesse dans l'Evangile, c'est "comme". Soyez parfaits "comme" votre père céleste est parfait (Mt 5,48). Si le Christ nous avait dit, soyez parfaits à la mesure du Père, cela ne nous serait pas possible. La perfection de Dieu est l'adéquation de Dieu à lui-même. Et la proportion, pour nous les hommes, c'est notre propre adéquation à nous-mêmes. La relation entre les deux c'est "comme". Il est fondamental d'apprendre à aimer "comme". Parce que l'autre ne m'aimera jamais comme je veux qu'il m'aime, je ne l'aimerai jamais à la mesure qu'il désire que je l'aime. On aime comme on peut, c'est-à-dire en proportion de ce que chacun peut donner. Là est la loi la plus profonde du dialogue de la création. Le sacrement de mariage est le sacrement de ce corps, de cette inégalité dans l'égalité, du respect de ce que chacun est, avec la même exigence, celle de la petite vieille qui, donnant son obole, offre toute sa vie. Elle mise tout sur un don infime.
(avril 2000) Sommaire
4- Consentir à l'autre (Fidélité et pardon)
Aujourd'hui et la prochaine fois, nous abordons un sujet particulièrement difficile et délicat, qui risque de toucher tel ou tel d'entre vous. Quand nous sommes dans l'empirée de la théologie morale, les choses sont relativement simples, mais nous allons méditer très concrètement le consentement à l'autre et la fidélité. Vous qui êtes mariés, vous avez échangé vos consentements. Comme le Christ l'explique dans l'Evangile de Saint Mathieu : “que votre oui soit oui, tout le reste vient du mauvais”. Nous parlerons de la fidélité, de l'indissolubilité du mariage. Ce sont là deux sujets complexes, non pas tellement sur le plan intellectuel, mais parce qu'ils touchent tous les deux la vie réelle d'hommes et de femmes. Vous savez que nous atteignons environ 45 % de divorces par rapport aux mariages célébrés aujourd'hui, en France. Je pense, pour ma part, qu'un bon nombre pourraient être évités. Il y a beaucoup de raisons de divorce qui sont des raisons apparemment superficielles, mais parce qu'elles sont des raisons symboliques, elles deviennent invivables.
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Alors, que faire ? - Si l'Evêque rappelle la doctrine, on dit qu'il juge. Un certain nombre de personnes se sentent à tort ou à raison blessées. Le but d'une homélie est d'essayer de nous convertir et non pas de nous blesser. - Si l'Evêque ne dit rien, il peut devenir complice de cette déliquescence des moeurs que, périodiquement, des censeurs inutiles se plaisent à dénoncer. On dit volontiers que l'Eglise juge. Est-ce si sûr ? Est-ce évitable ? Et on se réfère, avec une lecture très sélective de l'Evangile, à un Christ qui n'aurait jamais jugé. J'aurais voulu, pendant ces années d'homélies, vous mettre en garde contre des simplismes qui ne confortent que notre paresse intellectuelle. De fait, le Christ a bien dit dans l'Evangile : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés” (Mt 7,1). Et même dans Saint Jean, il va plus loin encore, quand il affirme : "Moi, je ne juge personne” (Jn 8,15). Alors se pressent devant nous tant de visages que nous imaginons, et qui sont réels : - Marie-Madeleine, - la femme adultère qu'on allait lapider, cette pécheresse (Jn 8, 3), - et celle qui vient en larmes arroser les pieds du Christ et les essuyer de ses cheveux (Lc 7, 38). Une miséricorde, semble-t-il, sans frontière. Mais ce Christ qu'on aime tant voir ne pas juger, comment pourrait-il encore être lumière ? Comment pourrait-il guider une vie, s'il ne nous montre pas un chemin sûr, qui arrive véritablement jusqu'au coeur de Dieu ? Si vous renoncez à juger, cela veut dire que vous renoncez à apprécier et si vous renoncez à apprécier, cela veut dire que vous ne savez pas où vous allez. Est-ce que le Christ, pour autant, nous laisse dans le flou sous prétexte de caresser des coeurs dolents ? Va-t-il mépriser la dignité d'un homme qui a besoin de savoir si oui est oui, si non est non ? Car le même Christ est également celui qui a dit : "le Père m'a remis tout jugement, mais le jugement que j'exerce, il est juste, car je juge à partir de ce que j'entends” (Jn 5, 30). Comment concilier la double affirmation d'un Christ qui ne juge pas et d'un Christ qui est, effectivement, le juge ? On ne peut pas laisser simplement aux tympans des cathédrales un Christ en majesté, qui attend le moment du jugement dernier, pour faire savoir où est la vie et où guette la mort, quel acte rapproche du salut ou en écarte. Nous posons sans doute très mal le problème, par des oppositions roides et rétrécies. Il importe de comprendre aujourd'hui que le jugement du Christ n'est pas un jugement extérieur. Quand il nous dit : “je juge d'après ce que j'entends” (Jn 5, 30), il renvoie à cette réponse étonnante que le Roi de la parabole des talents avec les trois serviteurs, rétorque au troisième, qui a enfoui son talent, qui n'a rien fait et qui dit à son maître : “je te tiens pour un maître dur qui récolte là où il n'a pas semé et qui moissonne là où il n'a pas planté”. Le maître de lui dire : “Serviteur, je te juge sur ta parole” (Mt 25, 24). C'est dire qu'en quelque sorte, nous-mêmes instruisons notre propre procès. Nous faisons à nous-mêmes notre examen et notre jugement. “Notre conscience nous accuse ou nous disculpe”, écrit Saint Paul (Rm 2, 14-15). C'est notre parole qui nous juge. Le problème est de savoir quelle parole nous prononçons. Quand on connaît les subterfuges, les détours, les camouflages du langage et des mots, quand parlons-nous vraiment ? Cette question inévitable du jugement ne porte pas simplement sur une distinction vraie, en gros, mais finalement très superficielle, qui prétendrait que le Christ ne juge pas les personnes mais juge des actes. Le jour ou vous aurez rencontré un acte qui se promène sans personne, dépêchez-vous de me prévenir. Car l'acte est bien l'expression d'une personne. Une personne qui n'agit pas, qu'est-elle ? La position évangélique est beaucoup plus subtile, puisque c'est de nous-mêmes, par l'intérieur, que notre propre jugement, c'est-à-dire notre adéquation à la volonté de Dieu, est manifeste ou pas.
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Le livre du Siracide (15,15) reste encore relativement simple quand il affirme que devant nous est posé un choix et qu'en ce sens là, dans le problème fondamental du mariage, notre liberté est en cause et que nul ne peut être infidèle s'il ne le veut pas, continue le texte. Est-ce si simple ? Cet homme qui avait librement dit "oui" à son mariage, par quelle pulsion était-il mené quand, en 15 ans, il a connu, entretenu avec une sorte d'incapacité de s'en défaire et de choisir, trois liaisons successives ? A qui a-t-il dit oui ? A sa femme ? Oui. Pas seulement. Car en examinant, 15 ans après, après des heures de conversation, la parole qu'il avait dite, ce n'est pas à sa femme qu'il avait dit oui, mais à sa mère décédée quand il avait 2 ans et qu'il avait inlassablement recherchée à travers des figures féminines dont, évidemment, aucune ne correspondait à la défunte. Qui avait-il vraiment aimé ? Son épouse ou la disparue inlassablement, désespérément mais inconsciemment recherchée ? Et cette épouse pas très chrétienne puisqu'elle n'avait pas communié à sa messe de mariage, mais qui s'est convertie. Avec l'ardeur des néophytes, elle a épousé une spiritualité du mariage, d'une rigueur, d'une hauteur, d'un idéalisme qui le rendait impraticable pour son mari. Matériellement, spirituellement fidèle, elle a rendu la fidélité profonde, invivable et impossible à un conjoint qui avait épousé une femme mais pas un ange, qui avait épousé sa conjointe, mais pas une théoricienne de la vie sexuelle matrimoniale. Elle avait oublié qu'il ne suffit pas de penser juste, il faut penser de manière acceptable. Saint Paul (Rm 14,16) écrit cet avertissement que je m'adresse à moi-même en premier : "Ne faites pas médire de votre bien". Un prêtre ne peut pas célébrer l'Eucharistie en vous oubliant, sinon il tue la liturgie ; de la même manière, on ne peut pas avoir des idées sur le mariage indépendamment du conjoint. On voit comment, - d'un côté, une recherche désespérée - et de l'autre un élan idéaliste impraticable, bloquent la liberté de la rencontre et de l'échange. Le temps n'est plus, certes, où l'on arrangeait les mariages. Difficile liberté. Je sais des femmes qui ont été mariées, sans trop de consentement de leur part, et qui 20, 25 ou 30 ans après, les enfants élevés, le mari arrivant à la retraite, se disent : “qu'est-ce-que j'ai fait de ma vie ? J'ai été engagée dans une aventure dans laquelle, au fond, je n'ai jamais profondément été partie prenante”. Ne nous y trompons pas, ces obstacles à la liberté se retrouvent dans d'autres conditions. Peut-on dire aussi facilement que tels ou tels jeunes qui vivent en cohabitation juvénile parce que ça se fait.. qui sont reçus par les copains parce que la bande d'amis s'entend bien... et qui, spontanément, naturellement quand ils veulent faire un enfant se retrouvent devant monsieur le maire et monsieur le curé... soient beaucoup plus libres ? Nous avons peut-être changé un conformisme social par un conformisme groupal. Quel est la réalité de la liberté ? Avons-nous raison de parler si vite, en ces domaines, de liberté ? Comme si un moment elle était là, pure, simple, évidente, nue, entière ! Etre libre ce n'est pas être dégagé des contraintes. Etre libre c'est, avec ces contraintes, apprendre à se libérer progressivement. Ils seraient profondément surpris, cet homme aux trois liaisons et cette convertie, si on leur disait que leur liberté avait progressé sans l'autre. Nous retrouvons ici le mot fameux si important, mais si méconnu, de Saint Paul d'être "soumis" les uns aux autres (Ep 5, 21). Que s'est-il passé dans ces deux cas ? Il s'est passé que chacun a suivi son propre itinéraire. L'un, inconscient, d'un désir immaîtrisé, et l'autre, étincelant, d'une conversion individuelle. Mais l'autre, le conjoint ? Le problème tout simple, premier, évident du consentement à l'autre n'a jamais été posé, sinon comme la conséquence d'une autre recherche. Ce n'est pas le conjoint qui a été recherché, alors que c'est l'objet premier du sacrement de mariage, mais - dans le cas de la néophyte la conformité à une théorie spirituelle - et dans le cas de l’autre homme le suivi d'une quête impossible. Et le conjoint ? Au contraire si l'on pose en premier que nous avons à nous libérer, nous découvrons que l'autre est indispensable à notre propre liberté.
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Consentir à l'autre. Peut-être serait-il sage de reprendre les premiers pas de Saint Augustin : "J'aime aimer, je m'aime aimant". Effectivement, quand on aime, on se sent grand, noble, fort et généreux. On a l'impression d'exister. On est plein de grands sentiments. Aimer fait plaisir. Aimer fait exister parce qu'aimer donne une bonne conscience de soi. Mais ce qu'on aime, dans ce cas, Augustin l'a bien montré, ce n'est pas l'autre, c'est l'image que j'ai de moi-même en train d'aimer l'autre. L'autre n'est jamais que le miroir dans lequel je contemple la grandeur de mes sentiments et l'ardeur de ma générosité. Aimer, comme souligne Augustin, commence par aimer l'image qu'on se fait de l'autre. Car la première rencontre n'est pas aussi libre qu'on le croit. Elle n'est jamais réellement par hasard. Si nous savions quelles recherches, quels désirs gisent au fond de nous, si nous pouvions scruter notre inconscient, nous saurions que ce n'est jamais par hasard que nous faisons telle ou telle rencontre. Par conséquent la personne que nous aimons répond à un besoin que nous avons au fond de nous. Ce que nous recherchons en elle, c'est la réponse à ce besoin. D'où inévitablement la bienheureuse et nécessaire crise, qu'on appelait autrefois “la fin de la lune de miel” : quand on s'aperçoit que l'autre est "autre", qu’il n'est pas nécessairement la copie conforme du conjoint que j'avais espéré... que l'autre n'est pas là d'abord pour satisfaire mes propres besoins inconscients, que l'autre résiste, que l'autre existe pour lui... Beaucoup de divorces, ont lieu avant cinq ans de mariage. C'est sur ce premier obstacle que butent tant de jeunes couples, sur le fait que le conjoint n'est pas celui ou celle qu'on avait imaginé. Il est "autre" que moi je m'imagine qu'il soit "autre". Si c'est moi qui décide comment l'autre doit être, je le dessine, je le façonne, je le construis, je le recrée à partir de moi. L'autre de moi c'est encore une façon d'être moi. Mais l'autre, n'est pas comme cela. Il est lui, il est elle, avec son histoire propre. Ce à quoi il faudrait consentir en ces conditions, ce qu'il faudrait accepter et qui est très crucifiant (il y a des larmes), c'est que je ne sais pas aimer. C'est l'autre qui doit m'apprendre comment l'aimer. C'est à l'autre de me dire comment il accepte que mon amour le rejoigne, seul l'autre peut me dire, me révéler qui il est. L'amour passe alors par une crise qui est celle dont parle Saint Paul quand il parle de soumission. Si fort que soit mon amour, si ardent mon désir de l'autre, je dois accepter que l'autre soit qui il est et non pas comme je le rêve. Je dois accepter, consentir à l'étrangeté de l'autre qui est cependant le plus proche, le plus aimé et le plus cher. Cet amour qui se dépouille de ses représentations, de ses images, de ses idées, suit le même mouvement que la foi qui doit traverser le désert de la nuit pour rencontrer le Dieu qui nous attend et non pas les idées que nous nous en faisons. C'est justement à ce moment-là qu'arrive quelque chose de très fondamental. Tant qu'il s'agit de paroles, de dialogues, on avance vers l'autre, mais arrive un temps où les paroles ne suffisent plus. On s'aperçoit que dans l'échange, dans la relation, d'autres choses se disent de manière plus symbolique. D'un seul coup, un détail, un rien, une bricole vont prendre une importance démesurée en comparaison de leur réalité concrète. Ce mari qui, tous les soirs, en rentrant a besoin de s'asseoir, de jeter un coup d'oeil sur le journal, pour seulement après, dire bonjour tendrement à sa chère épouse. Un petit rien sur lequel pendant les deux premières années de mariage elle avait passé avec tendresse, un jour devient insupportable, invivable. Parce que la rencontre, la fréquentation font que ces symboles de la vie, ces minuscules gestes qui, sur le plan verbal et intellectuel, sont de peu de contenu, traduisent des attitudes existentielles radicales. S’il commence par lire le journal, c'est qu’il ne m'aime plus, il ne m'aime plus comme avant !
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En un sens tant mieux ! L'amour est obligé de s'approfondir. C'est le seul moyen de grandir. C'est sur ces symboles que se lèvent tellement d'incompréhensions et de disputes. A travers ces symboles, qu'il faut respecter très soigneusement car ils disent plus que les narrations que l’autre fait de son existence, s’exprime l'important, l'indicible, l'essentiel. Ils révèlent le mystère de l'autre. Et, d'un seul coup, se montre aux yeux de la personne qui aime, que l'autre ne sera jamais totalement transparent, que l'amour est une réalité nocturne parce que, plus il avance, moins il peut pénétrer le mystère, le secret de cet autre. L'amour se sent terriblement pauvre car ce sont les gens qu'on aime le plus dont on sait parler le moins bien. Au début, on remplit des pages, des lettres, des carnets intimes puis arrive ce moment du silence, parce qu’aimer c'est consentir au mystère de l'autre, c'est se sentir pauvre devant lui. Le mariage est le sacrement de cette pauvreté qui contemple un mystère dans lequel, quel que soit l'échange, la bonne volonté et l'ardeur, le partage et l'amour, on ne peut jamais pénétrer. C'est cet élan de l'amour qu’il faut évoquer pour découvrir ce mystère et laisser l'autre advenir devant nous. Le mariage comme naissance, comme aube, comme matin de Pâque, quotidiennement renouvelé : Dieu est celui qui naît à chaque instant. Ce mariage-là est, dans sa pauvreté, dans cette espèce de fragilité de la contemplation, à la fois très proche de l'acte de croire et en même temps le plus vrai. Il faut se libérer l'un par l'autre pour arriver à cette contemplation du mystère, à cette acceptation de l'autre comme autre, sur qui on ne peut jamais mettre la main, qu'on ne peut réduire à son image, ni jamais contraindre à se révéler contre son gré. Oh ! le problème du pouvoir ! L’amour passe par la démise de soi. Dans cette fragilité se tient, me semble-t-il, le chemin qui permettrait d'éviter tant d'incompréhensions, tant de ruptures inutiles, tant de maux qu'on se fait l'un à l'autre, tant de méchancetés. C'est s'arrêter qui devient terrible. On découvre aussi que la fidélité n'est pas l'accaparement et l'entassement de richesses, mais le dépouillement progressif de ce qu'on pense, pour que l'autre existe.
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En quoi ce sacrement de mariage touche-t-il le Christ ? On croit, quand on parle du sacrement de mariage, qu'il suffit de parler du Christ épousant l'humanité, nous en reparlerons. Mais d'abord le Christ est un avec son Père. L'union la plus intime, la plus personnelle est l'union du Fils avec le Père, du Christ avec notre Dieu. Le Christ révèle Dieu, mais sans en violer le mystère intime. Il le révèle comme au-delà des mots, au-delà de ce qu'il en dit, au-delà des gestes qu'il accomplit, au-delà des oeuvres qu'il fait. C'est ce Christ, contemplant le Père dans le silence des nuits dans la montagne et offrant sa vie au Père dans le silence absolu de sa mort. C'est ce Christ qui, abandonnant tout, jette sa confiance vers ce Père, au-delà de tout mot, de toute parole, alors qu'il est lui, le Verbe. Le sacrement de mariage tient d'abord dans cette union intime que le Verbe incarné révèle, mais qu'il révèle comme jamais terminée, comme inaccessible, comme au-delà de nos emprises. C'est là où l'exemple du Christ éclaire le sacrement de mariage. Le mariage est d'abord la découverte de l'autre, la révélation commune d'un homme et d'une femme, dans leur propre mystère, dans leur mystère inépuisable, jamais terminé, qui est leur propre histoire, avec leur libération pour accéder à la découverte du mystère de l'autre. Ce faisant, ce Christ nous enfante à l'autre. Aimez "comme" moi je vous aime, face au mystère du Père. C'est à juste titre que ce Christ qui nous apprend à aimer, a été, à cause de cela, appelé le Christ-Père, par un nombre important de premiers écrivains chrétiens. Dans un texte célèbre, Origène compare Jésus à Adam. De la même manière, dit-il, qu'Adam est le père de la race humaine physiquement, le Christ est notre Père car il nous enfante, il nous engendre à la vie de Dieu, il nous apprend à aimer : “Le début de chacune des lignées de ceux qui sont les descendants du Dieu de l’univers, remonte au Christ qui, après le Dieu et Père de l’univers, est ainsi le père de tous les hommes, comme Adam est le père de tous les hommes” (Origène : “Des Principes”, IV, 3-7) Christ-Père de tout amour. Christ, fondateur du mariage dans son union au Père. Car le Fils bien-aimé consent totalement à son Père.
(avril 2000) Sommaire
5- Ce que Dieu a uni (Indissolubilité)
Faites attention aux oraisons de la messe : elles sont une nourriture de prière beaucoup plus importante qu'on ne le pense ! Une des liturgies se termine par cette supplication : "Seigneur, donne-nous toujours soif de la vraie vie". Nous venons de communier, nous avons donc reçu tout ce que, sur cette terre, nous pouvons désirer de plus riche, de plus fort, de plus aimant, la présence même de Jésus en notre coeur. Et au moment où nous remercions Dieu de cette communion qui devrait nous rassasier, voilà que nous lui demandons : "donne-nous encore soif" ! L'Eucharistie est un pain qui donne faim, parce que l'amour est insatiable. C'est justement par ce côté inépuisable du désir d'aimer, que se définit la fidélité, sur laquelle nous allons méditer aujourd'hui. Fidélité que l'on dit compromise à notre époque au vu des statistiques du divorce.
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Peut-on tenir le registre de toutes les infidélités conjugales ? Aujourd'hui, au moins, le divorce est un fait public, on peut donc le dénombrer. Mais que dire de cette littérature de la fin du siècle précédent et du début de ce siècle, dont le thème favori tournait autour de l'adultère ? Il n'y avait pas de divorce, certes en ce sens il y avait toujours moyen de se reprendre, il y avait toujours moyen de revenir. Mais des couples divisés s'installaient dans deux vies parallèles, partageant non plus la joie, ni même la peine, mais surtout l'indifférence. Dans les bonnes familles, on essayait qu'il n'y ait point trop d'hostilité à cette cohabitation matrimoniale, sur mode de séparation. S'il y a autant de difficultés à vivre la fidélité aujourd'hui qu'hier, c'est probablement, pour nous chrétiens, pour des raisons d'ordre spirituel. Les raisons sociales sont connues. L'isolement des couples est un drame de notre époque. Mais au manque de fidélité existe une raison spirituelle que l'on pourrait aborder par cette question probablement surprenante : fidèle, mais à qui ? Apparemment, la question va de soi, puisque ceux qui sont fidèles dans le mariage répondent évidemment : fidèle au conjoint. Les pourfendeurs de la fidélité qui ne voient dans le mariage qu'un carcan dont il faudrait se libérer au plus vite, savent également très bien à qui il s'agit d'être fidèle : au conjoint auquel ils ne veulent pas se lier, fidèles à l’instabilité. Donc poser cette question, impertinente j'en conviens, ne porte pas sur le fait de la fidélité mais bien sur son contenu ! Or je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui, même entre chrétiens, nous soyons très au clair sur le contenu de la fidélité. La question mérite donc d’être posée, comme une soif, c’est à dire comme une prière. Si l'on aborde le sujet par la négative, on pense immédiatement au côté volage, au vagabondage sexuel, “aux coups de couteau au contrat de mariage”, selon l'expression appliquée à Don Juan. Justement, restons un instant sur Don Juan, un des grands mythes de l'imaginaire de notre culture. Don Juan est un homme qui promet, promet sans arrêt, mais le corps ne suit pas. La parole vole, mais jamais le corps ne peut s'attacher. Parce que le corps ne peut pas s'attacher, la parole, la promesse inlassablement reprise, ne peuvent que décevoir et décliner. Don Juan est le type même de l'incapacité d'aimer. Dans ces faillites répétées où il croit dominer les femmes qu'il berne, en réalité c'est lui-même qui rencontre l'échec, puisque jamais, manquant au temps, il ne rencontre l'amour. Sa parole échappe au dialogue, faute de l’engagement du corps. Don Juan est la parole qui évite de se donner, en quoi il se révèle incapable de sortir d'une rigidité étonnante. Alors qu'il se présente au dehors pour un libertin déterminé, il demeure intérieurement lié à une fidélité envers lui seul. Don Juan ne change pas. Il est étonnamment fidèle, mais à lui seul. Fidèle à sa recherche qui est vouée à ne jamais aboutir parce qu'il n'en prend pas les moyens. Se heurtant, d'impasse en impasse, à l'absence de l'autre. Don Juan est celui qui cherche quoi ? Probablement à exorciser la peur et l'angoisse de la solitude qui l'habitent depuis toujours. A la question de l'infidélité ou de la fidélité, Don Juan doit répondre qu'il n'est fidèle qu'à sa propre tristesse, en quoi d'ailleurs, il peut être rapproché de quelqu'un qu'on qualifie de traître, Judas. Peut-être bien que Judas est le seul qui ait été fidèle ! Ayant rencontré le Christ pendant trois ans, rien ne l'a fait évoluer. Entré à la suite du Christ pour un succès messianique matériel, tangible, militairement constatable, rien n'a fait changer Judas. Il a tout trahi, sauf lui. Il a abandonné son maître et son ami par un baiser. Mais Judas est resté implacablement fidèle à son désir de réussir.
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Si bien que dans l'errance, dans le côté volage, que l'on interprète parfois très superficiellement, il peut y avoir une forme étonnante de fidélité qui est en réalité une constance. Combien de ménages, ayant vieillis l'un à côté de l'autre, sont tellement endurcis, habitués, alourdis par la poussière des jours, qu'ils sont devenus parfaitement incapables de se tromper l'un l'autre, tout autant qu'ils sont devenus incapables de s'aimer réciproquement. On touche, là, la plus grande des difficultés, cet abîme qui sépare la fidélité de la constance. La constance demeure intangible, inaccessible, tel qu'on est. Elle se fige dans une volonté de conjurer le temps et c'est un leurre. Elle fixe un moment de la durée dans un refus de toute évolution. La constance est l'infidélité même car elle idolâtre un moment déterminé de l'existence. Elle sacralise des gestes, des habitudes et elle s'en tient matériellement à la conservation du même, comme si le temps n'existait pas. Il n'y a donc pas de contradiction interne entre Don Juan et les Pharisiens. Ils se prennent pour éternel ; il ne sont que pétrifiés dans l’immuable. Ceux de l'Evangile, qui croient faire de mieux en mieux, alors qu'en réalité ils font de plus en plus, parce qu'ils s’attachent à la sauvegarde matérielle d'un certain nombre de rites, d'attitudes, de pratiques, de règles, ils prennent leur constance implacable et durcie pour de la fidélité. Il va donc falloir trouver le chemin de l'authentique fidélité entre deux excès, par exemple : entre la rigidité de rites codifiés (les heures des repas du soir dans les vieux ménages) et la surprise d'inviter quelqu'un à l'improviste ! J’ai fait beaucoup de préparations au mariage. Tous les couples, tous, voulaient être ouverts et accueillants. Cinq ans après, ce projet se termine parfois par le bridge du vendredi soir ! Constance. On se croit ouvert parce qu'on a rétréci ses exigences à l'horizon d'un petit cercle élu. Ce n'est pas de la fidélité. L’amour y meurt en se sclérosant, tison éteint d’une ancienne ardeur. Dans l'adultère, cette altération, selon l'étymologie, du mariage, le corps trahit et l'on prétend que l'esprit peut rester fidèle. Mais dans la constance, c'est l'esprit qui trahit, même si le corps ne bouge pas. Le libertinage et la constance commencent par écarteler le corps et l'esprit, d'un côté ou de l'autre. C'est pourquoi toute rigidité est une trahison, une infidélité fondamentale, sous prétexte de fidélité. Le drame est là. Parce que la vertu peut s'enorgueillir de ne jamais avoir trahi, le conjoint croit que cette raison suffit pour aimer encore. Nous avons bien du mal à comprendre cela aujourd'hui et je pense que la présentation que nous faisons du mariage souffre, dans ce domaine précis, d'une insuffisance. La théologie traditionnelle présente le mariage comme un contrat. Le mot a eu son importance et sa grandeur. Il a servi pendant des siècles à l'Eglise pour défendre la liberté conjugale des jeunes gens et surtout des jeunes filles. Nul ne pouvait contraindre au mariage. Le mariage est un contrat libre entre deux personnes aptes à se marier, car tenues pour décider d'elles-mêmes. C'est au nom de la théorie du contrat, que pendant des siècles, l'Eglise à défendu la liberté de se marier, bien souvent contre des familles. Mais, aujourd'hui, voilà que cette théorie se retourne contre nous, parce que le contrat, vous le savez bien, est éminemment privé et celui qui a pouvoir de contracter, a également pouvoir de rompre le contrat. La liberté même du contractant se manifeste dans la capacité qu'il a de détruire le contrat qu'il a pu signer, moyennant certaines conditions, au besoin moyennant compensations, intérêts, que sais-je ? A force de s'appuyer sur le contrat, on ne se rend pas compte que, dans la mentalité contemporaine, l'approche contractuelle fonctionne au détriment du mariage. Elle l'a soutenu pendant des siècles, puisque elle fournissait l'assise juridique permettant à des personnes de se marier. Mais aujourd'hui, un contrat se déchire ou se change. Cette théorie elle-même se retourne. Je comprends qu'un certain nombre de chrétiens soient désarçonnés, ils continuent à répéter cette théorie, alors même que ceux qui les entendent ne la partagent pas ou, plus exactement, la lisent à l'envers. A la capacité de rompre ou de modifier spontanément un contrat, s'ajoute que l'amour est devenu un sentiment privé dont les personnes sont maîtresses. Il se peut que l'époque technicienne qui est la nôtre accentue, par compensation, le besoin de romantisme et de sentimentalité qui nous caractérise également. Comme, finalement, à partir d'une théorie majoritaire, seulement majoritaire, qui, depuis le jansénisme et Pierre Nicole en particulier, fait que les ministres du sacrement de mariage sont les conjoints et non pas le prêtre, plus personne ne sait très bien ce qu'on échange en réalité. Vous abandonnez ainsi, à une époque individualiste comme la nôtre, le contenu du sacrement, ce sentiment d'aimer, la base du sacrement, le contrat et le ministre du sacrement, à l'appréciation unilatérale des fiancés devant l'autel. Comment voulez-vous que le jour où rien ne marche plus, ils ne décident pas tout seuls de rompre ? Vous leur avez tout donné, vous leur avez tout remis, ils vont donc mesurer leur fidélité à l'impression qu'ils en ont. Voilà comment une théologie, complaisante de fait à une mentalité et à un temps, abandonne une autre approche qui serait probablement plus nourricière pour ce temps.
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Car, pour le dire rapidement, le sacrement de mariage n'est pas d'abord (il l'est ensuite, bien sûr), un contrat entre un homme et une femme. Revenons à la magnifique expression de Tertullien : "Le mariage est la bénédiction (entendez au sens de consécration), d'un amour déjà né ou en train de naître". Quand vous venez célébrer la messe ou y participer, le pain est déjà cuit, il est là. Donc, ce qu'on présente à l'Eglise, c'est un couple qui s'aime, un amour déjà constitué et le mariage est plus qu’un contrat entre deux personnes, une alliance entre un couple et Dieu. Le coeur du mariage porte sur l'union de l'homme et de la femme, devant Dieu. S'il y a sacrement, ce n'est pas simplement horizontalement à la mesure de l'affection que se portent un garçon et une fille, mais bien par l'entrée de Dieu dans un amour déjà partagé et qui vit. Dieu est comme un “tiers fondateur” entre un homme et une femme, exactement comme Il le fut entre Adam et Eve. C'est-à-dire que le mari n'a pas simplement sa compagne à ses côtés, il a celle que Dieu lui a donnée. La femme n'a pas simplement un homme avec elle, elle a le mari que Dieu lui a présenté. Dans le regard de l'autre, à travers le mystère profond de la liberté de l'autre, c'est Dieu qui se présente et est contemplé. Se marier, c'est vouloir que l'amour échangé, soit regardé avec les yeux de Dieu. C'est regarder l'autre comme Dieu le voit. C'est pourquoi, bien avant d'être un contrat, le mariage est d'abord une alliance. Il est l'alliance entre un Dieu et un couple. C'est parce que Dieu est partie prenante de cette alliance, parce qu'il en est contractant, parce que Dieu lui-même est le fondateur de cette alliance, que le mariage est indissoluble. Car il repose, non pas sur l'échange d'un homme et d'une femme, dont on sait très bien la fragilité. Un amour humain peut être détruit, irrémédiablement détruit. Si vous faites reposer le mariage uniquement sur les capacités d'un homme et d'une femme, alors la destruction risque d'avoir un jour raison des capacités. C'est reconnaître équivalemment, que nul ne peut être fidèle tout seul. Au contraire, puisque Dieu est partie prenante de la vie intime du couple, alors le mari est chemin vers Dieu pour sa femme et la femme est chemin vers Dieu pour son mari. La fidélité conjugale découle de l’alliance par laquelle Dieu me donne aujourd'hui le conjoint avec lequel Il me lie. Dieu se révèle en celui (celle) que j’aime. On l'a déjà vu à propos des sacrements, dans le cours du temps qui fluctue et qui passe il y a cette profondeur -kairos-, ce moment fondateur, qui est présence de l'éternité. Vous n'êtes pas seulement soumis à la temporalité, à la durée qui s'en va. Chaque instant à la fois dans le cours du temps et au coeur de l'éternité. Etre fidèle c'est voir l'autre, apprendre à voir l'autre, dans le regard que Dieu nous donne pour le contempler. C'est pourquoi la fidélité est une conversion. Il ne suffit pas simplement de rester côte à côte, il ne suffit pas simplement de découcher un soir... La fidélité est un acte créateur, parce qu'il s'agit chaque fois de découvrir l'autre dans son mystère inépuisable que Dieu donne de découvrir. C'est apprendre à voir l'aujourd'hui de l'autre dans ce présent d'éternité. Détaillons un peu : on se rappelle que l'alliance de Dieu, sans cesse, avance et progresse. La grande figure en est Elie. Elie persécuté, condamné à mort, retourne à l'endroit où Dieu est apparu à Moïse. Qu'est-ce qu'Elie désire ? Comment attend-il la fidélité de Dieu ? Il veut que Dieu se manifeste, comme Il s'est manifesté à Moïse : dans le fracas des éclairs et du tremblement de terre. Comme autrefois, à l’identique. Vous connaissez la scène : Dieu n'est pas dans le tonnerre ni dans le tremblement de terre. Surprise, la fidélité change, évolue au cours du temps... La fidélité n'est pas restée comme hier. La fidélité est d'être aujourd'hui, avec l'aujourd'hui de l'autre. A ce prophète condamné, Dieu se présente comme une brise adoucissante et apaisante (1 R 19,11-13).
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On doit donc dire que la fidélité est une désillusion créatrice. Désillusion, parce que l'autre évolue, change, l'autre ne sera jamais comme il a été il y a quinze ans, moi-même aussi j'évolue. Désillusion par la mort des illusions. L'autre ne correspondra jamais à l'idée que je m'en fais. Je dois sans cesse me dépouiller des images que j'ai de Dieu et des images que j'ai de l'autre. La fidélité passe par la croix, car il est crucifiant de renoncer à ses propres besoins, à l'idée que l'on se fait de l'autre, à l'envie qu'on a de lui. C'est dans cette mort que va renaître véritablement l'autre comme autre, celui sur qui je ne peux jamais mettre la main, même après cinquante ans de mariage. Toujours aussi neuf, toujours aussi créateur, toujours aussi donné. L'exemple d'Elie est l'exemple de la fidélité de Dieu. Elie est déçu tout d'abord, car Dieu ne se présente pas comme il l'attendait. Et Elie est comblé parce que Dieu lui donne l'aujourd'hui dont il avait besoin. Mais il ne le découvre qu'après. C'est l'autre qui me donne de lui être fidèle. L'infidélité d'un des conjoints ne laisse pas l'autre indemne à l'origine. L'autre est souvent fidèle, dans la mesure où je lui donne de m'être, à moi, fidèle. Telle est la grande responsabilité, celle de s’ouvrir à demain. Acte d’espérance.. Car cette fidélité est un travail. On n'est pas fidèle aisément. La fidélité ne consiste pas à traverser sans histoire, sans appendicite ni épidémie, une vie conjugale. Elle est de se demander, chaque matin, comment mieux aimer l'autre. Comment le recevoir et le découvrir. Comment contempler son mystère, que Dieu seul connaît. Par là, la fidélité est pardon. Ce qui tue profondément un couple, ce n'est pas toujours une faute réputée grave, ni un accident, dès lors qu'on accepte de ne pas en faire un drame, ou plus exactement dès lors qu'on accepte de ne pas prendre inconsciemment plaisir à en faire un drame. Le plus grave n'est pas dans ces écarts, mais bien dans le déclin de la fidélité en constance. Parce que là, elle y perd son goût, son élan, sa soif. Etre fidèle n'est pas tourné vers l'arrière. Etre fidèle est tourné vers l'avant, comme l'espérance radicale d'une soif plus grande d'aimer davantage. C'est parce que l'autre n'est jamais identique aux torts et erreurs qu'il a faits, que l'espérance est possible et que le pardon arrive. Il n'y a qu'à relire l'histoire de l'alliance dans l'Ancien Testament et jusqu'à la mort du Christ, pour se rendre compte à quel point Dieu a maintenu une alliance qu'inlassablement des hommes brisaient. La fidélité n'est pas une œuvre du passé, elle est un travail d'espérance, un travail quotidien depuis les humbles choses : écrire, téléphoner, être à l'heure, respecter l'autre... Ce travail de tous les jours, cette petite pierre, bâtit la fidélité. Ne croyez pas qu'à dédaigner ces détails, on se prépare le coeur à être fidèle le jour où il y aura gros temps. En ce sens, la fidélité est révélation de Dieu. C'est cela qu'il nous faudrait aujourd'hui redire. Si nous défendons la fidélité uniquement autour du passé, nous ne serons pas crédibles. Nous serons amenés à raconter des slogans et on se moquera de nous. Mais si nous parlons de la fidélité en termes d'espérance, parce qu'on n'a jamais fini d'aimer, qu'on n'a jamais découvert l'autre, que le Dieu qui m'a donné un conjoint, est un Dieu qui me donne aussi, en même temps, de pardonner au conjoint, d'espérer en lui, A ce moment-là, la fidélité prend toute sa splendeur. Elle est révélation du visage de Dieu, car je comprends ainsi que la seule raison d'aimer est de ne pas aimer encore assez, pour recevoir de l'autre la capacité de l'aimer mieux. C'est l'apprentissage de notre pauvreté. Il n'y a peut-être que dans la fidélité où l'on touche avec le plus d'acuité ce fait que nous ne savons pas aimer. Il nous faut l'apprendre, jour après jour, en acceptant cette humilité d'un amour médiocre, que nous donnons parfois avec beaucoup de passion, en passant par la croix de ne pas être capable d'aimer comme on voudrait aimer. Alors l'espérance nous ouvre le chemin de la rencontre et de la soif. “Donne-nous Seigneur, d'avoir toujours soif”.
(mai 2000) Sommaire
6- Mystère du Christ et de l'Eglise
Plusieurs fois, en parlant du mariage, je vous ai mis en garde contre une sentimentalité excessive. Le jour est arrivé de s'en expliquer. Bien entendu, des mariages de raison, on ne peut quand même pas dire qu’ils soient parfaitement enthousiasmants ! Il faut comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons. Elle n’est plus celle d’hier où les familles “arrangeaient” les unions. La société actuelle fonctionne à partir de la technique, des entreprises, du commerce et des relations. Technique qui permet de construire des instruments, technique qui exploite ces instruments, technique financière qui se perfectionne par l'informatique de jour en jour. Ce monde-là est très dur, car il est entraîné dans une rotation de plus en plus rapide des choses, de l'argent et des êtres. Il est dur pour ceux qui sont au chômage parce qu'on n'a plus besoin d'eux. Il est tout aussi dur pour ceux qui ont du travail et dont les cadences ne cessent d’accélérer. Ce monde impitoyable qui impose une croissance escomptée, la bourse et des rendements financiers. Le reste est projeté dans la sphère privée des individus. Pourvu que vous soyez convenables au travail, que vous ayez un bon rendement, protégés par un contrat à durée indéterminée et un profil de carrière, avec une sécurité sociale qui vous assure contre tous les aléas de la vie et une retraite qui finira bien par arriver, par ailleurs vous pouvez faire à peu près ce que vous voulez dans le domaine affectif, sentimental, voire familial.
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Une telle division est tragique parce qu'elle replie les sentiments au sein de la vie privée. Quelqu'un qui est incertain de son avenir, comme c'est le cas de beaucoup de jeunes, quelqu'un qui n'a plus sa place dans la société, comme le ressentent ceux qui sont au chômage ou quelqu'un qui travaille énormément, tous, pour des raisons contradictoires, vont avoir tendance à compenser sur le plan affectif et sentimental ce que la société leur refuse par ailleurs, la conscience d’une responsabilité. La sphère privée, en tant qu'elle est la sphère du sentimental et de l'affectif, est devenue une zone totalement réservée, avec une séparation à peu près étanche avec la fonction et le rôle social. Cela se ressent par l'exacerbation affective de notre société qui en même temps que de technique, est avide de sentimentalité. Les versions contemporaines des romans à l'eau de rose se vendent très bien. Elles répondent au désir de réussir un amour idéal, sans toujours en savoir les conditions concrètes, mais un amour devenu aussi fragile que les sentiments. Fragilité envoûtante des commencements, des aubes et des semailles, sans le poids du jour ni de la chaleur. On sait attendre un marché, on sait guetter la bonne occasion. Il y a des écoles de commerce pour apprendre à vendre. Où y a-t-il des écoles qui apprendraient à aimer ? Laissés à eux-mêmes avec la variabilité de leurs sentiments, trop d'hommes et de femmes flottent aujourd'hui au gré des incertitudes. Alors le mariage, comme signe de la société que Dieu désire, de juste relation, de la reconnaissance de l'un et de l'autre, sans pouvoir de l'un sur l'autre, s'estompe, déchiré entre l’aridité de la vie productrice et la chaleur d’émotions recherchées. Disons en passant que cette séparation pose, aux prêtres, aux diacres et à ceux qui préparent au sacrement de mariage, des difficultés parfois insurmontables. Car le seul moyen de réduire la distance entre le côté technique et productiviste de notre société et la sphère privée et affective, ce moyen existe, il s'appelle une bénédiction ! On bénit un bateau quand il est achevé... Une maison quand elle est terminée et quand l'amour va s'installer, on vient demander à Monsieur le Curé une “petite bénédiction...” Une bénédiction comme un droit, voire comme un dû : du moment que je demande le sacrement, j'y ai droit parce qu'il appartient à ma sphère privée de recevoir la protection que Dieu est sensé ménager à tous ceux qui l'invoquent. Mais quel est le sens de cette petite bénédiction, à part la fête, la beauté des grandes orgues et parfois du tapis rouge. Quel en est le contenu exact ? Un couple a déjà préparé la salle du restaurant, imprimé les invitations et, quand il n'y a plus que la question de l'Eglise à résoudre, il vient demander une bénédiction... Et le prêtre, devant eux, a en tête un sacrement ! Deux logiques inévitablement s'affrontent, que le dialogue pastoral tente, tant bien que mal, de concilier... Vous sentez la distance qui sépare la majorité des demandes de mariage à l'Eglise, et ce que l'Eglise propose. La proposition de l'Eglise opère une inversion de la demande. Bénir reste insuffisant encore que ce soit un geste respectable, mais on ne bénit pas un amour comme on bénit une voiture. L’Eglise propose un acte de Dieu, pose un sacrement sur deux histoires qui unissent leur avenir. Le sacrement est un don que Dieu fait, donc une grâce qui transfigure l'amour d'un couple dans cet amour de Dieu lui-même.
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Pendant longtemps, dans beaucoup de religions, le mariage de Dieu et des humains a été vénéré, soit sous la forme d'un dieu masculin et d'une déesse féminine, soit avec la divinité et le peuple ou les représentants du peuple. Dans à peu près tous les peuples qui entouraient Israël, l'existence d'une prostitution sacrée signalait la requête d’assurer la transmission de la vie et la pérennité du groupe. On voit bien, sous des formes très diverses, quel en était le but : obtenir la fécondité. Car le mystère de la vie, à cette époque, plongeait dans l'ignorance en laquelle se trouvaient les humains sur la manière dont arrivaient les naissances. Ils savaient bien qu'il fallait être deux pour faire un enfant. Mais pourquoi à telle époque ou dans telle circonstance, l'union était-elle féconde et pas dans d'autres ? Mystère ! Il a fallu attendre la fin du 19e siècle (et même pour un certain nombre de précisions, 1925), pour savoir un peu plus clairement comment s'effectuait la conception. Il fallait donc d'assurer la fécondité et prévenir la stérilité. Dans un temps où la mortalité avoisinait les 50 % avant l'âge de 20 ans, où la moyenne d'âge restait autour de 30 ans, quelle était la survie de l'homme si le sacré ne venait pas cautionner l'avenir ? Israël dans cette situation a bien parlé du mariage de Dieu et de son peuple : "Celui qui t’a faite, c’est ton Epoux" (Isaïe 54,5) "Voici que la femme (le peuple) va entourer l'homme" c'est-à-dire le Dieu qui l'a créé (Jérémie 31,22). L'acte du mariage offre donc le lieu où Dieu se révèle. Mais attention ! Le travail de l'Ancien Testament, toute la réflexion de la loi, des prophètes et des récits, consistent à désexualiser la relation à Dieu. Dieu n'est pas envisagé selon le mode masculin ou féminin. L'union avec lui n'a pas pour objet la fécondité d'un couple, l'avenir matériel d'un couple. Progressivement Israël découvre que sa joie consiste à connaître la Parole de Dieu. C'est dire que Dieu traite l'homme, non pas au niveau de la biologie, mais il s'adresse à l'homme comme à l’interlocuteur qu'amoureusement Il a élu et avec lequel Il se lie. La base même du sacrement de mariage réside en cette union intime, affectueuse, aimante (et là le sentiment retrouve toute sa valeur), passionnée dira Dieu de lui-même, de Dieu avec son peuple. Le contenu premier du sacrement de mariage n'est donc pas une bénédiction qui viendrait se surajouter, pour orner le couple, mais c'est l'entrée d'un couple dans l'alliance et l'intimité de l'amour même de Dieu. L'amour pour tous les hommes se signifie à travers ce ménage concret. Ce que vous recevez, c'est l'amour de Dieu pour les hommes qu'Il a faits à son image. Le mariage nous en fait les serviteurs, les ministres. Dans le Nouveau Testament, il restait cependant à éclairer cette intimité quand Dieu lui-même, par son Fils Jésus, s'est uni à notre terre et à notre chair. Comment comprendre que Dieu nous ait aimés au point de prendre sur lui, d'épouser, le mot est classique, notre condition d'homme ?
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La première image venue à l'esprit de Saint Paul (Rm 12 et 1 Co, 12) provient de l'univers culturel où il vivait : celle du corps. Vous la connaissez tous, elle est admirable parce qu'elle possède deux avantages. Elle montre l'union entre le corps et la tête qu'est le Christ. La tête, pour les anciens, est la source de la vie, le principe du commandement. C'est elle qui dirige, ordonne, voit où l'on va, elle conduit l'existence. Cette comparaison du corps reste très belle, parce qu'elle montre que l'Eglise - Corps du Christ - est conduite et en même temps remplie de vie par Jésus que Dieu lui donne comme tête de ce corps. Egalement, cette comparaison a l'immense avantage de montrer l'unité et la diversité. Unité d'un corps : nous sommes de la même Eglise, et diversité des fonctions, des situations, des tempéraments, des caractères, mais tous les membres concourent au bien de tous. Ce que vous êtes dans l'Eglise, vous l'êtes pour le service et le bien de tous. L'oeil sert à tout le corps, l'oreille sert l'ensemble du corps à entendre. La comparaison est très belle. C'est ainsi que, dans un premier temps, Paul interprète l'intime alliance du Christ et de son Eglise. Seulement, cette magnifique comparaison garde aussi des inconvénients de sa beauté. La tête ne peut pas exister sans corps. Manifestement, le Christ existe avant l'Eglise. Une tête sans corps, humainement, on ne voit pas ce que cela signifie ; mais un corps sans tête, on en est certain, ne peut pas vivre. La comparaison pose donc un lien indispensable, nécessaire, entre la tête et le corps. Elle ne distingue pas entre eux, mais elle place une nécessité qui fait qu’à la limite l’Eglise et le Christ tendent à se confondre. Or la tradition évangélique garde une distinction. Par exemple, en Saint Mathieu, dans les mots et les passages où Jésus parle de son Père, il dit : “votre Père”, ou “mon Père”, distinguant soigneusement l'un de l'autre. Car la filiation de Jésus en Dieu est par nature ; notre filiation, à nous, est adoptive par le baptême. Saint Jean écrira : "Je monte vers mon Père et votre Père” (20, 17). Il y a liaison et distinction. Certes, l’Epître aux Ephésiens (1,22) précise que le Père “place” le Fils comme tête du Corps. Elle indique une différence par l’action du Père. Mais le résultat final reste le même. Ajoutons enfin que tous les membres n’ont pas la même égalité ni la même importance dans un corps. Pour finir, dans Saint Mathieu, un seul endroit nomme le Père en commun pour nous et pour le Christ, c'est le "Notre Père", la prière que le Christ nous donne. Comment manifester cette distinction vitale entre le Christ et son Eglise ? Pour cela, Paul (Eph 5, 22-33) reprenant les thèmes de l'Ancien Testament sur le mariage entre Dieu et son peuple, interprète l'intimité du Christ avec l'Eglise sous le mode nuptial, sous le thème du mariage. C'est le Christ époux de son Eglise. Déjà Jean-Baptiste (Jean 3,29), avait désigné le Messie comme “l'époux” -le Messie-Epoux. Cette prophétie est maintenant réalisée, le Christ a épousé son Eglise. Interprétant cette intimité, Paul ne voit pas d'autre modèle pour parler de cette union que le mariage. Si vous regardez la finale de Eph 5, 33, c'est du “mystère”, cette intimité inépuisable de l'union du Christ et de son Eglise, dont parle Paul, illustrant cette union par le mariage. Le mariage devient alors le sacrement du Christ et de son Eglise. Vous rendez visible l'incarnation de Jésus, mieux, vous rendez visible l'union intime, fidèle, unique du Christ avec cette part d'humanité qu'il récapitule et qu'il appelle son Eglise. L’union est alors perçue dans la différence. Voilà ce que l'Eglise propose. Ne croyons pas que l'Eglise ait été très longue à le comprendre.
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J'aimerais que soit claire pour vous une distinction entre : • le moment (13e siècle) où le sacrement de mariage a été inscrit dans les sept sacrements. C'est à peu près à cette époque également que le nombre des sacrements a été limité à 7 seulement (Doctrine qui ensuite restera, définie par le Concile de Trente). • Et la réalité du mariage, réalité symbolique au sens très fort du mot, qui est extrêmement ancienne. Chez les premiers auteurs chrétiens, les Pères de l'Eglise, on a des textes tout à fait clairs, sur la dimension du mariage comme se référant au Christ et à l'Eglise. Le 13e siècle est ici important, non seulement parce qu'il a été le moment où, • à partir de liturgies régionales de la Gaule, de Normandie, des pays Saxons.., une même liturgie se constitue autour du consentement des époux, dont il reste aujourd'hui la bénédiction nuptiale donnée aux époux (et pas simplement à la jeune épousée) et ce geste que, messieurs, vous avez sûrement accompli avec beaucoup d'émotion, du père conduisant sa fille à l'autel ; au 12e siècle, il se contentait de la laisser à la porte, vous faites plus ! • mais aussi parce que cette constitution s’est effectuée dans un contexte de grande réflexion, non pas d'abord autour de l'amour courtois (Dieu sait qu'à Poitiers, avec Guillaume le Troubadour, l'amour courtois possède une solide tradition). Cette réflexion s’est développée davantage -et cela on oublie de le dire- à partir d'un nombre impressionnant de commentaires du Cantique des Cantiques. C'est-à-dire que la profondeur, l'affectivité, le sentiment qui unissent un homme et une femme, on les retrouvait pour le Christ et l'Eglise dans ce livre de l'Ancien Testament : Le Cantique des Cantiques. Les Chartreux et d’autres moines, ont médité pendant très longtemps ce livre, suivis par les Cisterciens. Un magnifique commentaire du Cantiques des cantiques existe sous la plume de Saint Bernard, précisément au sujet de l'Eglise et du Christ. D'un coup, étaient réunis l'affectivité et la tendresse de l'homme et de la femme. Ne croyons pas que nos ancêtres aient été durs de coeur et insensibles. Ils accédaient à leur manière au symbole commun à toute l'Eglise, suivant lequel, quand un homme et une femme se marient, Dieu lui-même se donne à voir dans son alliance avec l'humanité. Pendant des siècles, cette méditation de l'union du Christ et de l'Eglise eut des conséquences qui existent encore aujourd'hui sur des points fondamentaux : la défense de la liberté du consentement des deux fiancés, le droit pour la jeune fille de pouvoir contracter librement mariage. Tels furent des points défendus sans arrêt par l'Eglise au cours des siècles. On dit, dans un certain nombre de livres d'histoire, que l'Eglise a imposé l'indissolubilité du mariage... Mais allez voir de plus près à quel prix évêques et papes ont dû faire passer l'idée de la fidélité du mariage devant des rois de France, à commencer par Philippe Le Bel ; comment ici, à Poitiers, des évêques ont été exilés parce que les fantaisies matrimoniales des Comtes du Poitou, ducs d'Aquitaine, n'étaient pas tolérables pour une vie chrétienne. Guillaume Tempier, que nous fêtons cette semaine, a été littéralement persécuté sans verser de sang, parce qu'il a défendu, comme Saint Pierre II, la dignité de l'échange libre du mariage d'un jeune homme et d'une jeune fille, et surtout la fidélité conjugale. S'il y a un domaine où l'Eglise s'est engagée pour le respect de la liberté et le droit de la fidélité, c'est bien dans le mariage. Pourquoi ? Parce que, dans le mariage, l'Eglise voit qui elle est. Ce n'est pas simplement une philosophie abstraite, une organisation sociale ni une théologie de bibliothèque que l'Eglise défend. Vous comprenez ainsi l'insistance des prêtres pour donner un contenu au sacrement de mariage. Quand elle marie l’Eglise, voit qui elle est comme Eglise : celle que le Fils de Dieu épouse, elle, issue de l’humanité. Union dans la différence. Elle voit ce Christ qui l'épouse et qui la constitue comme son propre corps. Elle voit le Christ qui fait son Epouse de cette part d'humanité pécheresse, qui a besoin d'être lavée, qu'il lui efface les rides et les taches, fragile puisqu'elle a besoin d'être nourrie... mais elle voit à quel point le Christ l'a aimée, il l'a aimée à l'épouser, il l'a aimée nuptialement (Ep 5, 26-27).
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J'aimerais vous rendre poètes ! Si on en reste là, tout cela est beau, grand, admirable... mais je ne sais pas si vous sentez que dans ce rapide parcours d'histoire et de théologie, il manque un peu de souffle, un peu d'âme. C'est beau, c'est bien, mais ce n'est pas très enthousiasmant ! Encore que, quand on prend le temps de contempler, on s'aperçoit que ces vues conduisent très loin... Aimer sa femme comme le Christ aime l'Eglise, aimer son mari comme l'Eglise aime son Christ ! J'aimerais vous conduire un pas plus avant. J'ai fait allusion, tout à l'heure, à l'Eglise épouse du Christ, à partir du Cantique des Cantiques ; avec Saint Paul il est aussi question de cette relation amoureuse du Christ et de son Eglise ; ainsi que dans l'Apocalypse, à plusieurs reprises. Là, l'Eglise n'est pas qualifiée du mot “d'épouse”, avec ce que ce mot peut avoir d'installé, d'établi, de définitivement accompli. Elle y est appelée “la fiancée”. Ici, revient le Cantique des Cantiques. Si vous lisez attentivement cet ouvrage, vous vous rendez compte que les deux amoureux ne se rencontrent jamais. Ils rêvent qu'ils se rencontrent mais, quand la fiancée dit qu'elle sent la tête de son fiancé sur son bras, trois versets avant, elle est en train de rêver... Quand elle va le rencontrer, il est déjà parti un peu plus loin... Ce livre s'explique de la manière suivante : quand, au retour d'exil, Israël reconstruit le temple, reprend la terre, rebâtit ses maisons et réinvestit son passé, il pense avoir gagné car “Dieu est avec nous”. Dieu est l'époux de son peuple. Dieu est celui qu'on aime. Entre Dieu et le peuple l'alliance est scellée. C'est signé, c'est entendu, pardonnez-moi : c'est passé devant notaire. Arrive le Cantique des Cantiques. Instance critique pour dire : Non, vous n'avez jamais fini de vous marier avec Dieu, ne croyez pas que l'amour soit tel qu'on puisse mettre la main sur lui et croire ensuite que tout est acquis, qu'on a résolu le problème, qu'on a tout, qu'on a été jusqu'au bout et qu'on a fait le tour du champ. Dans ce livre étrange, le nom de Dieu n'est pas prononcé une seule fois (si bien qu'un rédacteur final a rajouté, à la fin du ch 8, Dieu, en abrégé : YAH). Ce livre montre que l'amour est infini, que l'amour ne peut pas s'acheter. Bien sûr, comme il le montre, l’amour est toujours en train de courir. En ce sens-là, on est toujours fiancé, donc on est toujours en train d'espérer un amour à découvrir, à aimer mieux, à aller plus loin, à approfondir, à creuser... Sur cette terre on n'est jamais dans un état définitif où tout serait acquis. Extraordinaire ! C'est toute la vie mystique qui s'ouvre devant nos yeux. On n'a jamais fini de découvrir Dieu. On n'a jamais fini d'aimer Dieu. On n'a jamais fini d'épuiser l'amour de Dieu. On n'est jamais installé devant Dieu. On est comme cette femme qui se lève en pleine nuit, qui ouvre la porte : l'amant est parti, elle s'en va dans la rue, se fait battre par les gardiens, car ce n'est quand même pas une heure pour sortir ! elle le voit bondissant de colline en colline, l'attirant toujours plus loin. Elle rêve de le tenir dans l'enclos de son jardin secret et il approche. Il est là, derrière le mur mais il s'en va tout de suite. Amour insaisissable et d'autant plus désiré qu'on ne le possède jamais. Tel est le sacrement de mariage. Il n'est pas l'installation pour attendre la retraite à deux. Le mariage fait entrer dans la mystique de l'amour. C'est entrer dans ce côté inépuisable de l'amour. Par conséquent, on peut appliquer à l'Eglise ce qu'une hymne très belle dit de la Vierge Marie, à propos du texte de Saint Mathieu : "Elle est l'épouse inépousée". Epouse, parce que liée indissolublement au Christ et inépousée parce que l'union parfaite ne se fera qu'au delà, dans le ciel, dans le royaume. Parce qu'on est encore en attente, en espérance et que Dieu, on ne le possède jamais complètement. Voilà que, dans cette espèce de folie de l'amour (le mot est dans Saint Paul), son infini reflète le visage de Dieu. Quand on entre dans la logique de l'amour, on entre dans une logique qui vous brûlera et qui ne s'éteint pas. C'est pourquoi la fidélité, jour après jour, le redécouvre neuf, traverse les déserts, part en exode, connait les peines et les sueurs du chemin, court après la brebis perdue. L'amour est inlassable. Le contenu du sacrement de mariage est cette mystique, cette ardeur du Christ pour son Eglise et, en réponse, à travers tous les ennuis et malgré les déchéances que l'on sait des hommes d'Eglise, c'est quand même cette fiancée qui cherche le Christ. Beauté du contenu même du mariage. Loin d'être l'installation, dont trop de caricatures nous fatiguent les yeux, le mariage est l'entrée dans l'infini d'aimer, dans l'illimité de l'amour. L'amour est d'abord l'Espérance que nous allons partager, puisque les mots de l'Eucharistie sont les mots du mariage. C'est dans son sang que sont scellées les noces... Au moment de la consécration du calice nous parlerons d'alliance. Regardez-vous, vous qui êtes mariés. L'alliance du Christ est scellée dans un amour donné jusqu'au bout et vous portez cette alliance en signe même de la mort du Christ pour nous et vous y communiez, comme votre couple est une communion de deux personnes différentes, irréductibles l'une à l'autre, mais appelées à s'aimer et à être dans ce monde le visage de l'Eglise, la fiancée du Christ. L'Eglise est décrite comme la fiancée immaculée de l'Agneau immaculé (Ap 17, 7 ; 21, 2-9 ; 22, 17), que le Christ a aimée, pour laquelle il s'est livré afin de la sanctifier (Ep 5, 26), qu'il s'est associée par un pacte indissoluble, qu'il ne cesse de nourrir et d'entourer de soins (Ep 5, 29) (Concile Vatican II : Sur l'Eglise, 6).
(mai 2000) Sommaire
7- Sacrement de la Trinité
La fête des Rameaux nous offre deux évangiles : celui de l’entrée du Christ à Jérusalem et le récit de sa Passion. Nous suivrons Saint Matthieu. Remarquons d'abord que ces deux évangiles, comme tout récit, comportent trois éléments. • Premier élément : il s'agit d’événements, de faits, qui se sont produits et que Matthieu ordonne selon un plan chronologique. Un événement n'est jamais accessible directement, même le lendemain du jour où il s'est produit. Un événement ne prend sens que par une autre composante, • un second élément qui est la signification du fait dont on parle. Nous voyons dans ces textes surgir un conflit d'interprétation au sujet de la signification à donner : d'un côté, Matthieu accumule les références à l'Ancien Testament (à Isaïe, Zacharie, aux Prophètes), pour bien attester la fidélité de Dieu. Ce qui arrive à Jérusalem, c'est ce qui était annoncé, cela devait arriver, les Prophètes l'avaient dit... Face à cette lecture des événements, se dresse la compréhension de ceux qui les dénient ou les dédaignent. La fidélité aux prophéties authentifie la compréhension que l’évangéliste avance sur ce qui s’est produit devant tout le monde et qui concerne “le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée” (20,11). • Seulement, dans l'Evangile de Saint Matthieu, un troisième élément élargit considérablement les pages que nous venons de lire. Non seulement il fait appel aux textes des prophètes pour éclairer ce qui se passe, il relate l'ambiguïté de Pilate, l'hostilité de la foule, le calcul des responsables... tant d'interprétations différentes des faits et gestes de Jésus de Nazareth, mais en plus, dans son récit, Matthieu introduit deux autres composantes qui retournent les perspectives purement chronologiques. - La première souligne qu'il existe une logique interne à la vie du Christ : si on prend tel ou tel point, on ne peut le saisir que dans la logique de l’ensemble. Je vous en donne un exemple, quand Jésus accompagné des foules venues de tout le monde connu à l'époque (v.9), arrive à Jérusalem au milieu d’elles ; foules qu'on retrouvera identiques à la Pentecôte, la ville est “en émoi”, c'est le même mot que pour l'arrivée des mages (2,3). Ces étrangers venus d'Orient sont ceux qui apportent la véritable nouvelle. Comme Marie-Madeleine portera aux Apôtres l'annonce de la résurrection. C'est la Samaritaine qui apprend à ses concitoyens qui est le Christ. C'est l'étranger qui révèle la bonne nouvelle que les habitudes, les connaissances, avaient empêché de découvrir. Voilà une constante de cet évangile. - Seconde composante : Le Christ parvenu à Jérusalem va plus loin encore : il pénètre dans le temple (v.12). Là, il accomplit ce geste que tout le monde connait : il purifie le temple en chassant les vendeurs, en expulsant les changeurs. Il dépasse la première cour où se tenaient les animaux et les vendeurs et s’approche de la seconde cour du temple. Alors, écrit Matthieu, “il guérit malades et infirmes” (v. 14). Affirmation étrange, puisque malades et infirmes étaient interdits de séjour à l'intérieur du temple. Toute maladie, tout handicap étant une impureté, ne pouvait donc rendre impur un lieu aussi sacré ! Voilà que Jésus entre dans l'endroit interdit. Donc il entraîne avec lui, à la place des changeurs et des marchands qu'il a exclus, des boiteux, des aveugles, des infirmes, des rejetés et il les place à l'endroit central de la sainteté ! L'entrée du Christ à Jérusalem se termine par l’acte de rendre à ces hommes estropiés, leur dignité et leurs capacités humaines. A la fin de la Passion, la même logique intervient : au moment où le Christ meurt, les ténèbres, qui ont recouvert la terre depuis la troisième heure, s'arrêtent. Quand le Christ expire, la lumière apparaît (27, 45) ! Arrêtons tout romantisme et revenons au texte même. Quand Jésus meurt, se lève l'aurore d'un monde nouveau. La preuve : le voile du Temple se déchire, la terre tressaille, les rochers se fendent, les tombeaux s’ouvrent, des morts se lèvent... autant de verbes de naissance ! Cinq verbes exprimant traditionnellement dans la culture du temps, l'exode. On passe à un monde nouveau, monde de vie, monde de résurrection, un monde où les morts se mettent debout. Au moment où le Christ meurt, la terre enfante une humanité régénérée. C'est cette logique que Matthieu veut nous faire comprendre. Au-delà du conflit des interprétations, il y a ce don premier du Christ qui rend vivants les hommes auxquels on ne penserait pas, les exclus, les boiteux et auxquels on ne penserait plus, les morts si vieux... En même temps, l'action du Christ échappe à toute interprétation classique, va plus loin que les prophètes. Jésus retourne complètement l'axe de l'attente messianique : le Roi, fils de David, qui mérite le manteau de pourpre, est celui qui va recevoir la chlamyde de la dérision... Le Roi, qu'on doit protéger de son corps dans l'ultime combat, devient l'agneau qui livre sa vie. Le Christ n'entre à Jérusalem, acclamé et glorieux, que pour faire comprendre la royauté qui est la sienne : celle du service, de la confiance, de l'amour. Ce qu'il fait au matin des Rameaux, il le vit jusqu'au bout, au soir de sa passion.
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Un événement, une interprétation et une logique qui retourne et convertit nos idées. En elle, on voit qui est Dieu. Non pas, le Dieu de nos rêves, le Dieu de nos intérêts, le Dieu qui nous arrangerait peut-être, mais Dieu dans sa vérité : celui qui se donne. Cette manière d’écrire l'Evangile nous permet de conclure nos méditations sur le sacrement de mariage. Un événement, oh ! tout simple, que bon nombre d'entre vous ont vécu : imaginez dans cette église, les deux fiancés, émus comme il se doit. Lui, arrive au bras de sa mère. Elle, attend quelque peu, puis l'assemblée se retourne et elle avance, tout de blanc vêtue, au bras de son père, dans la joie. C'est la répétition d'un geste qui a été long à se fixer, à se dérouler ainsi et qui, finalement, constitue la manière dont, aujourd'hui, nous célébrons un mariage. Un événement. Evénement qui vient de tant de rencontres, de fréquentations, d'échanges, de confidences... et un jour, ils se sont dit : oui. Oui, nous allons bâtir notre vie ensemble. Leur amour, comme sentiment, devient à ce moment-là, la logique de leur existence. Ils sont là. L'événement est clair. On prend des photos, la presse locale en parle parfois. On montrera les albums aux amis. Quel sens donner à l'événement ? Quel sens donner au fait que, beaucoup plus qu'une bénédiction, l'Eglise, qui est l'épouse du Christ, engage sa nature propre dans l'échange qu'un homme et une femme font de leur promesse mutuelle de bâtir leur existence l'un avec l'autre ? Il faut donc aller chercher plus loin que l'Eglise même. Si elle engage sa nature propre, comme épouse du Christ, dans le sacrement de cet homme et de cette femme, il faut donc maintenant s’enquérir de la propre source de l'Eglise. Cette source profonde, cette manière de comprendre qui est l'Eglise, repose en Dieu. Elle est à chercher dans la Trinité. L’Eglise provient du fait que, loin d'être un solitaire, Dieu éprouve en lui-même ce qu'est de se donner à l'autre. La Trinité est le maximum de respect de la personne de l'autre, dans le maximum d'intimité avec cet autre. Vous qui êtes mariés, vous savez très bien qu'on ne continue pas impunément à dire “je” ou “tu”, mais que l'amour bâtit un esprit commun, un “nous” commun. Ce pronom unit deux destinées dans une même parole. Ainsi l'Esprit unit le Père et le Fils dans une même ardeur, dans un unique amour, l'Unité même. La Trinité est le coeur même du sacrement de mariage. La différence humaine la plus radicale, la plus fondamentale, est celle des sexes : l'autre est autre que je suis. Il n'est pas simplement un autre homme que moi. Il est la femme que je ne serai jamais et que je ne peux pas être, ma semblable tellement différente, tellement autre. La différence sexuelle annonce l'irréductibilité de l'un à l'autre. Dieu n'est pas simplement l'autre, Il est le Tout-Autre. Il est autre, autrement que je me l'imagine. Autre que celui qui serait mon vis-à-vis, mon semblable, mon égal. Tout autre, ce que je ne serai jamais et que je ne peux pas, à la limite, comprendre profondément. Non seulement parce que je suis célibataire, évêque et homme - ce qui fait déjà beaucoup d'handicaps pour parler d'une femme ! - mais, c'est ce que je ne peux pas être, radicalement. De ce que je ne peux pas être, va naître une union. Non pas la confusion, chacun reste qui il est. Mais cette forme d'union spécifique, qui est la communion d'un homme et d'une femme dans un même amour, à l'image de l'amour du Père et du Fils, dans un même Esprit. Le sacrement de mariage est le visage même de notre Dieu. Il faut aller jusque là... A la condition immédiate d'ajouter ceci : que le plus grand, le plus immense, le plus beau, se vit dans l'ordinaire et le quotidien. L'Eucharistie, présence du Christ dans son offrande, nous la recevons dans l'humilité d'un petit morceau de pain. La nature même de Dieu, vous la vivez en reprisant les chaussettes, en disant au revoir pour partir au travail, en faisant la vaisselle, en partageant les mille petites choses et les soucis de la vie. Là nous touchons (rappelez-vous ce qu'est un sacrement), le plus grand dans le plus humble, la totalité dans un détail, tout dans un seul geste. Votre vie ordinaire, simple, est trinitairement marquée puisque vous vivez l'union dans la différence. Union des dialogues, le soir ; union des rencontres, union des actes d'amour, union de la tendresse. Le mariage est trinitairement marqué dans les choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires. Il ne faut pas faire de la théologie du sacrement un idéal inaccessible. Il faut au contraire incarner cette réalité d'un Dieu toujours présent et partageant, dans la vie quotidienne, la plus simple présence. La Trinité devient la logique de votre vie. Voilà la signification, l'événement, où se situe le retournement. Avec fidélité, l'évangile de Matthieu nous montre la logique de la vie du Christ. Au-delà des interprétations, il retourne les prophéties, pour nous révéler que le roi attendu, le messie glorifié, sera cet homme livré ! Ainsi le mariage devient le lieu où Dieu se révèle.
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Pour terminer je voudrais vous faire réfléchir au fait que c'est sur ce point, que j'appelle le retournement, qu'il y a, aujourd'hui, le plus de travail à faire. Souvent le sacrement de mariage est présenté comme la sacralisation de ce qui existe. La famille est quelque chose d'important, donc on la rend sacrée. La famille est le lieu où naissent les enfants, on sacralise cette procréation. La famille est indispensable à une vie sociale, on sacralise la réalité sociale de la famille. Je vous fais remarquer que cette approche n'est pas spécifiquement chrétienne. Des non-chrétiens peuvent aisément tenir le même langage. Mais surtout par la sacralisation, vous évacuez ce retournement évangélique. Vous bénissez le mariage, sans le convertir. Vous exhaussez une réalité humaine au rang religieux et sacré et vous ne faites pas que la foi transfigure le contenu de ce sacrement. Vous ne faites pas que le passage par l’église modifie votre perception du sacrement de mariage. Alors, le sacrement de mariage ne fait qu'avaliser, bénir, renforcer vos propres conceptions, vos propres mentalités, vos propres orientations. Mais il n'y a pas de transfiguration de l'amour. L'évangile ne renverse pas vos perspectives et ne vous apporte pas autre chose qu’au fond vous ne possédiez déjà, mais qu’il bénit ensuite... En fait, au moment où on croit promouvoir le sacrement de mariage, et pour le défendre, on le banalise, parce qu'on le rend simplement à la condition d'un acte humain, qui recevrait un revêtement sacré lors de sa célébration. Ensuite, on ne peut le justifier que par des argumentations de convenance, tirées de la vie en société, de l'équilibre social, de l'intérêt bien compris d'une politique. Ce sont des arguments humains, terrestres, donc contingents, qui viennent justifier le sacrement que vous avez célébré. Le sacrement, comme tel, n'offre plus de résistance. C'est la limite la plus grave à cette sacralisation de la perception de la famille lorsqu’on n'opère pas ce renversement évangélique, si manifeste dans les textes d'aujourd'hui et qui sont à ce sujet d'une clarté exemplaire. Il faut partir de Dieu pour comprendre le mariage : la Trinité en pose le fondement. La famille garde, quoi qu'il arrive, trois fonctions. Par tous les temps, dans tous les âges, trois fonctions indispensables à la vie de l'humanité. Il n'est pas question de les mettre en cause. • Elle est le lieu de rencontre de sexes différents. • Elle est le lieu de rencontre de générations différentes. • Elle est le lieu de rencontre de la vie privée de la cellule familiale et de la vie publique, à laquelle en particulier le père, doit progressivement introduire. Mais vous concevez, comme moi, que ces raisons tout à fait nobles, légitimes, respectables et défendables, ne sont pas spécifiquement chrétiennes. Y a-t-il, dans notre situation d'aujourd'hui, des missions spécifiquement chrétiennes, qu'au nom de l'Evangile on doive apprendre à la vie familiale ? Est-ce que le sacrement de mariage n'est que la bénédiction d'un amour déjà constitué, pour qu'il soit fécond et se maintienne ? Ou, est-ce qu'à l'exemple du Christ, auquel ce sacrement vous conforme, vous recevez par le mariage des missions propres, en tant que missions chrétiennes ? Aujourd'hui, notre Eglise aurait le plus grand intérêt à insister sur le contenu chrétien du sacrement de mariage, pour en montrer la pertinence et la grandeur à notre société qui ne sait plus très bien ce qu'est le mariage lui-même.
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Aujourd'hui, au nom de l'Evangile et des textes qu'on vient d'entendre, trois missions propres peuvent être données à la famille. Des missions qui sont particulièrement urgentes dans notre monde. • La première mission je l'ai appelée, avec un peu de paradoxe forcé, le consentement à la nécessité. Nous sommes dans un monde individualiste où on rencontre qui on veut, comme on veut, quand on veut. Où les étrangers sont admis quand on a besoin de main-d'oeuvre, expulsés quand on n’en a plus besoin. Où ce sont les variabilités de nos besoins, de nos intérêts qui commandent nos relations. Il n'y a plus de contrainte dans les relations humaines. Cela nous paraît être signe de liberté, je crois au contraire, que c'est la grande faiblesse de nos libertés. Parce qu'alors nos libertés butinent de rencontre en rencontre, sans jamais tenir quelque chose de suffisamment essentiel et déterminant, qui contraigne la liberté à aller plus loin que l'immédiat, le superficiel et le quelconque. Nos libertés flottent, méduses emportées selon les courants des opinions et des modes. Or le mariage vit une nécessité. Quand vous avez promis de passer votre vie avec quelqu'un, l'autre est là ! Votre liberté n'est plus souveraine, immature, cherchant à papillonner de-ci de-là. Elle a devant elle celui ou celle qui a été choisi, qui désormais est présent et qui est la contrainte heureuse, de conduire la liberté plus loin qu'elle voudrait aller par elle-même. Une société, dans laquelle il n'y a plus cette nécessité de reconnaître l'existence de l'autre, est une société, qui, sous couvert de libéralisme, est en fait, fort loin de la liberté. Une liberté, ce n'est pas être exempt de toute nécessité. Elle consiste au contraire, à livrer cette liberté à la logique de sa vie. Logique qu'on vient de découvrir, dans l'existence du Christ. Nécessité également : vous n'avez pas choisi vos enfants. Et heureusement ! Quel serait ce monde où l'enfant devrait être exactement copie de ses parents ? Tellement le miroir en plus petit de l'enfant qu'on aurait voulu être, qu'il ne pourrait même plus être lui-même. Il serait prié d'être l'esclave des désirs de ses parents. Or, l'enfant arrive, il n'est pas toujours comme vous l'avez souhaité, mais vous êtes bien obligé de l'accepter. Il y a des jours où il sera votre joie, des jours où il sera vos larmes et puis un jour, il partira. Cette nécessité nous apprend qu'il n'y a pas de liberté sans pauvreté, sans refus de posséder l'autre. Or, au nom de la liberté aujourd'hui, on voudrait que l'homme devienne maître de l'homme. Depuis l'instant de sa conception jusqu'à l'euthanasie. Maître de l'homme au début et à la fin. Maître de l'homme au milieu de sa vie, parce qu'il est utile ou on l'enlève, on le parque ou on l'expulse. Quel est ce monde, où au nom d'une liberté inscrite sur ses frontons, il n'y a plus aucune nécessité de l'autre ? L'autre, n'est jamais une exigence pour moi, il doit être à mon sens, à mon bon plaisir, à mon gré, à ma botte ... Ce problème est grave et sérieux. Le mariage atteste au contraire qu'une société humaine où la liberté va plus loin dans la rencontre, est une société où je ne choisis pas l'autre, mais où il est là, nécessaire, du fait même qu'il existe. J’apprends à consentir à cet autre. Le mariage est le sacrement du consentement à la nécessité de l'autre, comme étant celui qui ne dépend pas de mon plaisir, dont je ne suis pas le maître et sur qui je ne peux pas mettre la main. Je n'ai pas besoin d'expliciter comment cette première mission du sacrement de mariage est profondément conforme à l'Evangile et absolument urgente aujourd'hui. • La deuxième mission pourrait être appelée une mission d'équité. Le mot n'a pas bonne presse parce qu'on pense que l'équité dispenserait de la justice et que traiter les gens avec équité serait la manière de les accommoder au plus juste de nos intérêts. C'est l'inverse qu'il faut dire. La justice donne à chacun son dû. L'équité reconnaît chacun comme unique et traite chacun au-delà de la stricte justice, dans son unicité la plus profonde. Vous qui êtes parents, vous le vivez. Vous avez plusieurs enfants, il n'y en a pas deux pareils.Vous les aimez chacun de votre mieux. A chacun vous adaptez votre relation. Vous adaptez votre attention à ce qu'est chacun de vos enfants. Vous devez gérer cette exigence extrêmement délicate d'être à la fois présents et de vivre une préférence adaptée, appropriée à chacun de vos enfants. Grand signe .... C'est dire qu'une société humaine n'est pas une société qui donne les mêmes choses à tout le monde et qui traiterait tout le monde de la même manière. Elle est une société où chaque personne est reconnue comme unique, à partir de ce qu'elle est. Où chacun est reconnu pour ce qu'il est devant les yeux des autres. Quel exemple en donner de plus net que le sacrement de mariage, où l'unique est choisi et épousé ? Quand la justice peut aplatir, l’équité promeut. Elle passe du régime unique au respect. Cet enjeu, dont vous avez fait l'expérience au jour de votre mariage, vous apprend que si vous voulez traiter l'autre homme tel qu'il est aux yeux de Dieu vous devez aussi le reconnaître comme unique. Non pas avec des droits négligés, mais au-delà même d’un droit à surpasser. Le mariage est l'endroit où une société fait l'expérience de l'équité, c'est-à-dire de cette justice miséricordieuse où chacun est reconnu pour ce qu'il est, comme une personne unique, donc différente. Rappelez-vous cette page d'Evangile où le Christ appelle Pierre à le suivre et demande à Jean d'aller ailleurs. Où chacun est traité avec l'attention particulière du Christ et en même temps, dans les yeux du Seigneur, chacun est aimé pour ce qu'il est (Jn 21, 18-23). Puis-je faire une parenthèse : Dans notre Eglise si nous le vivions ! Mais combien il nous est difficile de pardonner et de reconnaître que le pécheur aussi, a droit à l'équité. Et que donner une permission à l'un, parce qu'il est comme il est et tel qu'il est, ce n'est pas faire un droit pour tout le monde. Qu'admettre à la communion une personne et retarder une autre parce qu'elle n'est pas prête, tel est bien le respect le plus radical de ce qu'est une personne. Traiter avec équité dans l'Eglise, c'est reconnaître que chaque frère et chaque soeur a droit d'être conduit à son pas, comme il est. • Troisième mission du mariage, le respect des différences, que nous proclamons beaucoup et qui n'est peut-être pas toujours respecté. Certes, il y a des différences qu'on n'a pas à respecter. Le fait d'être différent ne donne pas un droit, ce n'est pas une qualité. Le fait d'être différent ne permet pas de tout dire, de tout faire. Sans quoi, la tolérance devient une affaire de statistiques. Elle est ce que supporte le plus grand nombre. Or, ce n'est pas cela la différence. Dans l'Ecriture, la différence est le lieu de la rencontre, de l'union, de l'alliance. Ne sont donc respectables que les différences aptes à entrer en alliance. Ne sont supportables que les différences aptes et capables d'engendrer de la communion. Sans quoi, au moment même où vous paraissez respecter la différence, en fait, vous tolérez l'exclusion sous couvert d'indifférence, sous couvert que tout se vaut donc que rien n'a de réelle importance. Dans le mariage, où la différence est affirmée, vous montrez que cette différence n'est pas de l'isolement. Elle ne conduit pas à faire n'importe quoi, mais cette différence est orientée vers la rencontre, pour la communion, pour l'alliance. Il y aurait là une tout autre conception de la société où chacun pourrait être reconnu dans la mesure où il participerait au bien commun. Ces contenus sont des contenus évangéliques. Vous voyez aujourd'hui leur importance comme signe de Dieu même dans notre monde ; comme preuve de ce Dieu trinitaire dans notre société où tant de gens ont besoin d'être reconnus. Le mariage est le sacrement de ce monde nouveau, né de la croix et de la résurrection du Christ.
(juin 2000) Sommaire
LE SACREMENT DES MALADES
Précarité et liberté
Mgr Albert Rouet
L'homme est capable de commettre des actes de mort. Il est capable d'accomplir le mal, c'est le péché. Mais le péché relève de la conscience, de la volonté, de la liberté de l'homme. Il reste que l'homme rencontre aussi des malheurs devant lesquels sa liberté n'est absolument pas concernée. Les tremblements de terre existent et il peut en être victime. Des accidents arrivent, qu'il n'a pas tous causés. La maladie survient très souvent sans qu'il n'y puisse rien, même si l'on doit ménager au psychosomatique une influence inconsciente parmi les causes des maladies, mais c'est là un domaine encore imprécis. Comment réagir devant le malheur dont nous ne sommes pas la cause ? Ce malheur, maladie ou accident, peut provoquer en nous des réactions contraires à la foi, des réactions ordinaires, spontanées, irréfléchies peut-être, mais réactions dans lesquelles la foi est nécessairement compromise, parce qu’elle y est entraînée, de tout notre être. Ne croyons pas que la foi soit un domaine éthéré. Elle est une réalité profondément incarnée dans notre existence. Tout ce qui arrive dans notre histoire touche à la foi. - Nous connaissons des gens qui ont quitté l'Eglise et sont partis révoltés, parce qu'un membre de leur famille, un ami, était décédé dans un accident ou emporté, comme disent les nécrologies, à la suite d'une longue et cruelle maladie. - A l'inverse, nous savons des malades enfouis dans une résignation et une passivité qui affligent aussi bien leur entourage que le corps médical. Est-ce là des attitudes qui conviennent à un croyant ?
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La réponse se trouve dans ce sacrement, si peu connu, si mal pratiqué, qu'on appelait hier “l'Extrême onction” (on va voir pourquoi), et qu'on appelle aujourd'hui, plus pudiquement, encore que la dénomination ne soit pas précise, “le Sacrement des malades”. C'est le sacrement qui nous permet de réagir chrétiennement devant le malheur. Ce sacrement puise son existence dans les dernières lignes de l'épître de Saint Jacques : "Si l'un des frères est malade, qu'il fasse venir les anciens de l’Eglise, ils feront sur son corps une onction d'huile et ils prieront pour lui... Le Seigneur le rétablira, et, s’il a commis des péchés, ils lui seront remis” (5, 14-15). A partir de là, l'onction d'huile, ce geste courant dans l'antiquité du Moyen-Orient, se répand, associé à des prières plus ou moins sacramentelles. L'époque ne permet pas de discerner, comme aujourd'hui, ce qui était spécifiquement sacramentel de ce qui était uniquement un acte de prière. Il y a trois étapes intéressantes à connaître. (Pardonnez moi ce cours d'histoire un dimanche soir). • La première étape, nous la trouvons chez Césaire d'Arles. Césaire d'Arles intéresse Poitiers puisque la règle du couvent créé par Sainte Radegonde était celle que Césaire d'Arles avait donnée à Césarie, sa sœur, pour son propre monastère. C'est donc la même époque, fin du VIe siècle. Césaire explique : “... qu'il est indispensable de donner ce signe chrétien aux frères malades pour les détourner des pratiques magiques et superstitieuses du paganisme”. Je ne dis pas que c'est le fond du sacrement, mais voilà une pratique qu'il serait intéressant de retrouver aujourd'hui quand on voit le nombre de médecines parallèles plus ou moins étranges, quand on voit le goût du merveilleux de notre époque, la recherche du miraculeux... on se dit qu'un vrai sacrement des malades ne ferait pas de mal à la logique qui doit normalement présider au diagnostic et aux soins d'une maladie. Avoir un sacrement pour nous préserver des tentations, des pratiques païennes et de la superstition est tout aussi indispensable à notre époque qui se veut technicienne, qu'au temps de Césaire d'Arles que l'on croit volontiers archaïque et crédule. • Deux siècles plus tard, en Espagne, une intuition s'est faite jour dans les prières centrales de ce sacrement. On est dans ce qu'on appelle l'Espagne wisigothique, c'est-à-dire ce mélange de populations malmenées par les invasions barbares et des fonds de peuples hispano-romains qui composaient à l'époque le coeur et le nord de la péninsule ibérique. On voit apparaître là deux expressions fondamentales : - La première l'huile, est appelée le Saint Chrême (il n'est pas sûr que ce soit le même que le nôtre), qui pénètre jusqu'au coeur de nos entrailles. Il s'agit donc d'un sacrement qui touche la totalité de la personne, dans ses entrailles mêmes, “le fruit de ses entrailles” comme dit le "Je Vous Salue Marie", c'est-à-dire la présence du Christ dans la personne. C'est une intuition fondatrice, mais qui va être recouverte par les siècles ultérieurs. - La seconde intuition wisigothique est l'invocation à l'Esprit-Saint qui est discerné à la fois . comme Créateur, point tout à fait décisif, . et comme celui dont la vigueur, la puissance pénètrent la totalité de la création. Ainsi s'exprime une prière du VIIIe siècle en Espagne. Il y avait donc une double intuition : - L'intuition que ce sacrement concernait la création - et dans la création, l'œuvre spéciale du Saint-Esprit. • Malheureusement, ailleurs en Europe, donc chez nous, s'est répandu ce que l'historien bien connu, Jacques Le Goff, appelle “l'immobilisme angoissé du moyen-âge” : c'est la hantise du péché qui a été première. Il en résulte deux conséquences. • La première fut l'addition de trois sacrements au moment ou la vie est en péril : . le sacrement de la pénitence et de la réconciliation, . le sacrement des malades . et l'Eucharistie comme viatique. Il en reste, dans les journaux d'aujourd'hui, “décédé, muni des sacrements de l'Eglise”. Comme ces sacrements étaient administrés au moment où la vie était en péril et que chacun ressentait l'angoisse de l’agonie, on a retardé de plus en plus la donation des sacrements, moyennant quoi on en est arrivé à donner les sacrements à des personnes dans le coma, parfaitement inconscientes, voire récemment décédées. On retirait au malade la capacité de répondre au sacrement et de faire que le sacrement, comme tout sacrement, le convertisse. C'est bien l'angoisse des derniers moments qui a fait transiter vers les ultimes secondes ces sacrements, dont le principal dont nous parlons a pris le nom d'extrême-onction. Cette extrême-onction, convenez-en, arrivait extrêmement tard, bien souvent quand il n'y avait plus rien à faire. • Seconde conséquence de cette position, je tiens à vous préciser tout de suite qu'elle n'est pas de foi, vous êtes libres, elle est une opinion commune qu'on va expliquer et qui pose plus de difficultés qu'elle ne résout de problèmes.
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L'opinion commune fait découler les malheurs ; tremblements de terre, tuberculose, cancer, accidents de la route... du péché. D'où l'idée antique que si on pardonne le péché, normalement, la santé doit en résulter. Ce qui n'est pas, avouons-le, une constatation fréquente. Il était inévitable d'avoir cette pensée en un siècle où il n'y avait aucune éthologie, où l'existence des microbes, des virus, était totalement ignorée. Comment expliquer le malheur, sinon comme punition, quand on n'a aucune autre explication ? Faire dépendre le malheur du péché, faire dépendre une réalité physique d'un mal moral, est le dernier avatar d'une explication quand l'intelligence bute sur l'incapacité à comprendre les causes du malheur. C'est une mentalité très courante. Lorsque quelqu'un tombe malade ou qu'un malheur arrive dans sa famille, on entend l'expression : "Mais qu'est-ce-que j'ai fait au bon Dieu pour avoir un tel accident ?" On n'a rien fait au bon Dieu. Pourquoi est-ce si difficile à admettre ? On peut comprendre la raison tirée du fait qu'il n'y ait pas d'autre explication. Mais on doit affirmer clairement que l'ensemble de la Révélation biblique va à l'encontre de cette théorie. Au sujet de la création, il n'est écrit nulle part dans la Bible que la création fut parfaite. Elle est dite bonne c'est déjà beaucoup, en particulier par comparaison avec tous les mythes qui entouraient la Bible. La perfection ne peut dépendre que d'un état final auquel nous avons collaboré. Si la création était parfaite au départ nous n'aurions plus qu'à la subir, on n'aurait rien à en faire sinon la vivre telle qu'elle est. L'exercice de notre liberté serait réduit à l'acceptation pure et simple d'un idéal auquel nous n'aurions point participé. Pour un être libre, la perfection est à la fois donnée et accomplie par sa liberté. Pour une liberté il n'y a de perfection qu'à la mesure où elle participe à l'émergence de cette perfection. C'est tout le passage de l'homme image de Dieu, à ressemblance de Dieu, d'une création bonne, à l'état du Royaume qui, lui, sera parfait. Nous allons vers la perfection. Quand Adam doit cultiver la terre, quand le psaume 115 nous dit que cette terre “Dieu l'a remise aux hommes”, c'est pour nous faire comprendre que nous marchons vers un état dont nous sommes en grande partie responsables. D'ou l'engagement du chrétien dans ce monde. Nous ne subissons pas fatalement une histoire. L'histoire est le lieu où nous collaborons, par grâce, à la venue du Royaume. Cette idée explique pourquoi le Christ va par trois fois dans l'Evangile, disjoindre le péché du malheur. • La première fois c'est à propos d'architecture. La tour de Siloé s'abat et écrase des gens. Ce n'est pas parce qu'ils sont de plus grands pêcheurs, c'est que l'architecte n'a pas fait son travail ou que le maçon a mal construit. Le Christ renvoie l'éboulement de la tour à des raisons qui n'ont rien à voir avec les péchés des victimes (Lc 13, 4). • Il peut y avoir des raisons politiques. Quand le Christ dit : “rappelez-vous Pilate qui a massacré les Samaritains qui allaient offrir un sacrifice”, ce n'est pas à cause des péchés des Samaritains, c'est que Pilate a pris un coup de sang. On ne peut pas faire remonter le malheur de l'exécution des Samaritains à un péché qu'ils auraient commis (Lc 13, 1-2). • Troisième exemple encore plus net. Dans Jean 9, Jésus, arrivant au temple voit un aveugle-né. La mentalité du temps voulait qu’un enfant qui naissait aveugle était la punition vivante d'un péché de ses parents, ou d'un péché qu'il aurait involontairement commis dans le ventre de sa mère. Il fallait qu'il y ait péché. Or le Christ dit : "ni lui, ni ses parents n'ont péché" (Jn 9, 3). Sa cécité de naissance n'est pas du domaine du péché. Elle est un malheur dont nous connaissons plus ou moins les causes, les raisons physiologiques, et parfois, à cause de cette connaissance, les remèdes à y porter. Le malheur, l'accident, n'ont pas pour cause un péché. Ils doivent être soigneusement distingués du péché. Si le malheur, accident, cataclysme, décès... ont une cause physiologique, matérielle de ce monde et si ses raisons appartiennent à ce monde, il reste un autre problème autrement profond et autrement grave.
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Dieu nous a créés. Nous ne sommes pas Dieu. Notre être, le vôtre comme le mien, reste marqué par la non-nécessité. Je pourrais ne pas être et la face du monde n'en serait pas perturbée. Au plus profond de moi il y a cette précarité, cette non-nécessité, qui conditionne ma vie. Ma naissance n'est pas obligatoire. Essentiellement, je ne suis pas déterminé à être. S'il y a une destinée de l'homme, elle n'est pas en arrière de lui, elle est devant lui, comme une vocation. A partir du moment où j'existe, je suis appelé à rencontrer Dieu. "Tu nous a faits pour Toi, Seigneur et notre coeur est inquiet, sans repos, tant qu'il ne repose en Toi", écrivait Saint Augustin. Au point de départ, la précarité est inscrite dans mon corps. Je grandis, je vieillis, je décline et je meurs ; je meurs parfois avant d'avoir atteint la moyenne d'âge de la population à laquelle j'appartiens. Ceci est écrit dans mon corps. Mais mon corps est aussi l'endroit où je vais inscrire la confiance que je fais à Dieu. Je suis appelé à rencontrer Dieu. Ne pensons pas que l'on puisse rencontrer Dieu impunément, j'ai eu souvent l'occasion de vous le dire. Passer en Dieu demande que mes limites craquent, que ma finitude se déchire. C'est pourquoi le Christ, alors même qu’il est sans péché, devait mourir (Lc 24, 26). Passant de son humanité en Dieu, il lui fallait traverser ses limites pour atteindre l'infini de Dieu. Donc le “passage” en Dieu, puisque Jésus n'emploie jamais le mot “mort”, son exode, comme il dit dans Saint Luc (9, 31), représente le dépassement de ses frontières, l'écartèlement de ses limites. Le péché d'Adam et d'Eve n'a pas créé le malheur, il l'a rendu absurde. La mort, qui était le passage en Dieu, est devenue la fin de la vie terrestre, un mur sur lequel beaucoup de gens butent. La maladie, qui est le moyen, pour moi de m'appauvrir, de me démettre et d'apprendre la confiance, devient un malheur qui n'a plus de sens, sauf si la foi lui montre qu'en se dépouillant, on atteint Dieu. Le Christ, lui qui était sans péché, a vécu la condition humaine qui, rencontrant Dieu, ne pouvait que se déchirer. C'est cela qu'Adam et Eve ont refusé. C'est bien là le péché d'origine, le péché qui nous bâtit. La précarité est doublement marquée : - par la nourriture, je n'ai pas en moi de quoi sustenter mon corps - et par la mort. La tentation d’Adam et d’Eve porte sur le fruit d'immortalité, sur la hantise de devenir immortel, d’échapper à la mort, “vous serez comme des dieux”. Péché redoutable ! C'est-à-dire que mon corps, est l'endroit où ma finitude est inscrite, où je la constate ne serait-ce que par mon vieillissement, ma fatigue, la maladie, ma vulnérabilité... Ce corps vulnérable devient l'endroit d'un choix : - Ou bien la vulnérabilité m'apprend la confiance. Parce que je suis précaire, ma raison de vie n'est pas en moi et ne peut-être que dans un autre, l'Esprit Créateur qui pénètre au fond de mes entrailles, pour me dire : “ton corps fragile, ton corps vulnérable est l'endroit où l'immortalité de Dieu va te saisir et rentrer dans tes entrailles”, comme disait la prière wisigothique. - Ou bien, au contraire, je vais refuser par résignation ou par révolte cette précarité. A ce moment là, l'absurde de la vie s'empare de moi pour soulever en moi le rejet de la foi. C'est pourquoi le moment du face-à-face avec la mort, le moment de la maladie grave, est un moment dangereux pour la foi. Comment vais-je réagir ?
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Que ce soit très clair : il ne s'agit pas ici d'avoir peur ou de ne pas avoir peur. La peur est un sentiment qui se commande mal. On peut faire confiance et avoir peur. Comme dit Saint Luc, au moment de l'agonie, le Christ a pleuré des larmes de sang et il a connu le dégoût et l'angoisse, écrit Saint Marc (14, 33). Ces réactions ne touchent pas la foi. Socrate n'a pas eu peur devant la mort et Dieu sait qu'il n'était pas chrétien. Il s'agit d'autre chose de plus profond que la peur ou l'angoisse. C'est : est-ce qu'au moment où je constate la dégradation de mon existence je vais apprendre à faire confiance ? Ou : est-ce-que je vais me cramponner obstinément à ces lambeaux de vie qui restent, à une révolte ultime, pour rejeter et me fermer à ce Dieu qui m'attend ? Tel est bien le problème de l'agonie du Christ. Curieux passage de l'Evangile où le Fils dit : "que ce calice s'éloigne de moi, mais non pas, ma volonté mais la tienne" et qui s'achève dans Saint Luc par cette phrase sublime : "Père, entre tes mains, je remets ma vie, mon esprit". "Je me remets entre tes mains" (23,46). Non pas par consentement lâche à la mort, non pas par résignation, mais dans l'acte suprême de l'abandon à l'Autre. Et la confiance du Fils révèle le Père. Vous qui êtes mariés et qui aimez, vous avez certainement un jour senti que l'acte le plus libre et le plus beau que vous puissiez faire est de prendre votre vie et de la remettre entre les mains de la personne aimée. Là, ni la vie, ni la mort n'ont prime sur cet acte libre. Au moment où je touche ma précarité, ma vulnérabilité, est-ce-que je vais être capable, dans un sursaut, de faire confiance à Dieu ? “Tu es ma vie, tu es mon avenir”.
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Nous ne pouvons pas le dire tout seul. Si nous le disons tout seul, ce serait peut-être encore un dernier acte de gloriole. Le piège est très subtil, comme ces amants qui, orgueilleusement enfermés dans leur amour égoïste, disent à l'autre “je t'aime”, non pas par confiance en l'autre mais par affirmation de soi. Cette fausse confiance pourrait être, non pas l'acte de remise de sa vie en Dieu, mais être une protestation d'ultime orgueil devant Dieu. Seul je me donne, que tu sois là ou non ! C'est pourquoi il faut que le Christ vienne en nous vivre son agonie. C'est pourquoi il faut que le Christ, qui a connu notre précarité, notre vulnérabilité, notre non-nécessité humaine, vienne en nous, nous donner son acte d'offrande. Le sacrement des malades est donc ce sacrement, quand la vie est en péril, où le Christ nous apprend à vivre son agonie, pour dire : “non pas ma volonté, mais la tienne”. C'est un acte éminemment trinitaire. Il n'a de sens que si je m'abandonne, comme l'Esprit du Fils le remet au Père et comme le Père donne l'Esprit à son Fils. Les prières wisigothiques avaient raison. Là, ma vie trouve, au moment même où elle est en danger, sa vérité la plus fondamentale. Je suis fait pour Dieu parce que Dieu vient le premier me prendre avec Lui. Comme là, s'inscrit la vocation de tout homme, la vocation de l'Eglise, la vocation du Corps du Christ que nous sommes, c'est le prêtre qui donne ce sacrement. Le fait que le prêtre donne ce sacrement au moment où la vie est en péril atteste que toute vie est faite pour être consacrée à Dieu et au sein du corps du Christ qu'est l'Eglise. A ce moment-là on peut dire la phrase qui a été prononcée sur vous au moment de votre baptême : "tu es prêtre, prophète et roi". Comme prêtre, puisque le prêtre vient vous marquer de l'Esprit- Saint, vous consacrez votre existence fragile à la beauté, à la grandeur, à la fidélité de Dieu. Votre amour devient l'acte de foi et d'espérance le plus radical qu'une créature puisse faire envers le Père qui l'a créée. "Père, entre tes mains, je me remets tout entier".
(juillet 2000) Sommaire
LE SACREMENT DE LA RECONCILIATION 1- La réconciliation 2- Recevoir le pardon 3- Vivre en pardonné
1- La réconciliation
Nous commençons à méditer le sacrement de la Réconciliation par la parabole du "Publicain et du Pharisien" (Lc 18, 9-14), que nous offre la liturgie de ce jour. La grande difficulté de cette parabole, assez claire par ailleurs, surgit de la tentation de se prendre pour le publicain afin de pouvoir désigner l'autre comme pharisien. On fait fonctionner la parabole précisément dans le sens qu'elle critique, en disant que celui qui est coupable, méchant et pécheur, c'est l'autre ! On peut même inverser les termes de la parabole et en venir à se vanter de son péché, de ses turpitudes, et notre époque aime assez les voir s'afficher dans la littérature, le cinéma ou la télévision : "Mon Dieu que je suis laid...!" C'est le pharisaïsme du pécheur, le pharisien auto-proclamé. Nous sommes devant deux problèmes : - D'abord l'attitude du pharisien qui dit la vérité. On voit mal cet homme être coupable d'adultère, ne pas payer sa dîme, ni obéir à la loi. Le tableau qu'il dresse de lui-même n'est pas un mensonge. Cet homme fait ce qu'il dit. Seulement, cette attitude par elle-même, entraîne un certain nombre de conséquences. D'abord elle pousse à croire qu'on est juste avec Dieu dès lors qu'on a simplement satisfait à des règles. Elle laisse supposer que ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas, suivre les mêmes règles, le font volontairement, par méchanceté et noirceur d'âme. Mais que sait-on de leur parcours ? Que sait-on exactement de ces remous profonds, de ces troubles qui agitent des êtres et qui ne leur permettront jamais d'être à la hauteur d'une vie tranquille, sans problèmes ni difficultés...? Il y a des blessures profondes de la personne qui l'entraînent parfois sur des rivages où elle ne voudrait pas accoster. - Au-delà de nos raisons, il y a encore d'autres raisons. Au-delà de la maîtrise claire de notre existence et qu'il convient pourtant de poursuivre, il reste que nos règles sont toujours à la mesure limitée de nos empreintes et que Dieu lui-même, seconde difficulté, est au-delà de nos règles. Non pas qu'il n'en faille point, ou qu'il faille en médire, mais simplement parce qu'on ne peut pas confondre Dieu, l'unique absolu, avec l'obéissance externe à un règlement ou à une loi. Il se tient dans la foi un autre élément qu'oublie le pharisien. Un élément de "folie" (1 Co 1,23), de mystique, une ardeur incommensurable qui rendent des êtres, d'un seul coup, abandonnant tout, capables de se jeter au-delà des raisons, au-delà des règles, dans l'amour de Dieu. Dans la logique de cet au-delà des règles, le Christ lui-même, Fils de Dieu, est venu, "non pas pour les justes et les bien portants, mais pour les malades et les pêcheurs" (Mt 9, 12-13). Quand on regarde l'Evangile on y trouve deux attitudes par rapport au péché : - Il y a tous ceux et celles pour qui la vie est blessée de fautes tarifées graves : Zachée le publicain, celle qu'on appelle Marie-Madeleine au visage probablement composé de plusieurs autres, la pécheresse du chapitre 7 de saint Luc... Pour eux il n'y a, j'allais dire, aucun problème. Le Christ arrive, les rejoint, va manger chez eux. Alors cet au-delà des raisons qui est la raison même de l'amour du Père accueillant le fils perdu, efface tout le mal et restaure une alliance. - Mais il y a ceux qui ne veulent pas que le Christ pardonne, que le Christ aille rejoindre les pécheurs et qui traitent de compromission et de complicité tout acte de miséricorde et de tendresse. Pour ceux-là, tout devient très compliqué, car "ils sont des aveugles qui ne savent même plus qu'ils sont aveugles" (Jn 9, 41). Le tort du pharisien est là : il appelle Dieu à témoin de sa vertu. Le publicain au moins invoque, crie, supplie, en un mot il s'adresse à Dieu en le reconnaissant comme Celui qu'il peut prier, vers lequel il peut se tourner. Le pharisien utilise Dieu pour se distinguer des autres et se discerner des diplômes et des titres, afin d’être reconnu dans sa justice. Le drame de cet homme, car c'en est un, consiste à enfermer Dieu dans le miroir qu’il édifie de sa propre existence. On voit très clairement la grande difficulté de tous les temps, et la nôtre en particulier. Il ne suffit pas de dire la morale. On peut tomber dans une relation immorale à la morale. On peut se servir de la morale pour écraser les autres, les humilier et les exclure. On peut utiliser la foi, en prenant la croix par le petit bout comme une épée, et pourfendre les autres, les mésestimer et les mépriser. On enclôt Dieu dans le vertige de sa propre image. Très souvent d'ailleurs, c'est ainsi que nous nous confessons.
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Voici pourquoi d’ailleurs le sacrement de Réconciliation paraît malheureusement de si peu d'utilité pour beaucoup. On fait son examen de conscience, on dit ses péchés, on reçoit son absolution, on fait sa pénitence et on s'en va, soi, soi, soi... Et Dieu, où est-il ? Nous sommes même allés jusqu'à cette chose étonnante : nous avons tous chanté, il y a une dizaine d'années, un chant qui valait mieux que son refrain : "Réconcilions-nous, mes frères, réconcilions-nous". Vous allez mesurer toute la distance qu'il y a entre ce que nous avons chanté sans y prêter attention, et ce que Saint Paul écrivait dans 2 Corinthiens 5, 20 : "Laissez-vous réconcilier". Quand nous chantons "Réconcilions-nous", nous ne sortons pas de nous-mêmes. On s'entend avec quelqu'un, on se fâche avec cette personne et on se réconcilie, on fait le travail tout seul. Alors, en quoi avons-nous besoin de Dieu ? Nous allons donc méditer dans la lumière de cette parabole : la Réconciliation est ce que nous ne pouvons pas faire par nous-mêmes. Le mot est intéressant. S'il y a réconciliation, c'est qu'il s'agit de refaire une conciliation. Le mot conciliation est un mot qui doit résonner aux oreilles des chrétiens. Il a donné le mot concile. Le concile, avant d'être une assemblée est d'abord la réponse à une convocation. Il a donné également le mot église, celle que Dieu convoque. La vieille racine cum, "avec", précède le mot ciliation. Ce terme vient de l'indo-européen, par le grec et le latin. Ce mot si ancien désigne la clameur. Eglise, ecclésia, est celle sur qui une clameur a été jetée. Nos vies sont précédées par un cri, une parole. Nos parents ont parlé de nous avant même que nous n’existions, au point que l'on peut dire qu'un avortement est un enfant dont personne ne veut parler. Qu'il s'agisse d'un cri, d'un murmure, d'un désir, d'un "je t'aime" entre un homme et sa femme, ma vie est précédée, devancée, par une parole première et fondatrice. On a parlé de moi, une clameur a été jetée devant mon histoire, avant même que je puisse répondre et même l'entendre. Ce cri fondateur, premier, le cri du père et de la mère, lorsqu'il n'est pas prononcé, lorsqu'il manque à un être, le blesse au plus profond, dans ses racines les plus intimes. Je sais un homme de près de 60 ans, qui depuis son enfance, quémande de savoir si on l'a voulu, quel est son père inconnu, ou si, véritablement, sa vie n’est que l'expression d'une rencontre de hasard. "Ton père et moi ne t'avons jamais voulu", a osé dire une femme à sa fille de 19 ans qui en est tombée en dépression. Quand une vie n'est pas précédée, quand elle n'est pas entourée, quand elle ne naît pas dans cette parole première, c'est une vie éminemment blessée, torturée, car elle ne sait pas si elle est une vie souhaitée, désirée et aimable, sinon quoi ? Or l'écho premier qui nous a devancés, celui de nos parents, renvoie à cette première parole dont nous parle la Bible, la parole originelle, la parole première : "Faisons l'homme à notre image" (Gn 1, 26). Cette parole trinitaire dans laquelle nous avons été créés, fait que notre vie, conciliation radicale, est voulue, aimée. Nous avançons précédés par l'amour qui nous fait vivre. "Et Dieu vit que cela était bon, très bon" (Gn 1, 31). Vous comprenez pourquoi le Christ regarde le publicain, pourquoi il déniche Zachée dans son arbre, pourquoi il va manger chez les pêcheurs, pourquoi il leur fait fête ? Malgré la gravité de leurs fautes, malgré le mal qui blesse leur existence, qui obscurcit leur regard, qu'est-ce-que le Christ contemple ? Il contemple plus loin que le mal, plus loin que la déchéance, plus loin que la misère, il entend, dans cet être moribond spirituellement, la parole du Père : "Et Dieu vit que cela était bon". Il vaut mieux que tu existes, il est bon que tu sois là. C'est ce regard d'amour miséricordieux du père de la parabole. Il saute de chez lui, il court au loin, parce que ce marcheur à l'horizon, qui ne sait même pas encore que son père arrive, c'est son fils. Quel que soit le fait que l'enfant ait tout dilapidé, qu'il se soit sauvé, qu'il ait tout perdu, c'est son enfant (Lc 15, 20-24). Ce cri premier "Dieu vit que c'était bon" ; "Faisons l'homme à notre image", rien ne peut l'arracher de nous. Seulement, c'est une parole que nous ne pouvons pas nous dire à nous-mêmes, car nous ne sommes pas l'origine de nous-mêmes. Ce bien le plus précieux, notre propre vie, nous n'en sommes ni la source ni le terme.
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Voilà pourquoi, nés de l'amour de Dieu, précédés par cette parole de bonté et de miséricorde, nous nous rendons compte que, de cette oeuvre de vie, nous pouvons faire instrument de mort. Il n'y a pas beaucoup d'assassins parmi nous, encore qu'il y ait des morts symboliques. On peut laisser tomber quelqu'un. Le péché n'est pas d'abord manquement à une règle, il est l'oeuvre insidieuse de la mort en nous, voulue par nous. Quand on n'entend plus cette parole première qui nous convoque à vivre et qu'on préfère sa possession, son désespoir, sa fermeture, quand finalement on préfère son image à la vocation de Dieu. Ceci explique combien il est difficile de définir le péché. Nous pouvons tout transformer en péché, dès lors qu'on enclôt dans sa propre possession, dans ses propres mains, l'élan infini que Dieu veut nous donner, quand nous nous coupons les ailes. Alors, notre vie que vaut-elle ? Vie que nous avons blessée, que nous avons meurtrie, qui est capable de répandre autour d'elle, par le mépris, par la violence, par la haine, par toutes les poussières qui encombrent notre existence, que vaut-elle encore ? Dieu m'aime-t-il toujours ? Dieu tient-il toujours à moi ? C'est là où un autre doit nous redire cette parole que je ne peux pas me dire à moi-même : "Oui, ta vie vaut la peine d'être vécue. Oui, je te récrée, je te redonne l'espérance. Oui, tu es toujours mon enfant, tu as probablement gaspillé, retourné la confiance que je t'avais faite, mais aujourd'hui tu es nouveau, je t'accueille, je te fais réentendre le cri fondateur : il est bon que tu vives". Voilà la réconciliation. C'est pourquoi, ceux qui pensent se confesser directement à Dieu et tout seuls, se trompent sur Dieu et sur eux. Ils prétendent se dire à eux-même une parole fondatrice, comme les enfants de Noé. Cham voulait capter la puissance paternelle en regardant la nudité de son père et devenir à lui-même son propre père, rêve absurde, impossible, folie... (Gn 9,22). Il se trompe sur Dieu, parce que Dieu, quand il a voulu nous redire la parole première, la clameur créatrice, a pris chair de notre chair. Il a commencé par restaurer la première partie du mot cum "avec" - Dieu avec nous : Emmanuel. Dieu avec nous, sur nos routes, se déchirant les genoux et les pieds à la recherche de la brebis perdue. Dieu capable de fendre les tombeaux où Lazare pourrissait et où les coeurs s'enfermaient. Tombeaux de dureté et d'hostilité. Ce n'est pas pour rien que le voile du temple se fend, comme le côté est troué par le coup de lance, Dieu ouvert. Et là, dans le dernier cri, l'ultime expiration qui est un cri de naissance, dans ce cri, où le Christ incarné rejoint son Père (cum "avec"), l'humanité communique avec Dieu. Elle est là, l’alliance éternelle ! Le péché est dévoilé à la face du monde quand, l'humanité tuant le Fils de l'homme, l'homme déchire la chair humaine qu'il a donnée au Verbe de Dieu, contradiction suprême. Celui à qui nous avons donné la vie, nous lui donnons la mort. A ce moment-là, le Christ rejoint, dans son offrande libre, son Père.
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Dès lors que l'union s’effectue entre l'humanité et Dieu, la parole fondatrice, la parole restauratrice, l'Esprit créateur peut être déversé sur toute chair et nous redire "Oui, il est bon que tu vives, Oui, tu comptes à mes yeux, Oui tu as du prix" (Is 43, 4) et, ajoutait Isaïe : "Vois, je te porte gravé sur les paumes de mes mains" (49,16). Là est la réconciliation. Dans l'acte par lequel le Christ s'en remet totalement, dans son humanité, à son Père, il jette sa propre existence dans le "Je t'aime", dans l'amour éternel, que son Père lui donne. Dans ce corps dressé à la face du monde, l'amour créateur de Dieu est manifesté à nous tous. Il est déversé sur nous tous par la fontaine qui coule du côté du Christ. Nous recevons la réconciliation. Saint Paul explique, que "ce Christ que Dieu a fait péché pour nous, il l’a fait sacrifice d'alliance avec lui, Dieu" (2 Co 5, 21). Il est pour chacun de nous la source de cette voix première qui nous redit, quel que soit l'état ou nous sommes : "Il est bon que tu vives ; Lève-toi et marche ; Viens et suis moi".
(septembre 2000)
2- Recevoir le pardon
"Mon péché, moi je le connais !" (Ps 51,5). Cette confession du Roi David après sa faute avec Bethsabée, la femme d'Urie qu'il fit tuer, ne permet pas de supposer que nous aurions une conscience nette et instantanée de chacun de nos péchés. Les confesseurs, sans trahir aucun secret, entendent très souvent : "Mon Père, je ne vois pas ce que j'ai fait de mal, je n'ai ni tué, ni volé". Heureusement d'ailleurs ! Mais ces actes aussi graves dont on s'abstient, ne résument pas la totalité de notre vie. Plus souvent, nous avouons : "Je dis toujours la même chose". D'abord, on ne change pas forcément d'une fois à l'autre. Mais quelle est cette origine, cette source secrète qui nous conduit à répéter les mêmes gestes, à réitérer les mêmes paroles et les mêmes comportements ? Dans la Bible, le péché est toujours objet de révélation. David n'avait peut-être pas pleinement conscience qu'il commettait un mal en faisant tuer Urie pour prendre son épouse. Tous les roitelets du Moyen-Orient en faisait autant. Comme si d'ailleurs la généralisation d'un acte en fournissait une excuse morale. Il faut que Nathan lui dise : "C'est toi, cet homme" (2 Sm 12, 17). Plus tard, lorsque David recense son peuple, traitant les hommes comme du bétail, il faut qu'un autre prophète, Gad, vienne trouver le Roi pour lui révéler : "C'est toi, cet homme" (2 Sam 24, 13). Il suffit de mettre la parabole évangélique du “Pharisien et du Publicain” (Lc 18, 9-14) en avant, pour se rendre compte que c'est peut-être le publicain qui avait reçu la lumière de comprendre qu'il était pécheur, alors que le pharisien, juste parmi les justes, a probablement accompli tout ce qu'il dit dans la parabole : il a jeûné, payé la dîme, obéi aux commandements, mais, comme le jeune homme riche, il ne voit pas. D'où cette phrase du Christ : "Si vous étiez aveugle, vous seriez sans péché, mais puisque vous dites nous voyons, alors votre péché demeure" (Jn 9, 41). Car ils n'ont plus besoin que personne ne leur ouvre les yeux, ils croient voir. Nous croyons voir, alors que si souvent nous ne savons trop que dire, trop comment faire. Parler de réconciliation c'est bien, mais peut-on éviter le problème très réel d'avoir à se placer enfin dans une lumière vis-à-vis de soi ? Peut-on être en lumière envers soi-même si une clarté, venue d'ailleurs, ne vient pas illuminer notre conscience ? Que veut dire être au net avec soi ? Suffit-il de se regarder dans un miroir pour se croire pur de toute faute ?
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Saint Paul, dans une de ses phrases raccourcies dont il a le secret, dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 4,4) guidera notre méditation. Paul évoque les accusations que les Corinthiens lui adressent. Parce que, si nous manquons de clarté pour voir nos propres péchés, soyez sûrs que nos voisins, eux, ont des lumières particulières pour discerner nos fautes. C'est même leur premier avantage et leur commune utilité. La paille et la poutre sont aussi dans l'Evangile (Mt 7,5). Donc Paul, attaqué par les Corinthiens, écrit cette phrase intéressante parce qu'elle oppose deux aspect qui mèneront notre méditation : “Bien que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas pour autant justifié, le Seigneur juge”. Sa conscience ne lui reproche rien. Dans le fond, pourquoi se reprocher quelque chose si on a rien à se reprocher ? Il peut y avoir des circonstances, des événements, un mode de vie où effectivement comme on dit communément, les chrétiens qui sont pas meilleurs que les autres, vivent comme tous les autres, ne sont ni meilleurs, ni pires. Tout le monde est du sel, ce qui veut dire que plus rien ne sale. Comme tout le monde, donc comme personne. “Notre conscience ne nous reproche rien”, ce qui peut être vrai mais aussi illusoire. Le prophète Isaïe rappelle : “Malheur à ceux qui appellent bien ce qui est mal et mal ce qui est bien" (5, 20). Quand une conscience a perdu la notion de la clarté, qui peut la diriger ? A cette conscience, dans l'importance des choix qu'elle doit faire, pour se libérer, comment lui révéler le péché qu'elle commet ? Nous avons toujours parlé franchement entre nous, permettez-moi de continuer. Le problème de l'avortement, pour beaucoup de gens aujourd'hui, est devenu banal. Un médecin du Poitou me disait cette phrase que je trouve profondément morale : "Ma principale préoccupation est d'aider les femmes qui viennent me voir à comprendre qu'il y a un problème, et qu'il n'est pas aussi simple d'enlever un enfant que d'arracher une dent". La conscience ne voit plus la teneur de l’acte qu’elle pose : un geste vide. Ne jugeons pas les personnes. Nous ne sommes pas là pour ça. Prenons l'exemple pour ce qu'il est. Voilà des consciences obscurcies. Alors “ma conscience ne me reproche rien”, cela peut-être vrai et cela peut-être illusoire. Comment avancer ? D'une manière peut-être un peu scolaire, dont je vous en demande pardon, je voudrais faire un certain nombre de distinctions, pour plus de clarté. • Le premier mot qui vient à l'esprit, quand on parle du péché c'est le mot de culpabilité. Mais là encore, faisons attention, il existe deux formes de culpabilité : une forme bonne, positive et saine qui est de reconnaître ses torts quand on a à les reconnaître. Cette reconnaissance amene à la parole (d'où l'aveu si important en confession) l'acte commis comme authentiquement sien. Certes je ne suis pas que cet homme qui a fait tel ou tel acte, mais je suis aussi cet homme qui a fait tel ou tel acte. On ne peut pas noyer l'action que nous avons commise dans le cours d'une vie où tout s'équivaudrait. Je commets du mal. Moi, créé sous le regard de Dieu disant que "tout cela était bon" ; cette vie donnée bonne, engendre de la mort, est capable de faire du mal. On voit bien que cette culpabilité est essentielle à la croissance d'un homme, à son caractère adulte et à la maturité de sa conscience. Quelqu'un qui ne peut plus avouer "je suis coupable" , est quelqu'un qui n'est plus capable de juger ses actions et ne peut donc plus conduire sa vie. En méconnaissant d’être auteur de ses actes, il s’enfuit dans le refoulement de sa peur d’être qui il est. Si dur que ce soit, si humiliant ou pénible, reconnaître sa culpabilité positivement est une action de liberté, blessée, mais réelle. • Mais il existe des culpabilités négatives, oppressives, qui tiennent les gens dans des situations impossibles. Beaucoup de gens trop bavards sont en fait des scrupuleux qui parlent incessamment, car ils n'arrivent pas à dire ce qu'ils voudraient avouer. Ce qu'ils voudraient avouer, c'est qu'au fond ils ne correspondent pas à l'image qu'ils se font d'eux-mêmes, ou que leurs parents se sont faite d'eux, ou que l'entourage se fait d'eux. Nous avons tous une image de nous et nous nous sentons coupables de ne pas correspondre à l'idéal que nous nous sommes forgé ou qu'on nous a imposé. C'est cela la conscience malheureuse, celle que Nietzsche a tellement critiquée et attaquée. L'exemple type de cette culpabilité lourde, impossible est celle qui peut frapper des parents, des amis, des frères et des soeurs quand un proche se suicide. On se dit : “Là on aurait dû faire quelque chose... on a manqué de faire quelque chose... on n'a pas entendu le signal...” C'est peut-être faux, on a peut-être fait tout ce qu'on avait à faire, le peu qu'on pouvait faire, mais on n'a pas pu empêcher. Comme nous ne sommes pas des saint-bernard universels, comme nous n'arrivons pas à empêcher tout le mal, nous nous sentons coupables de ne pas avoir évité la mort de l'autre. Parfois il y a du vrai, mais combien de fois c'est excessif, erroné. On ne correspond pas à l'image de l'ami qu'on aurait voulu être, du parent qu'on aurait souhaité être et on porte ce poids. La culpabilité, vous le voyez bien, infeste alors la conscience. Elle dépend du jugement porté sur ma vie, comme elle peut dépendre de l'inconscient qui plonge en moi et qui me rend coupable. Immensément coupable, scrupuleusement coupable de ne jamais être celui que je voudrais être. Vous sentez, comment cette culpabilité négative, pour exorciser sa peine, peut engendrer de violence, d'agressivité et de revanche sur l'autre. On va déverser sur les autres, au nom de la vertu, de la morale, de la bienséance, des fautes qu'on n'arrive peut-être pas à commettre, alors qu'on rêverait de les accomplir. La culpabilité négative est un ressort terrible entre les hommes, car elle rejette sur l'autre ce qu'on n'arrive pas à porter en soi. Nous sommes là en pleine psychologie. Il est bon de le savoir, de comprendre que le péché n'est pas là.
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• Ensuite il y a la faute. On peut commettre une erreur. On peut commettre une faute. Il y a suffisamment de juristes dans l'assemblée pour le rappeler à qui le souhaite. Commettre une faute civile, pénale parfois, n'est pas nécessairement avoir commis une faute morale. Etre source d'un accident peut très bien ne pas être de ma faute, alors que j'en suis responsable. Il y a dans la faute, la nécessité de se situer devant la loi. Je ne connais la faute, dit Saint-Paul, que parce que la loi a été établie pour les contraventions. C'est la loi qui permet de discerner les torts que j'ai, les erreurs que je commets, les fautes que j'effectue (Ga 3, 24). Mais cette loi qui dit ma faute est incapable de pardonner ! La justice, dans sa grandeur (on ne peut pas lui demander autre chose), pèse, juge des délit, des crimes, donc des fautes. Elle peut montrer de la clémence car il existe des circonstances atténuantes. Le pardon est d'une autre essence. Il peut y avoir, dans la faute et dans l'erreur, un chemin qui nous permet de comprendre où se situe le péché. Ce sera un exemple personnel. J'étais jeune officier en Algérie. Le capitaine qui commandait le secteur était particulièrement à cheval sur l'horaire. Un jour, il était en retard pour le repas. Le lieutenant, après 5 minutes d'attente, décide de commencer le repas. On était en train de s'asseoir, le capitaine arrive. Nous voyant assis, donc ne l'ayant pas attendu, il entre dans une colère fantastique contre son second. Exemple minime, j'en conviens. Il y avait eu une erreur peut-être une faute de la part du lieutenant, mais dont, vous me permettrez de penser, il n'était vraiment pas coupable. Après un temps d'attente, il avait pensé normal de commencer le repas. Dans la réaction du capitaine, il est intéressant qu'il se soit mis en colère parce qu'il croyait que l'on prenait sa place. Vous voyez toute la différence? S’il y a faute elle est par rapport à des conventions de politesse. S'il y a péché dans cette aventure, c'est du côté du capitaine qui réagit de cette façon croyant qu'on allait prendre sa place... et peut-être du côté du lieutenant, s'il a vraiment voulu prendre la place de son supérieur. Or, prendre la place de l'autre, nous y sommes, ce n'est pas correspondre à l'image que l'autre se fait de moi, c'est vouloir être soi-même l'autre, sans autre.
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Adam et Eve, exemple premier du péché : Vous serez comme des Dieux”... sans Dieu !... “Vous serez immortels, mange le ce fruit d'ambroisie, ce fruit d'immortalité... Prends-le, ravis de ta propre main et tu seras à toi-même autosuffisante... Tu seras à toi-même à la place de Dieu....” (Gn 3, 5). Là, on voit quel est le péché fondamental : c'est vouloir se passer de l'autre, vivre sa vie... non pas selon la liberté de la conscience et de la confiance, mais selon l'autonomie singulière qui va renvoyer l'autre hors de ses propres préoccupations. Eve la vivante, source de toute vie, dans l'acte par lequel elle prend le fruit, blesse la vie, car elle veut que sa propre vie prenne la place de Dieu. Dieu sans Dieu. La Bible n'arrête pas de nous dire la même chose : - Dans Ezéchiel, ce roi de Tyr qui se prend pour Dieu....(28, 2) A l'inverse, le Christ dont les tentations au désert portent sur le fait d'être tout : - source de la nourriture, “si tu es le Fils de Dieu...” - source de liberté, planant dans les airs sans corps, ivre d'elle-même, “jette toi en-bas” (Mt 4, 1-4). On vient de le relire dans Saint Luc à propos de la mort du Christ : "Si tu es le Fils de Dieu, descends de croix" (23, 37). S'il l'avait fait à ce moment là, alors il n'y aurait plus de place pour Dieu. Le Christ ne pouvait pas descendre de la croix, ce qui aurait voulu dire qu'il était autosuffisant, qu'il se serait contenté de Lui et qu'il aurait été un fils sans Père. Il se serait détourné de son Père. Il n’aurait plus avancer vers son Père. Le péché premier, celui dont nous allons dans un instant demander à Dieu de nous délivrer, est : "ne nous soumets pas à la tentation" : fais que la place de Dieu ne nous tente pas. Fais que je ne me sois pas auto-proclamé dieu. Fais que je ne me prenne pas pour l'absolu, pour le maître du monde, de l'univers et des autres. Regardez la liste des péchés, c'est toujours moi qui m'affirme à l'encontre de Dieu ou à l'encontre des autres. Le péché est là, dans le fait qu'il ne peut pas y avoir d'autre à partir du moment ou je dis “je”. C'est plus qu'une culpabilité, plus qu'une faute, plus qu'une erreur. C'est la mort de l'autre.
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L'acte par lequel le péché nous est révélé, il est bon de se le redire aujourd'hui, fête du Christ Roi, est justement cette mort du Christ en croix. Non seulement parce que nous y voyons l'oeuvre de mort que le péché accomplit, mais encore, avec une certaine audace, revenons à cette phrase du crucifié dans Mathieu et dans Marc : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Mt 27, 46). Avec une précipitation, qui en dit long sur leurs angoisses, beaucoup de commentateurs veulent à tout prix trouver une réponse, répondre au “pourquoi”, comme ces mauvais maîtres d'école qui répondent aux questions avant même qu'elles soient terminées. Laissons-la retentir. Tout est là : "Pourquoi m'as-tu abandonné ?" Le Père ne répond pas. S'il répondait tout de suite, cette précipitation signifierait que ce Père serait un fruit à prendre, un Noé à découvrir, un autre à mon service. Dans le Fils qui connaît cet abandon, cette déréliction, s’étend l'heure du vide absolu où seul le Père va pouvoir répondre, quand il voudra. Cet abandon n'est pas déréliction. Il est de laisser à l'autre la place de l'autre. Parce que le Christ est totalement Fils, il veut laisser l'entière place à son Père. On ne peut pas accomplir cet acte de confiance absolue, ultime, immense, sans se vider complètement de soi (le mot est dans Saint Paul, Ph 2, 8), donc s'abandonner à l'autre. Dans ce moment crucial, le Père laisse son Fils faire l'expérience humaine de la raison d'être de l'autre qui n'est que la gratuité du don. Là commence le matin de Pâque, car l'Autre vient, fidèle, solide, vivant ! Nous voyons notre péché, nos péchés quand nous remplissons notre vie, quand nous n’osons pas laisser une place à l'autre, quand nous prenons le fruit comme Eve, comme Adam, que nous mangeons à pleines dents et voulons davantage et toujours plus, pour vivre, pour ne pas mourir, pour être Dieu.
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Car Dieu est là, devant ce Christ, et le Christ se laisse conduire jusqu'au bout de l'abandon. Mais au moment même où l'on voit le péché qui scintille : "Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix", c'est à ce même moment que l'acte de réconciliation s'accomplit. Parce que dans le Christ qui se vide, c'est le Père qui vient. Parce que dans le Christ qui s'abandonne, c'est le Père qui s’avance. Parce que dans le Christ qui porte, qui est comme dit Saint Paul "sacrifice pour nos péchés", c'est le Père qui nous donne son amour (2 Co 5, 21). Vous comprenez pourquoi “on ne peut voir son péché, comme disait Sainte Catherine de Sienne, qu'au fur et à mesure qu'il est pardonné”, car dans le même acte de ce Christ remettant sa vie au Père, nous voyons le péché et le pardon. - Le péché, parce que c'est nous qui avons poussé le Christ à cette extrémité, - le pardon, parce que dans cet abandon même, l'espace du premier matin naît, c'est Pâque qui commence. C'est pourquoi, contrairement à toute une littérature de foire, parler du péché n'est pas triste. Nous ne pouvons, en bonne théologie chrétienne, parler du péché que dans l'acte par lequel sa révélation est en même temps proposition de la réconciliation et du pardon. Dans le même acte, Dieu me fait voir que Lui me pardonne et me pardonne toutes mes fautes, les deux en même temps. Grâce à Dieu, le péché n'est pas le premier mot, ni le dernier. C'est la confiance qui est première. Dieu nous entoure, il nous porte, “comme un Père porte son fils sur ses épaules”, dit le Deutéronome (1, 31). "Il est avec nous le Seigneur lent à la colère, immensément compatissant, car Il est notre Père."
(octobre 2000)
3- Vivre en pardonné
Les rudes injonctions de Jean-Baptiste dans l'Evangile (Lc 3,1-12), par une heureuse coïncidence, nous conduisent à réfléchir à la conversion. L'Evangile ne nous parle du péché que pour nous montrer comment en sortir. - Qu'il s'agisse de cette femme, pécheresse publique, que Simon le pharisien voulait laisser à sa porte et qui trouve moyen d'aller pleurer sur les pieds du Christ (Lc 7, 36-50). - Qu'il s'agisse de ce jeune homme parti avec sa part d'héritage, ayant tout mangé et qui, d'un coup, se prend à “rentrer en lui-même”, comme dit Saint Luc (Lc 15, 17-24). - Ou encore Zachée se hâtant de distribuer tout ce qu'il avait en trop et rendant le quadruple du tort qu'il avait causé (Lc 19, 8-10). Tous, manifestent des signes de conversion. L'Evangile est plus disert sur ces signes de conversion que sur le catalogue ou le récit de péchés qui aurait tant affriolé la presse à sensations. Mais la conversion, la suite de l'Evangile le montre, est un sujet difficile. Difficile parce qu'il y a deux manières de la comprendre, deux manières de la vivre.
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De préférence, l'Ancien Testament emploie un mot grec : “épistrophè” qui veut dire le fait de “faire demi-tour”, de “se retourner”. Vous vous étiez engagé dans une impasse, vous aviez pris une fausse direction, vous faites demi-tour et vous repartez dans l'autre sens. On voit bien ce que peut désigner cette conversion. Elle indique qu'on s'était engagé dans un chemin qui suppose une géographie et qu'à un moment on s'est rendu compte de son erreur. Dans cette géographie, il est important d'avoir des repères, une loi, c'est-à-dire de savoir où l'on va. Il ne peut y avoir de conversion que si l'on a une carte, ne serait-ce que pour déterminer les carrefours où l'on s'est égaré et ceux ou on s'égarerait davantage encore. Cette conversion, par la géographie qu'elle suppose, est toujours problématique parce qu'elle sait définir les péchés, les erreurs. Elle catalogue, pèse, juge, classe, trie, impute. La faute et le péché de quelqu'un dépend alors beaucoup plus de la lecture d'un catalogue que de la propre appréciation de sa conscience. On s'est trompé par hasard, on ne l'a pas fait exprès, on n'a pas vu la panneau indicateur, on a raté un commandement et quand on se fourvoie, on revient. Cette compromission entre l'erreur et la géographie qui la contient explique beaucoup de chose. Elle explique pourquoi, dans l'Evangile les Sadducéens ces grandes familles sacerdotales, les Pharisiens ces champions de la vertu publique, ne peuvent pas se convertir à l'appel de Jean, car le propre de cette géographie religieuse est de se calquer sur une géographie humaine, sociale, financière ou politique. A ce moment-là on ne voit plus, on ne peut plus voir de quoi l'on se convertit, ce qu'on abandonne ou ce qu'on recherche. On a vu ainsi des conversions se précipiter parce qu'il devenait avantageux, dans certaines situations sociales, de devenir chrétien. Mais on ne voit plus. Au nom des seuls principes mis en avant, qui sont des principes religieux, isolés de cette géographie, comme des panneaux indicateurs que l'on cultiverait en serre, on ne voit plus le prix à payer pour que le paysage soit aussi clair. Cela explique pourquoi au long des siècles : - depuis Isaïe (Is 3), tonnant contre les intrigues politiques inadmissibles de la cour des rois qu'il a connus (il savait de quoi il parlait, puisque lui aussi appartenait à cette cour), - Ezéchiel fulminant contre le commerce international impitoyable, inhumain, des ports de Tyr et de Sidon (Ez 28), - et Jérémie dénonçant dans son peuple les collusions religieuses, financières et politiques, dont il était lui, prêtre abandonné, le témoin... - De même, dans l'Evangile, cela nous permet peut-être de comprendre pourquoi, trop sensible à cet ordre où la logique de la foi et les habitudes mentales d'une époque font système, pourquoi les chrétiens se sont trouvés entraînés dans des compromissions dont nous rougissons aujourd'hui et pour lesquelles il nous faut faire repentance. Comment expliquer qu'on n'ait pas vu ? Ne croyons pas que les gens qui sont dans de tels systèmes soient de mauvaises gens. Ce sont souvent de braves gens, c'est-à-dire des gens rarement braves. Luc nous avertit : “On mangeait, on plantait, on buvait, on se mariait, on était marié, on vendait et on achetait...” (Lc 17, 27-29) et résumant tout, Mathieu ajoute : "et ils n'ont rien vu" (Mt 24, 39). • Alors, quand on se convertit, on se convertit de quoi ? Vous sentez bien que, dans cette logique, le seul désordre dans un monde sclérosé d'ordre, ne peut plus être que le péché sexuel, puisque c'est le seul endroit ténébreux dans une géographie quasi policière où tout a été quadrillé ! D'où la hantise de ces examens de conscience méticuleux, jusqu'au moindre grain de sable et cette affirmation incessante du péché de la chair comme prototype du seul péché, car c'est un péché privé et qui ne trouble en rien le système établi. Cette conversion-là est donc une conversion limitée. Si elle est simplement le fait d'aller et de venir, de brûler aujourd'hui ce qu'on a honoré hier et d'honorer aujourd'hui ce qu'on a brûlé hier, on peut garder le même système. Comme sur une cheminée où on intervertirait les deux potiches : il suffit simplement de mettre à droite ce qui est à gauche et réciproquement, mais rien ne change. Voilà pourquoi tant de croyants deviennent aveugles, fascinés qu'ils sont, par l'adéquation d'un ordre social, humain, culturel et une religion que, sans aucun dérangement, ni tapage, ni tumulte, en bonne compagnie, ils y glissent et y introduisent.
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C'est alors qu’enfin surgit un autre mot, une autre définition de la conversion, celle que les Actes des Apôtres emploieront à dessein : “metanoia”. La métanoïa c'est un changement de tête, un changement de système. Car le péché fait système, il entre dans la géographie, c'est pourquoi on ne le voit pas. C'est pourquoi quinze, vingt ans, ou quinze siècles plus tard, on se demande : “mais comment ai-je pu faire ainsi ? Ont-ils pu faire ainsi ?” La métanoïa est une restructuration entière de notre univers mental. Ce n'est pas simplement faire l'aller-retour sur la même route. C'est changer de cap, changer de route, changer de géographie. C'est prendre comme repaire non plus l'ordre humain, qui n'est parfois que désordre, mais, selon le mot même de Saint Jean, “de prendre l'ordre de Dieu" (Jn 12, 50). L'ordre de Dieu est autre chose que nos arrangements. La métanoïa, est prendre comme règle de vie l'Evangile et lui seul. Nu. Tel qu'il est et tel que nous devons, vous comme moi, jour après jour, tendre à le vivre. L'Evangile, tel que le Christ l'a vécu, tel que les Saints l'ont vécu. Nous n'avons ni d'autre mission, ni d'autre ambition. On comprend d'un coup que l'univers change, qu'on ne peut pas penser comme tout le monde, qu'on ne peut pas être tranquille comme tout le monde, qu'on ne peut pas avoir les idées de tout le monde, c'est-à-dire les idées de personne, que notre seule référence est l'acte par lequel le Christ transfigure notre existence. Le chrétien est une être converti, non de sa propre décision, parce qu'ayant vu une erreur il aurait fait demi-tour. Le chrétien est une être converti parce qu'il change de monde, “Vous n'êtes pas de ce monde..” (Jn 15, 19). Chaque fois que les chrétiens ont dû vivre cela et le dire, soyez certains qu'on a tout fait pour les ramener aux compromissions politiques les plus basses. Il n'y a jamais de procès de religion. C'est toujours sous d'autres chefs (les moeurs et la politique en sont les plus aisés), qu'on attaque l'Eglise. Cette métanoïa, cette conversion ne peut s’effectuer que si elle est donnée. On peut s'introduire dans un système, aimer les idées d'un temps, mais voir leur valeur, savoir ce qu'elles coûtent, les peser du poids du Christ, cela demande que le Christ nous soit donné. Il n'y a de conversion que s'il y a pardon. L'accès au baptême ne peut être envisagé que lorsque cette métanoïa, ce changement de mentalité, est vraiment (je ne dis pas accompli, ni vous, ni moi ne l'avons accompli complètement), mais au moins perçu, désiré et demandé. C'est le critère premier de tout baptême depuis vingt siècles. Cela ne peut être que parce qu'il y a pardon. Nous voilà devant un autre mot combien difficile. Pardonner est tout, sauf oublier. Car si vous oubliez, vous n'avez même plus à pardonner. On ne vous demande pas d'oublier votre histoire, on ne vous demande pas d'oublier l'histoire des autres. La vraie question n'est pas là, mais de cette mémoire, que faites-vous ? - Sera-t-elle la mémoire fatale des jours passés, pesants et blessants ? - Sera-t-elle comme un vendredi saint perpétuel, dont on n’arrive pas à se libérer ? - ou bien va-t-elle aller jusqu'à la véritable renaissance qui est la victoire de Pâque sur la fatalité du mal ? Car le mal est toujours devant nos yeux, nous allons le voir dans un instant, il est toujours devant nous lourd, pénible, harassant. Pourtant aucun homme n'est identique au péché qu'il commet. Plus profond que tout mal, il y a encore en lui cette image du Père qui tend vers la ressemblance du Fils. C'est pourquoi le matin de Pâque est le jour ou éclate le pardon, comme une résurrection d'espérance. Pardonner, c'est dire à quelqu'un que, quoi qu'il ait fait, il peut encore devenir meilleur, qu'on ne peut jamais fermer une porte à un homme, parce qu’en lui la palpitation du désir de Dieu continue à le pousser vers la rencontre. Pour pardonner il faut du temps car c'est un dialogue et une rencontre entre celui qui pardonne et celui qui est pardonné. Le vrai problème est là. Je me souviens d'un épisode particulièrement pénible. Un mari était parti avec une jeunette, abandonnant femme et enfant. L'histoire était si triste, qu'à plusieurs nous avons essayé de faire en sorte que les choses s'arrangent, car la femme aimait toujours son mari et lui, au fond l'aimait toujours aussi. La vie n'est pas simple. Pendant deux ans, cette femme a attendu. Lentement, progressivement, un jour son mari est revenu. Mais elle s'était tellement durcie dans ce qu'elle croyait être la fidélité (qui n'était jamais que de la constance, n'ayant pas bougé, elle, pendant deux ans), elle était devenue incapable de comprendre que son mari avait évolué. Comme si le pardon devait revenir exactement à l'état antérieur, comme s'il était une “reconstruction à l'identique”, ainsi que disent les assurances pour refaire aujourd'hui ce qui était il y a deux ans. Cette femme est restée intangible, immuable, elle n'a pas vu qu'il y avait une autre attente, que de nouvelles fiançailles étaient possibles et qu'on ne repartirait jamais comme il y a deux ans. Qu’il fallait à deux reconstruire du nouveau. Sous prétexte qu'elle n'avait rien fait de mal, ce qui était vrai, elle a commis le mal suprême de ne pas comprendre l'espérance que son mari attendait d'elle. Alors cet homme est reparti, seul. Si le pardon n'est pas ce traitement du temps, il n'est pas possible. C'est pourquoi dans l'acte de pardon il y a ce jour immense, fondamental, du samedi saint. Ce jour où le Christ mort, attend toutes nos morts. Ce jour où on sème sur lui, sur ce corps enterré, tout ce mal qui s'est déversé sur la terre depuis la fondation du monde. Le grain recueille tous les sucs pour en faire la vie. Rappelez-vous. C'est ce qu'explique l'évangile de Saint Jean, quand il fait allusion à ce serpent suspendu sur une hampe (Jn 3, 14). Pourquoi le serpent ? Parce que, pour les anciens, le serpent se nourrissait de poussière et fabriquait son venin à partir de tous les maléfices de la terre, de tous les poisons des plantes. Ce samedi saint est le moment où le Christ porte sur Lui, où lentement il fait sien le mal quotidien, le mal séculaire de l'humanité. Sa mort recueille nos morts. Il attend, portant sur son cadavre toutes les morts de nos vies. Quand Il se lève il fait sortir de nos enfers l'espoir de Sa vie. Celui qui pardonne est celui qui porte. On ne pardonne jamais allégrement, facilement. Pardonner, c'est tirer de soi, par-delà la blessure ressentie, la mort qui nous empêche de rencontrer l'autre. Ne pensons pas, comme on le dit couramment en ce moment, que le pardon un acte innocent et que le Christ va tout pardonner, comme cela, en passant, un peu comme un arroseur jette de l'eau avec son tuyau sur les plantes à ses pieds. Celui qui demande pardon, accomplit l'acte par lequel il reconnaît devant un autre, donc dans un dialogue, dans une rencontre de liberté à liberté, le mal qu'il a fait : “Oui, j'ai fait cela”. S'il n'y a pas cet acte de conversion, s'il n'y a pas ce changement de système pour aller vers la rencontre (et le système représente ici l'ensemble des compréhensions de l'autre), alors le pardon est impossible. On voit des gens secouer la poussière de leurs pieds et repartir, car le pardon n'a jamais été demandé. Il est aussi dur de recevoir le pardon que de pardonner. • Celui qui pardonne porte le poids : à ce moment-là le pardon n'humilie pas l'autre. • Celui qui demande pardon porte sur lui l'humilité et son geste n'offense pas l'autre. C'est donc dans la rencontre la plus humble de ce Christ descendant jusqu'en terre que le pardon peut s'effectuer. Là, le péché est vaincu, parce que l'alliance se renoue à l'endroit même où elle a été dénouée. Parce que l'espérance ressurgit là où la mort a été portée. Dans le secret inaccessible de deux libertés, en leur mystère, le pardon surgit comme une aube pascale.
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Vous vous confessez, vous recevez le sacrement de réconciliation, peut-être n'avez-vous pas à chaque fois des péchés gravissimes à accuser. Mais je voudrais vous dire une dernière chose pour terminer les trois méditations sur ce sacrement. Ne me faites pas dire ce que je ne veux pas dire ! Bien sûr, ce sacrement pardonne les péchés, mais il ne fait pas que cela. Il fait plus. C'est parce qu'il fait plus qu'on ne comprend pas bien son sens. S'il ne s'agissait que de pardonner les péchés, l'aumône, la charité déjà en obtiennent le pardon. Mais tout sacrement rend conforme au Christ. Vous êtes baptisés pour être Christ. Vous êtes confirmés pour être livrés comme le Christ. Vous allez recevoir l'Eucharistie pour donner votre vie à la suite du Christ. Le sacrement de réconciliation vous rend identiques au Christ portant le péché du monde. Vous faites un, dans l'acte par lequel le Christ vous pardonne, avec l'action du Christ portant sa croix, pour que le pardon s'étende sur les hommes. Pardonnés, vous devenez (le mot n'existe pas) pardonneur. Comme dit Saint Paul aux Corinthiens, nous sommes "en ambassade pour la réconciliation” (2 Co 5,20). Parce que vous devenez un avec le Christ dans le sacrement de réconciliation, vous avez charge d'être des ouvriers d'espérance, de pardon et de réconciliation et de croire inlassablement, par delà les fureurs et les cris, que la métanoïa, la conversion d'un homme est toujours possible, parce que jamais Dieu ne désespère de lui.
(mars 2001) Sommaire
6 avril 2009 Homélie de Mgr Albert Rouet (cathédrale de Poitiers) Evangile de Luc 4, 16-21 Chez lui, dans la synagogue de Nazareth, le Christ commente la lecture du texte d'Isaïe. Ce message fait allusion à l'annonce de la prise de fonction d'un nouveau grand prêtre avec l'amnistie qui l'accompagne. C'était à l'époque où le grand prêtre dirigeait le peuple. A son intronisation, il semble bien que ce responsable était oint d'huile. Jésus, lui, au baptême avait reçu l'onction de l'Esprit. A Béthanie, une femme oindra ses pieds. L'huile avait coulé, le prêtre était consacré. Le Christ ne vivra pas matériellement tout ce que dit le prophète. Nous ne savons pas qu'il ait délivré un seul homme de prison. Un monde va s'arrêter là : c'est déjà la dernière Cène. Ce changement d'attitude, Pierre n'en voudra pas quand le Christ lui révèle qu'au lieu d'être le Messie glorieux, il sera l'innocent crucifié. La femme de Zébédée, qui cherche à placer ses deux fils, Jacques et Jean, n'en voudra pas davantage. Alors, contre l'avis de tous, malgré la peur, la dernière Cène arrive. C'est pour cette heure-là qu'il est venu : " J'ai désiré d'un grand désir manger ce repas et boire ce vin avec vous. Désormais, je ne boirai plus avant que le Royaume soit arrivé ". C'est l'heure de la dernière Cène marquée par l'inquiétude des disciples, leur peur, leur incertitude, l'heure des magouilles, des petites trahisons, des dénonciations. Cette dernière Cène, ils n'en veulent pas. Ils ont le pressentiment que quelque chose est en train de mourir. Ils ne savent pas quoi, tellement eux, disciples fidèles, amis, ont tout laissé pour le suivre. Pierre l'a déclaré : " Nous avons tout laissé pour te suivre. " C'est vrai, à l'exception de l'idée qu'ils se faisaient sur ce que le Messie devait faire. Cette dernière Cène, où l'Esprit reçu au baptême, confirmé à la transfiguration, va tellement s'écouler de lui-même que la nature terrestre du Christ, son humanité son humanité dans sa nature la plus profonde va devenir comme liquéfier par la mort qui le prendra. L'onction, c'est lui, le Fils. En cette générosité, il est la source de l'Esprit. Lui seul, dans cette salle fermée, n'a pas peur. C'est même, dans l'évangile de Jean, le moment où le plus souvent il parle de sa joie. Alors même que Judas qui le livre vient de sortir dans la nuit, il ose dire à ses apôtres qu'il leur laisse sa joie, " cette joie que personne ne pourra vous ravir ". Pourquoi cette dernière Cène devrait-elle être triste ? C'est le dernier repas, un monde se meurt, une représentation s'achève. Il reste une naissance, posée devant eux : le lavement des pieds, le service de l'esclave fait par celui qui se dit le maitre, et qui est justement le maitre du service. Il se fait cette présence pour être donné, pour être livré, pour être partagé en pain de communion. Il n'est pas là comme un objet adorable, mais il se donne pour nous rassembler, nous unir et nous nourrir d'une même nourriture. Donner à manger à quelqu'un, c'est lui dire : " je veux que tu vives ". C'est ce que Dieu fait, en son Fils, pour nous. Cette vie partagée, c'est la communion qui nous unit, l'eucharistie, corps sacramentel du Christ. Il nourrit et construit son Corps qui est l'Eglise. Aujourd'hui, nous vivons une époque un peu semblable. On n'arrive pas à tout faire. Nous ne sommes pas assez nombreux pour accomplir toutes les tâches. Nous sommes sollicités de partout. On s'épuise, on se fatigue. Parmi vous, certains ont été ordonnés il y a cinquante ans. Ils peuvent se demander ce soir quels fruits ont poussé au long de ces années de ministère ? Il est probable que notre Eglise ait mieux vécu ces modifications que beaucoup d'autres institutions. En cinquante ans, beaucoup de choses ont changé, ont disparu, ont mué dans la société, comme dans l'Eglise. Au moins, les valeurs qui fondent notre engagement ne sont pas dévaluées. Il est vrai qu'il faut prendre au sérieux la réalité du monde dans lequel nous sommes, où un temps s'achève. Un temps où les ministères ordonnés avaient une fonction relativement définie, un statut. Ce serait pour nous une grande tentation que d'estimer notre ministère à partir du nombre d'actes que nous aurions accomplis et de juger notre Eglise suivant quelques indicateurs qui font la joie des statisticiens : le nombre de mariages rapporté à la population globale, le nombre de baptêmes, de premières communions, de communions pascales... Combien ? Ce n'est jamais la question que le Christ pose. Nous nous la posons, par ce qu'elle nous rassure ou nous apeure. Peut-on définir l'onction que nous avons reçue, évêques, prêtres et l'ordination de diacres, par la fonction ? Une période de l'histoire a pratiqué cet encadrement mais ce temps est révolu. Hier, vous saviez ce que représentait " Monsieur le Curé " au même titre que " Monsieur l'instituteur " ou le médecin du village. On en rêve encore dans certaines chaumières. Tout cela a disparu. Pourquoi l'Eglise serait-elle exemptée de subir les mêmes évolutions que la société dans laquelle elle se trouve ? Quand les hommes ont faim, pourrions-nous manger grassement ? Quand les hommes sont au chômage, pourrions-nous nous contenter d'activités sacralisées ? Nous sommes aujourd'hui encore à la dernière Cène. Pourquoi serait-ce triste ? Nous ne pouvons pas évaluer notre ministère aux résultats immédiats. Beaucoup d'entre vous avez peiné dans des endroits difficiles, où hier le prêtre était tourné en dérision, où il n'avait aucun crédit, où la pratique religieuse était plus faible qu'aujourd'hui. Par un travail dont vous n'avez peut-être pas mesuré l'ampleur, vous avez rendu à notre Eglise sa crédibilité. C'est pourquoi il est important qu'elle la garde. Car si elle perdait ce bien premier, qui est l'estime des hommes, la vérité qu'elle propose en serait immédiatement déconsidérée. La tentation la plus profonde est celle de la mère de Jacques et de Jean: de chercher à avoir une place, à droite ou à gauche. C'est-à-dire de pouvoir s'asseoir, de pouvoir s'installer, d'être repérable, de faire en sorte que la personne, la fonction et les actes attendus coincident. C'est du matérialisme ! On peut aborder les réalités spirituelles et l'univers de la foi dans une approche matérialiste; à ce moment-là, on les pétrifie, c'est-à-dire qu'on en fait un objet livré aux courants d'opinion, aux partis, au pouvoir, aux influences et au népotisme. Regardez la grande liberté intérieure du Christ : malgré l'incompréhension, il met un terme à sa vie et s'abandonne à l'espérance. Il effectue sa Pâque comme un acte de naissance. La dernière Cène est passée et il ne reste que le coeur de ce moment : l'eau versée sur les pieds et le pain rompu. Entre nos mains repose ce Christ. Comment le traduire pour aujourd'hui ? Nous ne pouvons pas envisager l'avenir du ministère presbytéral comme un "en-soi". Encore moins l'avenir du ministère diaconal comme un sous-ordre de prêtres autoritaires ! Ce que nous avons fondamentalement à faire demande de transmettre ce que nous avons reçu. Qui nous a fait évêques, prêtres ou diacres ? Nos qualités ? Nos vertus ? Non, c'est la confiance que Dieu nous fait. Pendant cette dernière Cène, le Christ dit à ses disciples qu'il les appelle amis, qu'il leur confie toutes les paroles reçues du Père. Il leur donne son amour, il leur donne sa gloire, il leur donne tout ce qu'il est. Cela ne nous suffirait pas ? Nous aurions besoin d'autres encens ? Nous avons l'essentiel. Ce que nous avons à transmettre, c'est cette confiance que le Christ nous fait. Nous ne pouvons plus assurer, même si des gens l'attendent encore, cette omni-présence sacralisée dont nous avons été à juste titre hier les témoins. Nous sommes avant tout chargés de répandre cette confiance reçue, d'être source de cette onction qui nous a marqués, pour que des laïcs se dressent, libres, adultes, pour que l'Eglise se construise en corps vivant. Comprenez-bien et regardez autour de vous ! On liquide des gens à tout âge en les mettant au chômage. S'ils n'ont pas 25 ans, ils n'ont pas droit au RMI. Ils sont de trop. Des jeunes de notre diocèse n'ont comme espoir que le pack de bière qu'ils vont chiper le vendredi soir pour boire durant la nuit au risque d'avoir un accident sur la route du retour. Dans ce monde-là, nous ne pouvons prétendre à d'autres titres, à d'autres honneurs que de laver les pieds de ces hommes au bord du désespoir. Là, nous sommes les serviteurs du Christ. Nous ne pouvons pas tout faire. Faisons l'essentiel. Le prophète ne se tient pas en extériorité. Il se reconnait à sa manière de porter vie et mort. L'essentiel qui nous est demandé n'est pas d'accumuler davantage d'actes, de gestes ou plus de présences, mais d'être les hommes du sacrement. Il nous est demandé d'avoir des activités symboliques, au sens fort du terme, qui mettent des hommes debout, qui redonnent confiance, qui font que des chrétiens se sentent estimés, qu'on a besoin d'eux. Saint Paul parle de ses communautés comme de sa fierté, de sa couronne, de sa joie, de son honneur et de sa gloire. Et nous ? Notre peuple est-il notre joie et notre gloire ? Pas pour notre personne, mais pour le Christ. La grande richesse d'aujourd'hui, en cette dernière Cène, est que nous sommes des prêtres aux mains nues. C'est alors que nos mains sont les plus proches de celles du Christ. Pouvons-nous vraiment rêver d'autres choses ? Avons-nous donné nos vies à autre chose ? Le peuple de Dieu qui est là a-t-il besoin d'autre chose que de cette douceur de la confiance et de l'espérance ? Je sais que vous faites comme vous êtes, chacun avec son caractère, avec son histoire, sa santé, sa fatigue, bien sûr ! Mais c'est cela notre force et notre joie. C'est comme cela que nous sommes une Eglise qui a du goût. Merci à vous !
17 mars 2008 Homélie de Mgr Albert Rouet (église de St-Loup-sur-Thouet) Evangile de Luc, 4, 16-21 Ce sont souvent les contradictions de l’Evangile qui nous apprennent le plus sur la foi ! Quand Jésus, à la synagogue de Nazareth, parmi les gens qui l’avaient vu tout petit, les siens, ses voisins, les amis leur dit : « C’est aujourd’hui que s’accomplit cette parole », il n’a encore rien fait. « Je suis venu apporter la liberté aux prisonniers » : Jésus n’a libéré aucun prisonnier physique, sauf que lui a été prisonnier. « Je suis venu apporter une année de grâce », sauf que cette année l’a conduit à la mort. Justement, à la mort, l’évangile de Jean met dans la bouche du Christ cette même phrase : « Tout est accompli » (19, 30). Cette phrase se retrouve chez saint Luc au premier jour de la vie publique et au dernier jour chez Jean. Qu’est-ce qui est accompli dans ces conditions-là ? Quelle est l’action de ce Christ venu accomplir la prophétie d’Isaïe mais qui n’a pas matériellement rien fait vis-à-vis des prisonniers, de ceux qui étaient en sur endettement ? Cependant il affirme que la parole du prophète est accomplie. C’est le Christ lui-même qui est l’accomplissement, c'est-à-dire qui est le but de cette création qui est la raison d’être de notre vie, le coeur vers lequel, pas à pas, année après année, nous avançons. C’est en espérance de ce but, ayant eux-mêmes gouté tous les âges de la vie que des vieillards accueillent l’enfant. Siméon, Anne ont vécu dans l’espérance, une espérance de jeunesse, parce que le but, le terme, le sens de l’histoire leur était donné. Si le Christ n’a pas accompli les choses extérieures, c’est par l’intérieur de cette histoire qu’il la porte à sa maturité, c’est par l’intérieur de chacun d’entre nous que la parole d’Isaïe s’accomplit. En cela, le christianisme ne peut être comparé à aucune autre religion. Ce n’est pas par une présence externe, par des phénomènes externes que la vérité nous est donnée, mais en passant par le coeur. Il est bon de le redire ici, devant la maison où Théophane est né et d’où il est parti. Quand a-t-il accompli sa propre vocation ? Est-ce quand il a quitté Saint Loup sur Thouet ? Non, il ya a des milliers de jeunes qui ont quitté leur maison sans rien accomplir. L’a-t-il accompli quand, décapité au Tonkin, il a livré sa vie ? Mes frères combien de gens aujourd’hui encore sont mis à mort injustement ? Le témoignage de Théophane provient de ce qui passe par l’intérieur, par consentement à ce que s’accomplisse en lui le désir de Dieu sur sa propre vie. Ce qui fait le martyr, ce n’est pas le sang, c’est le coeur. La liturgie d’aujourd’hui nous oblige à rentrer dans le coeur de nos vies. Nous allons trois fois bénir de l’huile. Quelle importance que ces trois fois, pour les malades, les catéchumènes et pour les consécrations, il s’agisse d’huile ? Il y a là quelque chose que, dès l’origine, la liturgie a pris très au sérieux. L’eau du baptême est faite pour être traversée, comme on traverse la Mer Rouge, le Jourdain, l’eau de la mort sortie du côté du Christ. Le baptême nous fait passer de l’autre côté. Comme vous en sortez trempés, alors vous séchez. Tandis que l’huile elle pénètre, elle s’infiltre, elle entre au coeur des choses. Mettre de l’huile n’est pas d’abord une onction extérieure. Le geste permet que sa qualité entre au plus creux de la chair, dans un corps. Ce même symbole de la pénétration nous indique que l’onction des malades n’est pas un médicament. Elle ne remplacera pas les prescriptions d’un médecin, elle ne guérira pas les maladies pour lesquelles il n’existe aucune thérapie. Elle fera autre chose : elle vous touchera au coeur. Elle accomplira que ce moment où une vie est blessée, affaiblie, devienne un moment essentiel pour découvrir ce qui reste de vraiment important. Nous avons tord de penser qu’une maladie ou un handicap ne soient qu’un manque ou une infortune. L’une et l’autre sont des routes, des portes qui ouvrent notre existence à ce qui est le plus fondamental. La maladie nous permet de nous révéler à nous-mêmes ce à quoi nous tenons, si cela est important ou ridicule, dérisoire ou vital. Elle nous dénude. Pensez à Job criant vers Dieu : à la fin, Dieu dit de Job aux trois amis remplis de vertu, de morale et de religion : « Celui qui a bien parlé de moi, c’est mon serviteur Job » (42, 7). Il avait appris l’essentiel dans son malheur. Consacrer et bénir l’huile des malades nous révèle qu’une maladie n’est pas le malheur absolu, si nous savons la prendre par l’intérieur pour découvrir ce qu’elle nous révèle par l’essentiel sur l’existence.
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Nous allons ensuite bénir l’huile des catéchumènes. Mais les catéchumènes ne sont pas des élèves que nous conduisons de classe en classe vers l’examen du baptême. Ils ne sont même pas des gens que nous recrutons pour augmenter le nombre de notre club. Ils sont ceux que Dieu nous donne. A l’intérieur de leur existence, par le creux de leur histoire, le Christ nous offre quelque chose que nous n’avons pas. Ces catéchumènes que nous portons vers le baptême, nous apportent, du plus creux de leur vie, ce que sans eux nous n’aurions pas découvert de la richesse de Dieu, de la profondeur de l’Evangile, parce que c’est par l’intérieur que s’accomplit une existence. Enfin le saint Chrême, pour le baptême, pour la confirmation, pour les ordinations de prêtre et d’évêque, nous fait bien comprendre également que ce qui est visé par l’onction, n’est pas un statut social, mais le don d’une personne, ou plutôt le fait qu’une personne se laisse prendre par le Christ. Comprenez bien cela : cette huile qui nous parait ordinaire, si vous la mettez sur un rocher, celui-ci devient étincelant ; si vous la mettez sur votre peau, vous vous habillez de la lumière du soleil, comme si cet élément tout simple de l’huile d’olive rendait aux choses une luminosité, une beauté inconnue. Prenez un morceau de granit de Gâtine, laissez-le, là, il demeure terne. Il ne brille pas. Versez sur lui de l’huile, il devient beau, comme si l’huile avait pour effet de révéler la beauté des choses, de faire qu’un simple caillou puisse devenir rutilant, étincelant, qu’une peau ordinaire soit d’une seul coup habillée de la lumière du soleil, comme si le propre de l’huile consistait à révéler, comme par l’intérieur, la beauté invisible que, sans elle, nous ne pourrions voir. Par conséquent, si tel est le sens profond de l’huile, alors ce symbole nous dit notre propre place. Voilà que d’un seul coup, c’est nous qui sommes visés. Regardez, quand le prêtre ou l’évêque fait l’onction, il rend lumineux un chrétien, un homme. Mais lui il ne peut pas aller plus loin. Le fait de tracer une onction sur une peau, sur une tête, des yeux, des oreilles, sur la paume des mains ou le dos des mains, ou les pieds pour les malades, ce fait montre que notre action, par laquelle le Christ agit, ne nous autorise pas à entrer dans cette personne. L’onction s’effectue en surface. Diacres, prêtres et évêques, nous restons en surface et ce serait utiliser un pouvoir abusif que de croire, que de prétendre que, puisqu’on nous appelle « père », nous aurions des droits à nous introduire dans la vie privée des gens, à forcer les confidences, à sonder les coeurs ou les secrets d’alcôves. Nous ne sommes pas les ministres d’un foret, nous sommes les serviteurs d’une onction. Plus nous consacrons, plus l’acte de consacrer montre que nous ne pouvons pas rentrer, nous sommes à la porte. Nous sommes les portiers de Dieu et c’est beaucoup ! Nous nous tenons en imitateurs de Jean-Baptiste qui se réjouit, parce qu’à côté, l’ami est heureux avec son épouse (Jn 3, 29). Consacrer quelqu’un interdit au ministre d’entrer dans les secrets du coeur. Nous ne pouvons pas violer les consciences. Nous ne pouvons pas, au nom de Dieu, aller plus loin que cette peau que nous marquons du chrême. Voilà qu’au moment même où, par notre ordination, diacres, prêtres, évêques, nous manifestons dans la liturgie ce pouvoir insensé qui nous est confié de consacrer un être et une chose à Dieu, donc de permettre à Dieu de s’emparer, de prendre, de saisir quelqu’un pour la vie, à ce moment-même, nous restons dehors en humbles serviteurs. Nous ne pouvons pas devenir des gourous. Quoi qu’il en coûte, on ne peut pas être ordonné prêtre simplement pour assouvir sa volonté de puissance de régenter les libertés, les êtres et les choses. L’huile que nous consacrons dit notre humilité.
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Les temps que nous vivons, nous ramènent à la juste place de l’évêque, du prêtre et du diacre qui ne doit être que la place du serviteur. Nous sommes là pour vous. Et vous êtes nos maîtres. Nous sommes là à votre service et c’est vous qui nous menez. La place du serviteur est celle du Christ. Pourquoi pourrions-nous prétendre à être mieux traités que Lui ? Pourquoi aspirer à plus de dignité que Lui, pourquoi rechercher plus d’honneur que Lui ? Telle est aussi la place de l’Eglise dans ce monde. Elle n’a pas à régenter l’histoire de ce monde mais à faire resplendir la beauté qui est intérieure aux hommes. Ne cherchons pas, ne demandons pas pour notre Eglise, d’autre place que celle de faire briller ce monde par le coeur. Nous n’avons pas à nous mesurer par l’argent, par les moyens, les titres, les passe-droits, les honneurs, avec d’autres réalités, voire d’autres religions de ce monde. Que des religions cherchent à gouverner, à avoir le pouvoir, à imposer leur philosophie et leur morale, c’est leur problème mais ce n’est pas la question des disciples du Christ. Notre seul désir cherche à faire resplendir l’humanité, à faire réussir l’histoire des hommes et de marquer cette histoire par l’intérieur, comme le sel dans la nourriture, le grain de blé jeté en terre. Oui, à faire resplendir cette histoire de la beauté à laquelle Dieu la prédestine et qui déjà est à l’oeuvre. Nous révélons dans un monde de fureur, d’incertitude et de cris l’amour puissant mais intime de Dieu pour cette humanité. Nous ne pouvons, comme chrétiens, servir ce dessein de Dieu qu’en étant nous-mêmes depuis notre baptême marqués de l’huile de l’humble crucifié. Et c’est notre joie ! Qu’y a-t-il de plus beau que de voir réussir quelqu’un, que de voir un homme terne se mettre à briller de joie et d’allégresse, de voir grandir la justice et la paix, de voir des hommes enfin un peu mieux humains ? L’huile d’allégresse que nous allons consacrer dit la vocation de l’Eglise sur cette terre, parce que c’est comme cela que le Christ a tout accompli.
2 avril 2007 Homélie de Mgr Albert Rouet (cathédrale de Poitiers) Quand on a construit cette cathédrale, des hommes et des femmes n'avaient pas de maison. Mais l'édification posait, au cœur de la ville, le symbole d'une urgence qui n'est toujours pas résolue. C'est loger Dieu pour rappeler que les hommes que les hommes doivent être logés. Je vous dit cela pour signaler comment nous transformons les objets de liturgie en simple signes ou choses, sans voir qu'il s'agit de symboles autrement profonds, puisqu'ils touchent en réalité à la vie et à la mort de l'homme. Les sacrements jouent tous sur la vie et la mort. Si vous ne mangez pas, vous mourrez. Si vous n'avez pas d'eau, vous mourrez. Et l'huile ? Dans nos pays tempérés, sans trop de températures extrêmes, elle est devenue un objet de consommation. Mais essayez d'imaginer un instant, ce qu'aujourd'hui encore peuvent vivre des hommes, des jeunes, des enfants qui manquent de cet apport de l'huile. Ils sont d'abord rachitiques et ils meurent. Pensons à des populations sans protection du soleil. Elles attrapent le mélanome, qui est mortel. Les gestes que nous allons accomplir dans un instant, nous font sourire. Car les huiles, les "saintes huiles" ont prit en français un autre sens ! Je voudrais simplement méditer avec vous, ce soir, leur symbolique humaine, parce qu'elle touche à la vie et à la mort de l'homme. Donc Dieu est concerné.
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Sans huile, la vie n'est pas possible. Lorsqu'un conquérant coupait les oliviers, principale ressource d'huile, non seulement il fallait des lustres avant qu'un nouvel olivier devienne productif, mais il causait une détresse dans un peuple aussi grave que l'absence de sel, chose que même Nabuchodonosor n'a pas osé interdire dans ses conquêtes. Nous allons bénir l'huile des malades. Bien sûr, elle sert pour ce qu'on appelait les derniers sacrements, c'est-à-dire pour l'ultime passage, ou du moins le risque du passage. Notre société fait en sorte que la maladie grave soit tenue à l'écart des préoccupations. Moins on en parle, mieux cela vaut. Regardez encore aujourd'hui les mots utilisés dans les avis d'obsèques : on ne meurt par d'un cancer, on meurt d'une longue maladie. On ne meurt pas du SIDA, on meurt d'une nouvelle maladie. Or, nous allons rappeler ici liturgiquement que l'homme peut devenir malade, qu'il est un être fragile, que son corps ne peut pas le garder éternellement jeune. Il y a dans le rêve d'un bonheur parfait, d'un enfant parfait, d'une vie sans problème, la même tentation que celle tendue au Christ de se jeter du haut du temple et de planer dans les airs. Nous ne savons plus regarder ces réalités en face, probablement parce que l'Eglise a, pendant un temps, exagéré par une pastorale de la peur, la nécessité de la souffrance. Mais parce que nous ne savons plus parler de la maladie, nous ne sommes plus totalement humains. Nous sommes sans doute plus idéalistes que réellement affrontés à ce fait que, parmi nous, certains sont malades, que dans nos familles le vieillissement, la détresse, le déclin, ne sont pas des idées, mais des faits. Il est important de redire au moment de la bénédiction que ce fait existe. Cette huile des malades, vous allez pouvoir en oindre, en marquer, des corps blessés. A ce moment où une personne pourra avoir perdu la tête, être sans ressources, sans secours, et à vue humaine sans espérance de guérison, ce simple geste atteste que, même dans cet ultime moment, dans ce passage semblable à Gethsémani, cet homme ou cette femme reste un frère et une sœur. Par conséquent, vous attestez qu'il n'y a aucune situation, même celle des derniers souffles de l'agonie, qui échappe aux relations humaines. Si technique que soit devenue la médecine, et il le faut, si complexe que peuvent être les procédures et les traitements, ils ne peuvent jamais évacuer cette première réalité qu'un malade, même allongé, même à la dernière extrémité, reste un frère, un membre de notre commune humanité. On doit le traiter jusqu'au bout comme un frère, comme celui qu'on n'a pas le droit d'abandonner. Les difficultés que nous connaissons en ce moment proviennent en grande part du fait d'avoir laissé à la seule technique le soin de décider. Nous risquons de déshumaniser l'état de malade. Et là, humblement, avec ce geste de bénir l'huile, mais que vos mains porteront sur des corps blessés, nous disons que celui et celle qui en bénéficiera reste l'un des nôtres, et que rien ne cassera cette chaine.
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Ensuite, l'huile des catéchumènes. Pour la majorité d'entre nous, nous avons été baptisés tout-petits. Pensez à ces adultes et à ces jeunes qui ont déjà pendant le Carême reçu l'appel définitif. Il reste lui aussi dans la simplicité. Cela parait tellement ordinaire de tracer une bénédiction sur une urne ! Et pourtant quand vous utilisez cette huile pour marquer un jeune ou un adulte, vous rappelez que ce ne sont pas simplement nos vertus oratoires, notre simple témoignage qui ont conduit ces personnes jusqu'au baptême, mais c'est l'Esprit qui a mené par l'intérieur de leur humanité, de leur existence, qui a mené leur histoire, vers l'Eglise. C'est lui qui nous prépare à être chrétiens. Ce que nous faisons, ce n'est jamais que d'être, comme le dit l'apôtre Paul, que des collaborateurs de Celui qui, avant nous, dans l'histoire de ce monde, trace les chemins de l'Evangile, qui, dans le cœur de chaque personne, ouvre les portes de la foi. Par conséquent, bénir cette huile des catéchumènes, rappelle que, non seulement nous ne sommes pas tout-puissants, cela on le sait bien, mais que nous sommes de simples accompagnateurs du travail de l'Esprit. Par ce geste, nous reconnaissons que notre Eglise est le fruit du travail de l'Esprit dans l'humanité. Il est bon, au moment de la Semaine Sainte, de faire mémoire de ce geste-là, de ceux qui viennent du dehors, qui ont cherché du sens à leur existence (et là, il est question de vie et de mort) ont, par des chemins uniques, trouvé la route du baptême et du Christ. Celui qui les adapte à Dieu, c'est l'Esprit comme il a adapté Dieu à l'humanité. Cet acte d'adaptation réciproque où nous nous recevons, Dieu et nous, est signifié par ce geste de partager l'huile de l'allégresse.
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Et le saint-Chrême. Il est d'abord le signe de notre égalité. La Constitution sur l'Eglise du Concile Vatican II rappelle cette réalité fondamentale, que s'il y a diversité de ministères, si nous avons des charges différentes dans l'Eglise, nous sommes, par les sacrements de l'initiation, radicalement égaux devant le Christ. Parce que tous, nous avons été marqués du même Chrême au baptême et à la confirmation. La seule chose qui compte est l'habitation du Christ en nous. Par ces sacrements, nous sommes conformés au Christ devenant un avec Lui et en Lui. C'est par notre existence chrétienne que nous bâtissons ce peuple signe d'une humanité réconciliée, ce peuple qui n'existe que par grâce, par l'appel gratuit. Nos fronts ont été deux fois marqués par le saint-Chrême que nous allons consacrons. Par cela, nous savons que cet homme, cette femme, ce vieillard, ce bébé, cet adolescent, est maintenant le temple de Dieu, il est la pierre de construction de l'Eglise, il est témoin de l'Evangile dans le monde. Dignité chrétienne, devant laquelle rien ne peut se dresser. Nous sommes un peuple fondamentalement d'égaux. Il me semble important de le redire aujourd'hui. Nous avons fêté lundi dernier les 40 ans de Populorum Progressio, l'encyclique de Paul VI consacrée au développement. Vous savez avec quelle ardeur ce Pape et l'Eglise se sont battus pour la dignité de tout homme. L'heure est probablement venue où il nous faut faire un effort et nous engager pour l'égalité de tout homme. Egalité devant la loi, égalité devant les ressources, égalité devant le respect, égalité devant les chances. Si nous, comme Eglise, nous ne sommes pas capables de manifester cette égalité entre nous, nous devenons à ce moment là insignifiants par rapport au monde. Si nous introduisons dans notre communauté des inégalités, nous devenons, non seulement affadis, mais nous sommes, en plus, distants de l'Evangile. La preuve de l'action de l'Esprit, qui unit et qui distingue, qui rassemble et qui envoie, est que ce même Esprit nous édifie en un corps sacerdotal, une nation sainte, une ethnie élue par Dieu. Sur ce fond d'égalité, à chacun, il donne une mission particulière, reconnaissant l'unicité de chacun d'entre nous. L'esprit d'unicité et d'égalité est en même temps l'Esprit des ministères et des services différents. Parce qu'il est, dans cet acte même, cet Esprit Trinitaire qui unit et qui distingue. On comprend que l'unité de l'Eglise ne peut être l'imposition d'un modèle unique, mais la communion de services différents. Qu'elle est, à la manière trinitaire, la communion, l'échange et le partage d'engagements, de responsabilités, de ministères et d'actions diverses dont chacun provient de l'Esprit pour le bien de tous.
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Notre célébration permet de rappeler ces vérités. Elles sont fondamentales, parce qu'elles s'adressent à ce que l'humanité a de plus profond. Vatican II affirme de l'Eglise, qu'elle est comme le sacrement d'une humanité réconciliée. Dans un monde de concurrence, où chacun essaie de pousser l'autre pour prendre sa place, où les rivalités sont féroces, dans un monde si peu unifié, notre première tâche, qui nous donnera du crédit pour parler de l'Evangile, comme au contraire, le peuple de l'égalité dans le respect des services et des dons de chacun. C'est essentiel pour nous et pour ce monde. Il est possible que ce soit là que l'humanité aujourd'hui nous attende. Et qu'en apprenant à vivre ce que nous célébrons, nous devenions ainsi des témoins du Christ pour les hommes d'aujourd'hui.
10 avril 2006 Homélie de Mgr Albert Rouet (église de Neuville-de-Poitou) Sur l'identité du prêtre Toutes les religions de l'antiquité avaient leurs prêtres, désignés par l'autorité politique de la ville, ou prêtres héréditaires de père en fils, par la loi du sang. Or voilà que le Christ rompt cette habitude, ce qui provoque d'ailleurs, pendant un certain temps, une interrogation sur le prêtre catholique. Il ne laisse à ses disciples que quatre ou cinq injonctions : "Allez, de toutes les nations, faites des disciples" ; "Qu'il n'y ait entre vous aucun pouvoir, comme les rois le font sentir" ; "Allez guérir les malades et ceux qui ont le cœur blessé" ; "Lavez-vous les pieds les uns aux autres" et "Faites ceci en mémoire de moi". Ces cinq phrases, cinq commandements sont tous référés à l'attitude même, à la personne même du Christ. C'est "comme le Père qui m'a envoyé", que Lui nous envoie. C'est parce que Lui, le premier a lavé les pieds des apôtres qu'ensuite Il nous demande de le faire. C'est parce qu'Il se donne pour l'alliance éternelle, qu'Il demande d'en faire mémoire. Et son joug est doux. Ces magnifiques principes fondateurs, si beaux et si nobles qu'ils soient seraient pourtant stériles si on en restait là. Et c'est probablement l'une des raisons du demi-succès, voir de l'échec, de beaucoup de rapports, de livres, de thèses ou d'hypothèses qui ont été consacrés aux prêtres. Car on ne peut pas passer directement de ces injonctions du Christ à la réalité concrète de nos vies, de notre situation, sans médiation. Ceux qui voudraient oublier qu'existent des médiations, ou bien se réfèrent à des modèles antiques et maintiennent en état de survie avancée des prescriptions d'autrefois, ou bien prennent leurs intérêts ou leurs propres ambitions comme moyens d'accomplir ce que le Christ nous dit. Et Saint Paul lui-même était bien conscient, qu'en parlant de l'évangile, "malheur à moi si je n'évangélise pas", ces commandements suprêmes, il les vivait à travers une culture propre, à travers des situations précises. Dans les Actes des apôtres, il organise les communautés qu'il crée, grâce au modèle de la synagogue, avec les anciens et l'apôtre itinérant allant d'un endroit à l'autre. Quand il se fait juif avec les juifs et grec avec les grecs, c'est bien parce qu'à chaque fois, il comprend qu'il ne peut appliquer les exigences du Christ qu'en utilisant la médiation du pays, de la culture et des gens parmi lesquels il se trouve et jusqu'à ce détail ô combien célèbre : "n'aurais-je pas le droit, moi non plus, de me faire accompagner d'une femme comme Pierre", lequel circule normalement avec sa femme ! De ce fait, la vraie question n'est peut-être pas celle, directe, de l'identité du prêtre, comme si on pouvait dans une situation idéale et un ciel totalement clair, définir sur une carte à puce, l'identité définitive du prêtre de l'évangile. La vraie question en est peut-être une autre, que nous ne voyons probablement pas assez clairement. Celle-ci : de quel prêtre le monde d'aujourd'hui a-t-il besoin ? Quels sont les traits absolument décisifs qui vont nous donner les médiations indispensables pour que nous accomplissions les prescriptions du Christ dans le concret d'aujourd'hui ? On devine, à ce moment-là, que le prêtre, d'un côté touche quelque chose d'inaltérable, ce que le Christ nous a dit, ce qu'il a vécu lui-même et ce pour quoi il a envoyé ses disciples. Mais d'un autre côté ce roc, cet ancrage, ne nous dit pas encore comment vivre cette mission, sous quelle forme, de quelle manière, concrètement, comment s'y prendre. Nous avons une autre référence, c'est le monde dans lequel nous vivons. Stabilité d'un côté, grande variation de l'autre : inévitablement, nous sommes placés entre les deux, attachés à l'évangile et en même temps pour ce monde, pour ces hommes.
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Sur ce point des médiations, le Christ ne laisse pas non plus au hasard de l'histoire, aux humeurs changeantes des années. Le Christ nous dit quelles sont les médiations qui vont vous permettre d'accomplir aujourd'hui les exigences qu'il nous laisse. La première : "Dieu a tant aimé ce monde qu'il lui a donné son Fils". On peut dire tout ce que l'on voudra de l'époque dans laquelle nous sommes, il n'empêche qu'elle est une année de grâce. La première grâce que Dieu nous fait, est d'avoir à vivre comme un cadeau qu'il nous donne, le temps d'aujourd'hui. Quelles que soient ses insuffisances, ses misères, ses outrances et ses violences, c'est ce monde que nous avons à aimer. On ne pourra jamais accomplir les exigences du Christ concernant ses disciples si on n'aime pas, contrairement à Lui, le monde pour lequel Il nous envoie. Aimer ce monde ne veut pas dire l'épouser, cela veut dire simplement le regarder avec l'espérance selon laquelle, même d'un tombeau scellé, la vie pascale est capable de se relever. C'est savoir que Dieu ne désespère pas, et que, de Zachée perdu dans son arbre, de la Marie Madeleine recomposée, enfoncée dans son mal, Dieu est capable de faire sortir de la sainteté. La première médiation qui nous permet d'exercer ce ministère consiste à aimer ces hommes et ces femmes, tous, auxquels nous sommes donnés, que nous n'avons pas choisis, qui ne sont jamais tels qu'on les aimerait, ils sont simplement autres que nous ! C'est à eux avec leurs joies, leurs limites, leurs peines, leurs angoisses que nous sommes envoyés comme prêtres. La première méditation pose, en un sens, que le peuple de Dieu nous apprend à être prêtres et évêque et diacres : nous leur sommes donnés mais eux nous forment. On ne peut arracher le prêtre de cette situation. Dans une conjoncture variable mais inévitable, il incarne l'envoi du Christ. La deuxième médiation tout aussi concrète, reconnaît que ce monde est un monde inaltérablement ambigu, ambivalent, versatile. Parfois, pour croire en l'homme, il faut une forte dose de foi en Dieu, parce qu'il n'y a peut-être pas d'être plus ingrat que l'homme, quand il ne veut pas reconnaître qu'il est relié aux autres. Ce monde est traversé de tellement d'intérêts, de violences et d'égoïsmes ! "Vous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas de ce monde" : qu'est-ce à dire ? La phrase, souligne l'évangile, nous demande de peser ce monde, de le juger au sens d'un discernement en fonction des critères que le Christ lui-même nous a laissés. On vient d'entendre le premier de ces critères, c'est que l'évangile est annoncé aux pauvres. Comme ministres de l'évangile nous serons toujours obligés d'exercer notre ministère à partir de la médiation du petit, du pauvre, de l'orphelin, de la veuve et du blessé, que le Christ nous indique. Au moment même où nous rencontrons cette humanité nous avons charge de discerner en elle, comme les plus aimés du Christ, ceux et celles que l'humanité ne voit pas. Et pour reprendre une parabole, nous sommes toujours le Samaritain des blessés de cette terre. La troisième médiation, elle, nous concerne directement, elle touche notre pauvreté de vie. C'est vrai, reconnaissons-le, que nous vivons à une époque où la reconnaissance sociale ne nous est pas nécessairement donnée du premier coup. Plus peut-être que le célibat et les problèmes affectifs, c'est le fait que nous soyons pauvres, sans ambition terrestre, qui présente le premier frein à devenir prêtre. Un célibat aisé, d'une bourgeoisie quiète dans son salon, passe très bien. Mais cette humilité du ministère, ce fait que, sans être pauvre, nous ne roulons pas sur l'or, que notre image sociale comme celle d'autres institutions, n'est pas au beau fixe, cela déplaît au monde. Pourtant, "comme on m'a traité, on vous traitera" et si le monde a dédaigné le Christ, ne cherchons pas à en être honorés.
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On voit bien dans ces trois médiations, qu'on ne peut exercer le ministère avec ses prescriptions qu'à partir de l'humilité de l'incarnation et qu'au cœur de ce ministère, dans l'attention à ce monde, ce sont les hommes à qui nous sommes donnés qui nous apprennent à aller jusqu'au bout de la vocation pour laquelle le Christ nous a appelés. Nous ne sommes pas seulement écartelés entre des prescriptions de l'évangile et les variations de la terre, nous sommes aussi pris entre un troupeau qui ne nous appartient pas - ce sont des brebis que le Père nous a confiées - et ce que le Christ attend de nous par fidélité à l'amitié dont Il nous gratifie : "Je ne vous appelle pas serviteurs mais amis". C'est peut-être là, dans cet écartèlement, (mais peut-il en être autrement ?) que se dessine notre amitié qui est notre véritable identité. Je ne crois pas qu'un prêtre aujourd'hui peut tenir en menant double vie, qu'un prêtre peut tenir en cherchant simplement à rassembler autour de lui quelques ouailles qui lui plaisent. Être prêtre, c'est aussi être dépossédé. Le pire qui puisse nous arriver, ce n'est pas d'être peu nombreux, jamais l'évangile ne se préoccupe de ce problème, ce serait d'être possesseur de son sacerdoce. La question n'est donc pas celle du prêtre "en soi" (on se référait à un imaginaire). Elle consiste à reconnaître le rôle de médiation qui jouent les diverses cultures. Quand l'évêque ordonne un prêtre, il demande à l'Esprit de Dieu de lui donner les collaborateurs dont a besoin "son ministère apostolique". Ce n'est pas le nombre de clochers qui compte, ni le nombre de communautés, mais l'élan de l'évangile. On le comprend peut-être mieux quand on regarde ce que la liturgie de l'ordination elle-même attend de nous : d'être apôtres, c'est-à-dire mis à part pour l'évangile, comme écrit Paul. Le prêtre se tient ainsi à la jointure, à la jonction, au ligament, entre le monde tel qu'il est et l'évangile dont l'Eglise est en dette. Le prêtre n'est pas d'abord uniquement pour sa communauté qui "aurait son prêtre", il est envoyé à tous les hommes, car nous devons l'évangile à tous les hommes. Le prêtre est d'abord un apôtre, un marcheur de Dieu, un itinérant de l'évangile, pas seulement pour conforter ses ouailles, mais pour rencontrer tous les autres. Avez-vous regardé un jour dans l'évangile le temps que le Christ a pris avec des hommes et des femmes qui n'étaient pas de ses disciples ?
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L'évangile place le prêtre du Christ entre un point fixe, la personne même de l'Envoyé, et une variable, les diverses cultures et les mutations des temps. Situé entre les deux, le prêtre joue le rôle d'une articulation : c'est pour cela qu'il est envoyé. N'est-ce pas le signe du chrême que de favoriser l'articulation, de la pénétrer et de l'assouplir ? Tel est son ministère apostolique. Etant situé à la jointure de l'évangile et du monde, au nom du Fils que le Père nous a donné, le prêtre relie entre elle, comme lien et relation constitutive, des communautés chrétiennes. Le sens donne leur vocation d'être elles-mêmes missionnaires, ouvertes aux autres. Avec excès, on prétend parfois que les laïcs n'ont pas besoin de prêtres ! Ils en ont besoin pour devenir précisément des "laïcs" ; ceux que l'Esprit agrège au Corps du Christ. Ce n'est donc pas une question de pouvoir, mais il y va de la nature même de la mission, celle que le Père confie à son Fils.
21 mars 2005 Homélie de Mgr Albert Rouet (cathédrale de Poitiers) Qui ouvre l'a-venir ? Dans l'application de notre Synode, nous tenons compte des orientations de l'Eglise de France sur l'annonce de la foi et le fondement de la Catéchèse. Je remercie le Père André Dupleix de nous en avoir si clairement parlé ce matin. Ce trimestre, se sont tenues 27 réunions : 9 réunions avec les personnes chargées de l'annonce de la foi, 13 réunions avec les prêtres (nous nous sommes rencontrés à chaque fois une matinée) et les réunions, maintenant classiques, des délégués pastoraux et des prêtres des Communautés locales. De ces rencontres, je voudrais retenir un mot et approfondir une question. Le mot qui revient le plus souvent dans ces rencontres - qu'il s'agissent de prêtres, de laïcs, de ministres reconnus ou simplement de personnes qui donnent un peu de leur temps à la vie de l'Eglise, est le mot "confiance". Confiance, parce que, malgré les difficultés, les incertitudes, malgré l'impression de peiner sans toujours voir de résultat, ce que nous faisons de notre mieux, vous comme moi, nous le faisons au nom de l'Evangile et, osons le dire aujourd'hui par amour pour le Christ, en réponse à son amour. Cette confiance est notre force, parce que nous essayons de vivre selon la manière dont Dieu lui-même nous traite. Comme écrit saint Jean : "Le Christ sait ce qu'il y a au cœur de l'homme et il n'a pas besoin qu'on le renseigne sur l'homme" (2, 24-25). Cependant, ce Christ lucide, nous fait confiance. Nous ne pouvons pas vivre autrement que dans cet Esprit qu'il a répandu sur toute chair, qu'il nous a donné au baptême, à la confirmation et à l'ordination. Mais la question qui va nous retenir ce soir, est évidemment la question qui a surgi sur toutes les lèvres : "Et demain ?". De quoi demain sera-t-il fait ? Vous savez - je l'espère en tout cas - que je n'ai pas de boule de cristal et que je ne tire pas les tarots. Par conséquent, je n'en sais pas plus sur demain que vous. Si vous attendez des révélations pour 2015, de ma part en tout cas, il y a des prétendus voyants extralucides qui le feraient - assurent-ils ! - mieux que moi !
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Mais ce n'est pas parce que nous ne savons pas de quoi demain sera fait, que nous ignorons par où passe demain ni où est la porte de demain. Quelle que soit la suite des événements, quelle que soit la manière dont évoluent notre société et ce monde, nous savons dans la foi par où demain s'ouvrira. Justement, ne nous trompons pas : ce qui est au cœur des réunions de ce trimestre et qui se situait déjà au centre des préoccupations du Synode, est précisément le problème de la foi. A cette question-là, "foi pour aujourd'hui et foi pour demain", nous n'avons que ce mot de Jésus-Christ : "Suis-moi !". Il ne dit pas ni où il va ni ce qu'il attend de nous, il dit : " Suis-moi ! ". Rappelez-vous sa parole à saint Pierre, le titulaire de cette Cathédrale : "Quand tu étais jeune tu mettais ta ceinture et tu allais où tu voulais. Maintenant, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voulais pas aller... Mais, toi, suis-moi !" (Jn 21, 18-22). Où le Christ nous conduit, lui le sait. Plus que nombre ou les résultats, c'est la fidélité qui importe ici. Donc la foi. Or, au moment où nous réentendons ce "suis-moi !" cette phrase de confiance la plus extraordinaire qu'une personne puisse dire à un autre, voilà que notre foi elle-même est attaquée de deux côtés. Notre bien le plus précieux, par l'intérieur, est comme enserré entre deux forces contraires. D'un côté, à l'imitation d'autres religions, nous pouvons sombrer dans l'évanescence de la foi, dans un spiritualisme tellement large, tellement tolérant, qu'il n'a plus aucun contenu. Ce mois-ci, j'ai lu les lettres d'adolescents qui demandaient le baptême et qui seront donc baptisés à la fin de cette Semaine Sainte. L'un deux écrit cette expression qui mérite très grande attention : "Mes parents ne m'ont pas fait baptisé quand j'étais tout petit, ils voulaient que je choisisse. Ils sont très tolérants. Ce n'est pas vivable." Effectivement, une dissolution anonyme de la foi en opinion parmi d'autres de même nature la transforme en une espèce de gaz qui occupe tout l'espace, sans aucun contenu propre, aucune réalité personnelle et qui évite précisément le problème de la confiance. On croit pour soi, on cherche ce qui fait plaisir, on se retrouve à son aise et, sous couvert de contacts avec d'autres, plus personne ne sait très bien qui il est, faute de percevoir le véritable visage de Dieu. Mais, d'un autre côté, l'autre tentation est celle de la dureté. Elle se comporte comme d'autres religions, parce que, aujourd'hui, les courants les plus divers traversent notre société. A ce moment-là, on rêve de croisades, d'une Eglise conquérante, d'une identité tellement forte que l'autre ne peut plus que se soumettre ou se démettre, comme si nous étions prisonniers entre l'insignifiance et l'hostilité. Qui ne comprend que ce dilemme n'est pas chrétien ? Que, précisément, il n'y a d'avenir ni d'un côté, ni de l'autre… parce qu'il s'agit là simplement de réactions psychologiques nées de la peur ou d'une volonté de conformisme. Cette alternative représente une manière de dépendre du monde ambiant en se noyant dedans ou en lui tenant tête. Il n'y a là presque rien de religieux, sinon le revêtement ou les prétextes, suscités par des réactions sociologiques - ou plus souvent psychologiques - de mentalités durcies ou inconsistantes. Ces deux tentations représentent deux formes de compromission avec l'air du temps. Elles reflètent ce monde. Ce n'est pas l'Evangile qui les dicte, mais des adaptations jugées rentables et espérées fécondes. Surtout, ces deux réactions évitent ce qui ouvre la porte à demain, dans la foi chrétienne : elles évitent la mort et la résurrection. Car demain ne sera possible que si nous acceptons de mourir à quelque chose pour que le Christ nous ressuscite. Il n'y a pas, dans l'histoire de l'Eglise, d'autre solution pour voir demain que celle de passer par où le Christ est passé, sinon nous restons dans la continuation, donc dans la répétition. Nous restons dans ce que l'homme a toujours été capable de faire : la continuité anonyme et désespérante du même.
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Si nous voulons passer par le chemin de l'Evangile, nous sommes appelés véritablement à suivre ce Christ qui, lui, ouvre les portes de demain. Car demain ne sera pas le résultat de nos statistiques, ni le résultat même seulement de nos efforts. Demain sera la grâce que Dieu nous fait d'annoncer aux hommes de demain, l'Evangile pour eux. Si nous voulons accueillir demain, comme une grâce et non pas comme une peur ni comme une fatalité, se lèvent les trois conditions de l'Evangile. La première est la condition de l'incarnation. Il n'y aura de demain pour notre foi et pour notre Eglise que si, à la suite du Christ, nous acceptons de passer par l'humilité de Bethléem, par le silence de Nazareth, par la parole proclamée, pas après pas, sur tous les chemins. Il est de bon ton, aujourd'hui, de critiquer ce qui a été il y a quarante ans l'enfouissement. On voudrait aujourd'hui de l'identité. Cela fait partie des faux problèmes et des mauvaises analyses dans lesquels nous aimons nous enliser. La question n'est pas l'enfouissement ou l'identité, mais de savoir ce qui fait sens à notre époque. Et si Nazareth fait sens aujourd'hui, nous sommes tenus à Nazareth. Si le sermon sur la montagne est à dire aujourd'hui, nous sommes tenus d'en prononcer les paroles. La question ne consiste donc pas à savoir comment chacun d'entre nous attend de se situer. L'incarnation nous demande de partir des autres, de ce monde pour savoir ce que, eux, attendent de nous, la place que nous avons à prendre. L'Evangile déborde le petit groupe qui nous plait, qui nous adule, l'Evangile regarde ces brebis sans pasteur lassées, épuisées et affamées… tout le monde. Il est facile à un prêtre de se faire sa clientèle de 40 personnes. Mais on est prêtre pour tous… surtout pour les plus loin. L'incarnation est une marche inlassable vers ceux qui, justement, n'attendent rien : vers Marie-Madeleine et le centurion, vers Zachée et les femmes pécheresses, même si les Pharisiens refusent et n'entendent pas le pardon offert. L'incarnation exige cette proximité et, là, il faut que nous mourrions à nos installations et à nos habitudes. Il serait terrible de considérer l'Eglise comme un droit acquis alors qu'elle est la grâce qui naît chaque matin. Si nous ne mourons pas à une certaine habitude, demain ne viendra pas. L'avenir est toujours dépossession. Comme le Christ qui a quitté le sein du Père et est entré dans notre humanité, il est devenu ce qu'il n'était pas. Nous avons à devenir ce que nous ne sommes pas encore. C'est l'incarnation au plus près qui ouvre la porte de demain. Deuxièmement, nous sommes la religion unique du Verbe incarné. Elle implique que, désormais, même si cela nous dérange, la cause de l'homme et la cause de Dieu sont inséparables. Nous ne pouvons plus croire que l'on rejoint Dieu en oubliant notre frère. L'attention à l'homme se tient aujourd'hui comme un critère de notre tension vers Dieu. Dans cette liturgie même, nous allons faire mémoire de tous les blessés et les malades, tous ceux que la vie a laissé de côté. Nous allons faire mémoire de ceux qui cherchent un sens à leur vie, d'un monde à consacrer, d'une terre que Dieu veut autrement, fraternelle, sainte… parce qu'Il l'aime. Tel est le rapport à l'eucharistie de la bénédiction des saintes huiles et de la consécration du Chrême. Nous ne pouvons pas, comme Eglise, vivre uniquement tournés sur nous-mêmes, sur nos difficultés, sur nos manques. Arrêtons cette consommation ! Nous ne manquons de rien… nous avons le Christ ! Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? Nous ne manquons de rien, nous avons la confiance de Dieu. Quel autre élan nous ferait marcher ? A chaque fois qu'un homme pleure, qu'un homme est humilié, nous ne pouvons pas nous taire car c'est l'image vivante de Dieu qui est blessée. Il y aura un demain si nous continuons, comme Eglise, à soutenir la cause de ceux que tout le monde abandonne et que nul ne soutient. Tout homme est digne d'envoi. Mais un envoi exige de mourir à soi pour que vive l'autre. Enfin, pendant toutes ces rencontres, j'ai beaucoup pensé à cette remarque du Christ à ses disciples : "Et vous, qu'en dites-vous ?" (Mt 16, 15). Aussi bien les prêtres en dialoguant entre eux que les personnes chargées de l'annonce de la foi, pendant les réunions, très souvent, j'ai entendu : "C'est la première fois que nous parlons comme cela ensemble, comme si nous pouvions, dans l'Eglise, parler de tout sauf de notre essentiel". Mais, nous ne pourrons dire la foi aux autres que si, d'abord, nous la partageons entre nous. Quand parlons-nous de notre foi ? Nous parlons de nos programmes, - et il le faut - nous parlons de nos agendas pour les noircir un peu plus, nous parlons de nos projets - et c'est inévitable - …mais la foi quand en parlons-nous entre nous ? Si la foi n'est pas dialogue entre nous, recherche entre nous, nous n'aurons rien à dire aux autres ! Nous annoncerons notre individualisme spirituel. Nous annoncerons ce que nous sommes : ce n'est pas l'Evangile. Il passe à travers nous, par nos médiations, mais, avant tout, retrouvons le goût de parler de la foi. Ne nous perdons pas dans des détails et des bricoles. L'heure est suffisamment importante pour aller au cœur et le cœur est ce qui fait vivre. Si nous sommes capables, entre nous, de nous dire ce qui nous fait vivre, nous anime, ce qui nous fait nous lever tous les matins et ce qui nous lance sur les routes des hommes, alors nous serons capables, comme à Emmaüs, de marcher avec ceux dont la route croisera notre sentier. L'incarnation, cette jonction d'un Dieu qui fait cause commune avec l'homme et ce dialogue entre nous, c'est par là - me semble-t-il - que l'Evangile ouvre la porte de demain. Nous avons donc à organiser notre Eglise selon une communion vitale, comme expérience visible de la vie trinitaire. C'est notre foi.
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A cette messe, nous fêtons les Jubilaires. Ils sont là. Ils ont, parmi eux, des frères, des aînés. Vous savez, comme ministre ordonné, je me mets avec vous. On fait ce que l'on peut et on a l'impression de faire si peu ce que l'on a à faire. Mais quand même, 25 ans d'une vie d'homme, 50 ans, 60 ans… où, de son mieux et autant qu'on le peut, on a donné ce qui faisait vivre : c'est beau. J'aimerai vous rappeler que, si notre diocèse a de la vitalité, s'il peut faire cette adaptation au temps d'aujourd'hui, si le Synode nous ouvre en fidélité à l'Evangile la porte de demain, tout cela est au travail de tant et tant de prêtres comme vous, que nous le devons ; de tant et tant de diacres, de ministres reconnus, de laïcs, que nous le devons. C'est pourquoi, au-delà de toutes craintes et de toutes appréhensions, au-delà de tous problèmes et de toutes incertitudes, pour vos frères ordonnés et jubilaires ; pour vous présents, religieux, religieuses, diacres : merci. Nous célébrons ce merci que le Fils adresse, en notre nom, à son Père… "L'Eucharistie par Lui, avec Lui et en Lui. A toi, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles, Amen."
5 avril 2004 Homélie de Mgr Albert Rouet (église de Thénezay) Nous venons de terminer notre deuxième synode. Par delà les évolutions inévitables et les ajustements que toute Eglise doit opérer de temps à autre, deux questions absolument radicales ont été posées à l'ensemble du diocèse. Elles concernent le cœur du message évangélique. La première touche à la pertinence de la foi dans notre monde coincé entre un matérialisme sans envergure et une crédulité à toute épreuve. L'autre problème est celui de l'articulation des ministères. On peut dire, sans trop simplifier, que l'Eglise catholique était organisée dans la mentalité, le type de fonctionnement, de bien d'autres religions : il y avait des grands-prêtres, des prêtres, des sous-prêtres, et très loin... des fidèles. Cette structure pyramidale ne se montre pas très originale. La seule question consiste à savoir si c'est vraiment cette forme que le Christ a voulue ? Nous y sommes habitués. Peut-être n'y avait-il pas d'autre solution, en un temps où si peu de gens savaient lire et écrire et pouvaient se déplacer. Il reste que la seule question importante demande qu'est-ce que le Christ a voulu. Par conséquent, la question de l'articulation entre les différents états de vie de baptisés, confirmés, mariés, de la vie religieuse et des différents ministères ordonnés ou reconnus représente une question centrale pour l'avenir de l'Eglise. Car dans un monde où les gens prennent de plus en plus de responsabilités, où une personne peut être maire de sa commune, conseiller général (je vous remercie de votre présence), animer une entreprise, présider une association, nous ne pouvons pas prétendre être témoin d'un évangile de liberté en continuant à traiter les laïcs comme des mineurs.
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Un changement de perspective sur ce point tellement ancré dans l'imaginaire réclame dans nos têtes et dans nos mentalités une profonde mutation. Nous avons le choix entre deux solutions. Ce n'est pas le médecin qui a parlé ce matin qui contredira le fait que bien souvent on ne choisit qu'entre deux misères. Ou bien nous gardons un style hérité de religions non chrétiennes, et notre avenir se résumera à quelques "Monacos spirituels", à quelques "Liechtenstein catholiques" ou, dans le meilleur des cas, à un grand "Duché du Luxembourg chrétien"...! Ou alors, si pénible qu'elle soit pour tout le monde, la mutation à l'échelle du problème exigera une véritable recomposition de la psychologie un renouveau du positionnement social. Nous devons accepter, comme prêtres, évêque et diacres, d'évoluer vers une autre manière d'organiser et d'exercer le ministère en fonction, non pas des mentalités, ni des représentations sociales, mais en fonction de ce que l'Evangile, à l'encontre des religions de son temps, et en particulier de celle au milieu de laquelle il est né, a voulu proposer : "N'appelez personne père, vous n'avez qu'un Père dans les cieux et vous êtes tous frères" (Mt 23, 8-9). Avec opportunité la célébration, pour la première fois (j'en remercie le Conseil presbytéral), de la bénédiction des Saintes Huiles et de la consécration du Saint-Chrême, se passe à Thénezay, en dehors de la cité épiscopale. Je voudrais revenir sur ces trois gestes, parce que, dans leur simplicité, ils concernent la question soulevée par notre synode.
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Nous allons commencer, entre chrétiens, par bénir l'Huile des Infirmes, l'huile des malades. C'est dire que la liturgie pose en premier, devant nous, quel que soit notre âge, quelle que soit notre condition : fidèles ou évêque, elle pose devant nous le fait de notre mort. Je sais bien qu'on a beaucoup élargi le sacrement dit de "l'Extrême-Onction" afin d'éviter la dernière extrémité, il n'empêche que le problème soulevé par cette bénédiction nous interroge pour savoir si tout le poids de la maladie et de cette souffrance encore insuffisamment traitée, si tout le poids de l'âge et parfois la perte d'intelligence, de confiance et de mémoire, bref si sous le poids de ces états dans lesquels nous faisons naufrage, nous serons capables de rester fidèles. C'est-à-dire l'ultime adéquation de notre existence au moment où le Christ lui-même a connu ce combat. Alors il a dû accepter, non pas sa volonté, mais la volonté du Père. Là où l'homme se défait dans sa chair, dans son cœur et parfois dans sa tête, à l'endroit où il perd pied, donc où il peut se durcir, se tendre, oublier, s'enfuir, ruser ou se révolter, recevoir la capacité d'être fidèle et conforme au Christ et de dire, comme dans l'évangile : "Père, entre tes mains je remets mon esprit" (Lc 23, 46). A ce niveau, il n'y a pas d'évêque qui vaille, il n'y a pas de prêtre ou de religieuse qui tienne, nous sommes devant le nu le plus intégral de la vie, de ce qui attache au Christ au moment de la plus radicale précarité. Cette onction nous rappelle que personne ne saurait se prévaloir de sa fidélité profonde. Notre fidélité nous est donnée par le Christ. L'onction nous imprègne de l'acceptation du Fils pour que, au dernier moment, au lieu de nous raccrocher à nos biens, à l'héritage à faire, à nos habitudes, nous soyons, les mains vides, devant le Christ nu et à sa suite. Puis, nous passons à la bénédiction de l'Huile des Catéchumènes. On l'utilise moins. Pourtant nous sommes tous passés par cet état. Il a été notre première étape dans l'Eglise. Il nous rappelle qu'aujourd'hui des adultes frappent à la porte. Nous ne serons l'Eglise du Christ que si la porte est ouverte. Nous serons l'Eglise du Christ que si nous nous rappelons que nous ne sommes pas chrétiens de père en fils depuis quinze générations, mais que celui qui nous accompagne sur le chemin vers le Christ est d'abord l'Esprit-Saint. Devenir chrétien demande de se laisser imprégner, se laisser emplir, de se laisser oindre par l'onction du Seigneur qui nous refaçonne, nous repétrit pour que nous soyons le visage du Seigneur. Nous ne sommes pas chrétiens par nous seuls. Nous sommes chrétien parce que l'Esprit nous façonne. Ce fait encore nous met sur un pied d'égalité. Ce n'est pas parce qu'on est évêque, ce n'est pas parce qu'on est prêtre, qu'on est meilleur chrétien. Nous avons nous aussi, comme vous frères, à être fidèles à la foi reçue, à nous convertir au Christ. Il n'y a aucun état dans l'Eglise qui soit avantagé. Egalité d'humanité jusque dans la faiblesse radicale, égalité dans la foi, parce que c'est le Dieu qui est notre Père qui nous adopte comme ses enfants. Enfin, nous arrivons à la consécration du Saint-Chrême. Etrange ! Pour le Saint-Chrême, la liturgie commence par un mélange d'huile et de parfum. Cet alliage nous rappelle qu'aucune réalité ne peut tenir si Dieu ne vient s'y mêler, s'il n'y a pas quelque part une incarnation du parfum de Dieu avec le meilleur des fruits chargé d'une forme symbolique, l'huile. Nous offrons le produit de l'olivier, fruit de la terre et du travail de l'homme, comme nous le disons du pain eucharistique. Dieu n'intervient pas à l'intérieur de l'histoire sans une participation de l'homme, une offrande. Dieu agit en collaborant. Il y a, au cœur de la foi, avant toutes choses, un mariage, le mariage de Dieu et de l'humanité, les noces entre le Christ et cette terre. Ce Saint-Chrême a d'abord servi pour nous tous. Il nous a marqués au baptême, il nous a oints à la confirmation. Pour certains, il nous a imprégnés pour l'ordination de prêtre et pour nous, François, pour notre ordination d'évêque. Le même Saint-Chrême, fait et des chrétiens et des ministres ordonnés. Intéressant... Que là encore ce soit le même signe qui se divise en deux effets. Un article de "Serviteurs d'Evangile" (3211) très important souligne l'articulation du "et... et" : un seul Dieu, Père et Fils et Esprit ; le Christ Dieu et homme et nous sommes une Eglise où existent un sacerdoce des laïcs et un presbytérat ordonné : et. Cette articulation qui compose le Saint-Chrême de deux éléments pour faire un seul produit, nous montre qu'il n'y a pas d'humanité indistincte, mais homme et femme, qu'il n'y a pas d'Eglise qui ne soit d'abord sortie de l'humanité et née du Verbe incarné : et.
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Dans l'évangile de la Passion selon saint Luc, en plein milieu de l'institution de l'Eucharistie Jésus dit "Faites ceci en mémoire de moi" (22, 19). Nous avons compris, nous catholiques, pour une part avec raison, mais pour une part seulement, comme élevant un refus à l'encontre de la position Luthérienne et Réformée, nous y avons lu seulement le pouvoir du prêtre de consacrer. Et c'est vrai. Mais c'est oublier que le "en mémoire de moi" signifie aussi : comme j'ai fait, faites-le. Peut-on consacrer l'Eucharistie sans donner sa vie ? Peut-on consacrer l'Eucharistie sans se livrer soi-même ? Comme lui l'a fait. C'est pourquoi immédiatement après le Christ, au sein même de l'institution de l'Eucharistie, ose dire "chez les païens (chez les païens, remarquons bien), ceux qui commandent font sentir leur pouvoir ou se font appeler bienfaiteurs, mais chez vous, qu'il n'en soit pas ainsi, je suis parmi vous comme celui qui sert" (22, 25-27). Nous devons revenir à cette injonction du Christ et quitter une représentation culturelle de puissance du prêtre et de l'évêque, ("Monseigneur !" je suis le seigneur de personne !). En effet l'Eglise n'est pas maîtresse, elle est servante. Tant qu'à l'intérieur de notre fonctionnement d'Eglise nous n'aurons pas manifesté cette humilité, ce que nous disons sera des mots uniquement pour les hommes qui nous entourent et nous adulent. Avez-vous songé qu'immédiatement après, dans la construction de ce chapitre de saint Luc, arrive un passage éblouissant ? Parlant à Pierre qui est prêt, bien sûr, à aller en prison et jusqu'à la mort... Tu parles ! Jusqu'à la mort ! On verra plus tard, mais pour l'instant ce n'est pas le moment. Jésus lui répond "qu'il va être passé au crible" (v. 31). Et Pierre, ce Pierre qui n'est pas un seigneur, deviendra, comme dit l'épître au Hébreux, "enveloppé de faiblesse" (5, 2). Ce n'est qu'après l'épreuve qu'il pourra réconforter ses frères. Nous ne pourrons jamais réconforter les hommes, tant que nous n'aurons pas goûté à la faiblesse de l'humanité. Ce n'est pas en nous exaltant que nous nous rapprochons des autres, c'est en leur lavant les pieds. C'est cela que le prêtre doit signifier aujourd'hui, parce qu'il est pasteur, mais pasteur d'adultes. Ce n'est pas en les contraignant à manger qu'on fera grossir les brebis, elles n'en feraient que dépérir. Je pense que nous touchons ici une question de crédibilité. Tout le monde veut être chef, tout le monde veut être patron, tout le monde veut être président. Nous ne sommes rien de tout cela ! Dans l'Eglise du Christ, nous sommes simplement les témoins humbles donc fidèles de la figure qu'il a prise, celle du serviteur. De la même façon que l'huile articule en souplesse les différentes pièces d'un moteur, nous avons, nous, parce que consacrés comme prêtres, à articuler les chrétiens les uns avec les autres. De faire des multiples activités dont ils sont tout-à-fait capables d'être responsables, l'unique corps du Christ. C'est-à-dire que l'endroit de notre humilité et de l'humilité de notre service prouve l'exactitude de notre vérité, donc de notre gloire, comme pour le Christ. C'est dire, pour vous comme pour moi, que l'équilibre psychologique indispensable n'est pas à chercher dans la suprématie, n'est pas à trouver dans les titres, les habits ou les honneurs, mais dans cette humble fidélité, toujours catéchuménale, de la découverte du Christ, dans cette reconnaissance que nous sommes enveloppés de faiblesse, comme il est dit pour la bénédiction de l'huile des infirmes, parce que là nous touchons le plus nu, le plus cru de l'humanité. La vérité de notre ministère presbytéral est d'arriver à rejoindre la vérité de l'humanité là où elle assume son sort et construit son histoire. Le plus pauvre, le plus juste est aussi le plus nu, et jusque là. Par conséquent la seule reconnaissance que nous puissions espérer est celle du Christ "Entre dans la joie de ton Maître, entre bon et fidèle serviteur" (Mt 25, 21). C'est cet amour que nous avons promis, dans notre fragilité, dans notre petitesse. Vos prêtres ne sont pas des héros ni des chefs. Il suffit qu'ils aient été fidèles au Christ, c'est leur joie, c'est leur raison d'être, c'est pour que vous le soyez qu'ils sont là. C'est probablement la plus grande des reconnaissance que de dire d'un prêtre : "il m'a aidé à aimer ce Christ".
14 avril 2003 Homélie de Mgr Albert Rouet (église St-Hilaire-le-Grand de Poitiers) La Fête Chrismale redit l’origine et la mission de notre Eglise. Nous le rappeler est particulièrement important en cette année où nous célébrons la fin de notre Synode diocésain. L’origine est dans le Christ Ce matin, nous étions là où sainte Radegonde a œuvré, nous rappelant qu'il n'y a pas d'Eglise du Christ sans charité et que l'appel qui l'a arrachée à une vie finalement nantie, cet appel à tout laisser pour l'unique époux qui est le Christ, il nous appelle encore aujourd'hui à nous lever et à marcher à la suite du Christ. Marcher à la suite du Christ nous introduit dans l'immense charité de Dieu, dans ce qu'il est de plus intime : sa vie trinitaire. Ne pensons pas qu'il y ait d'un coté une vie spirituelle tellement pure qu'elle serait désincarnée et, de l'autre, ce qu'on appelle aujourd'hui avec un peu de dédain, le social. Comme si faire vivre les hommes n'était qu'une conséquence, pour bon caractère et dames d'œuvre, de la foi chrétienne. Où nous étions ce matin, la vie de Radegonde attise en nous l'exigence, au nom du Christ, de faire de cette terre la terre selon le cœur de Dieu, une terre fraternelle parce que filiale. Radegonde unit à la fois l'extrême dévouement et l'intimité la plus radicale avec celui à qui elle a vraiment donné sa vie : Jésus de Nazareth. Ce soir, nous voici dans cette église, où Hilaire fut enterré, où son corps a reposé, lui qui a payé du prix de l'exil et d'un travail incessant, cette annonce de la Foi, cette fidélité à la splendeur de Dieu, à laquelle il avait consacré sa vie, parce que le Verbe fait chair, a saisi au plus profond de son être ce fonctionnaire d'un empire déclinant et il en fit un chrétien.
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D'abord un chrétien. Au nom de notre baptême : avant même d'être prêtre, diacre, évêque, ministre reconnu, il existe une réalité première, cette imprégnation du Christ de notre existence. Ce qui nous habite de plus radical, n'est ni notre fonction, ni notre titre ni même notre ministère, mais cette capacité à nous laisser prendre par l'Oint du Seigneur, le Christ. A faire que notre existence toute entière, marié ou célibataire, religieux, religieuse, prêtre, diacre, séminariste ou retraité, qu'importe, que notre existence soit l'écho amoureux de cette parole fondamentale de Dieu à chacun de nous : “Je t'aime et mon amour imprègne ta vie”. La mission est celle du Christ. Il fut complètement pénétré, imprégné par l'Esprit du Père, au point que toute son existence n'a été que l'accomplissement filial, amical, amoureux, de la volonté de son Père. Cette coïncidence intime, marie ce que le Christ voulait pour lui et ce qu’il voulait avec son Père. C'est parce qu'il été si profondément intime avec le Père, Un avec lui, qu'il a aimé passionnément ses brebis, ces hommes et ces femmes que le Père lui donnait. Dans chaque homme, lui, le Christ, Fils unique du Père voyait l'image paternelle. C'est pourquoi il n'y eut pour lui, aucun perdu, aucune brebis abandonnée, aucun homme inutile, stérile, personne de trop. Il a donc pris la seule place qui convienne à l'Amour, la dernière. Celle du Serviteur. Notre mission depuis l'origine, est la même : celle du Christ. Ce que Radegonde fit en son temps, ce que Venance Fortunat, autre évêque de Poitiers, chanta lui aussi en son temps, ce qu’Hilaire a écrit et défendu, au prix parfois de sa liberté d'expression, cela aujourd'hui est l'exigence que le Christ place en nos mains. C'est pourquoi nous célébrons un synode. L'exigence de l’Evangile n'est pas d'abord celle de l'évêque seul, ni des prêtres, ni des diacres, comme s’ils pouvaient tout faire à eux seuls, elle est l'exigence communautaire de notre Eglise. C'est ensemble que nous sommes redevables de l'Evangile au monde qui nous entoure. C'est ensemble avec la même responsabilité, en des charges différentes, que, ayant la même mission, nous devons donner l'Amour de Dieu et de ce monde à ceux qui vivent au milieu de nous.
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La liturgie, que beaucoup d'entre vous n'ont jamais vue, apporte comme une catéchèse de cette origine et de cette mission. Dans un instant avec quatorze prêtres, représentants des quatorze territoires du diocèse, qui ont déjà accompli leur étape synodale, pris leurs décisions et commencé à les appliquer, nous monterons devant les Saintes Huiles. Nous commençons par bénir l'Huile des Malades, “l'huile des infirmes”, comme dit le vieux texte : infirmes dans leur corps, dans leur tête, dans leur cœur. Mais aujourd'hui aussi, infirmes du travail, à un moment où le chômage reprend, infirmes de reconnaissance sociale, quand on n'a plus qu'à prendre la route ou à prendre la drogue pour avoir l'illusion d'exister encore. Toutes ces brebis harassées et perdues, dispersées dans notre société et qui ont fait pleurer le Christ. Chose étrange, nous sommes scrupuleusement attentifs, de manière presque janséniste, à la qualité de nos vertus et de notre morale, nous surveillons notre progrès et nos sacrifices, avec autant de précision que les cours de la Bourse... Jamais pourtant l'Evangile ne montre le Christ aussi scrupuleusement attentif à l'évolution individuelle. Non pas qu'il se désintéresse des qualités de chacun, mais il s’émeut de voir les gens harassés, les brebis dispersées, les habitants de Jérusalem en larmes, ces groupes de personnes sans espoir, désespérés... Songez : ces gens, en pleine nuit, n'ont même plus d'endroit où trouver un quignon de pain... Là, Jésus est troublé, ému, jusqu'au plus profond de lui-même, de la même manière qu'il sera troublé et ému à Gethsémanie. Qu'est-ce qui émeut le corps du Christ ? Qu'est-ce qui trouble sa propre personne, sinon de voir des hommes traités inhumainement, de voir ce monde qu'il aime et dans lequel le Père l'a envoyé, se déshumaniser goutte à goutte. Car nous avons l'horrible capacité d'être tranquillement, bourgeoisement inhumains. Ce calme nous rassure, mais il est mortel. Commencer par bénir l’huile des infirmes nous redit que nous ne serons pas l’Eglise du Christ si nous ne faisons pas tout pour relever ceux qui souffrent. Non pas de manière paternaliste et de loin sans nous salir les mains, mais comme le Christ, usant ses pieds pour chercher la brebis perdue, fraternellement. Ensuite nous bénirons l’Huile des Catéchumènes. Notre Eglise n’est pas complète. Elle est trouée de tous ceux qui lui manquent. Mais le Catéchuménat n’est pas un taxi de secours pour, au dernier moment, rattraper un train qu’on aurait raté. Notre Eglise toute entière est catéchuménale, car toute entière elle se tient à la porte de l’Evangile pour inviter ceux qui cherchent un sens à leur vie, à découvrir la Parole vivante du Seigneur. Notre Eglise découvre ainsi, par ceux que le Christ lui donne, des chemins qu’elle ignorait encore pour mieux découvrir le Christ qu’elle aime. C’est pourquoi, une seule fois dans l’année, en un seul endroit du diocèse, s’effectue la bénédiction de l’huile des catéchumènes. Car le catéchuménat nous concerne nous aussi en tant que nous sommes à la recherche de Dieu, à la découverte du Christ, en apprentissage d’être chrétien et que jamais nous ne pouvons prétendre tout connaître, tout savoir et prendre notre retraite de croyant. Quand on aime, on est toujours le catéchumène de celui qu’on cherche. Et plus on le rencontre, plus on désire l’aimer davantage. Les catéchumènes sont les racines actuelles de toute notre Eglise : appelés ensemble, confirmés ensemble ! A ces catéchumènes la prière demande “courage et intelligence”. Courage aujourd’hui pour ne pas nous plier à des conformismes, pour ne pas trouver de fausses raisons de ne rien faire, pour ne pas prétexter d’agendas trop remplis et juger qu’on ne peut plus inventer, pour estimer que, du moment qu’on a tout essayé, il n’y a pas encore à tenter à nouveau, comme ce semeur qui va semer sur le chemin, dans les épines, dans les cailloux, mais qui n’arrête pas de semer la Parole. Le courage d’entreprendre, parce que l’Evangile d’hier, comme une aube de Pâque, renaît nouveau ce matin même et nous appelle encore et toujours. Et intelligence ! Nous sommes dans un monde compliqué où les problèmes sont difficiles, où nous avons charge, non pas de présenter une foi tranquille et sans peine, mais d’arriver à comprendre ce monde pour savoir comment, en dialogue, lui dire la foi et savoir aussi comment penser notre foi pour qu’elle prenne sens dans ce monde.
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Enfin, vous verrez, Frères, les prêtres imposer les mains avec moi. Nous terminerons par la consécration du Saint Chrême. Ce geste explique ce que nous faisons aujourd’hui. Ne pensons pas qu’inviter ensemble : prêtres, diacres et ministres reconnus soit le mélange de tout et déprécie le rôle de l’un au profit de l’autre, comme si l’on pouvait mesurer la mission à la part de pouvoir que l’on entend conserver. Le même Saint Chrême nous a marqués au jour de notre Baptême, nous a imprégnés au jour de notre Confirmation. Comme prêtres, il a oint nos mains. Comme évêques, François et moi, il a coulé sur notre tête ! Le même Saint Chrême, car il n’y a qu’un Esprit du Christ unique, fait de nous un peuple sacerdotal, c’est-à-dire un peuple capable de s’offrir lui-même pour la vie du monde et la gloire de Dieu, un peuple capable de se livrer, de se donner, quoi qu’il en coûte, comme le Christ, par amour de Dieu et des hommes. Etre marqué du Chrême pousse à faire de sa vie une eucharistie offerte, donnée, sans compter, jour après jour, malgré les échecs, les incompréhensions, les difficultés, par un amour de plus en plus purifié, unique et nécessaire. Ce même Saint Chrême, qui fait de nous un peuple sacerdotal attaché au Christ, montre aussi que l’Esprit qui bâtit le Corps du Christ, attache ce Corps par des jointures que Dieu a choisies, par des ligaments dont il donne et la force et la souplesse, afin de relier l’ensemble du Corps à la Tête, à l’offrande pure du Christ, à son actualité. C’est pourquoi l’Esprit qui fait l’Eglise fait le prêtre, de telle façon que cette Eglise ne soit pas simplement la conséquence, la suite des disciples du Christ, comme si elle était la veuve de Jésus Christ. Mais aujourd’hui les prêtres vous attachent à cette source première de l’offrande du Christ, ils font de vous, par cette attache même, l’unique Corps du Christ. Ce corps est organisé par les dons de l’Esprit. Le même Esprit unit en un seul corps et nous met au service les uns des autres dans le même Christ. Il donne à quelques-uns de relier à cette unique origine, le Fils offert. Il donne à tous de vivre de Sa vie et d’en témoigner. Il y a donc un lien entre l’imposition des mains que les prêtres accomplissent sur les ordinands et cette imposition des mains sur le Saint Chrême qui édifie l’Eglise du Seigneur. Car le travail du prêtre n’est certes pas de tout faire, nous ne pouvons plus tout faire, mais de relier en Eglise, dans le Christ, les activités multiformes des chrétiens. C’est ce visage d’Eglise que nous donnons en synode aujourd’hui. Ministres reconnus : je voudrais les remercier, pour leur dévouement, leurs multiples tâches inlassablement reprises. Ils découvrent maintenant, ce que peut-être, nous, prêtres nous avons découvert depuis longtemps, que l’Amour n’est pas aimé, que l’Evangile laisse parfois indifférent, qu’on n’annonce pas le Christ sans passer par les chemins même du Christ. Et vous, frères diacres, qui rappelez à notre Eglise qu’il ne lui suffit pas d’être bien organisée, en forme, dynamique, opulente, mais que nous avons un monde à construire. Que les activités familiales, professionnelles, syndicales, politiques, associatives, là où les hommes créent de l’humain, le Royaume de Dieu avance. Vous êtes, au nom du Christ, le signe du Créateur qui veut conduire à son achèvement la création qu’il nous a confiée. Et vous, prêtres très chers, vous sans lesquels il n’y aurait pas d’Eglise du Christ, qui la nourrissez de son Corps, qui la relancez par son offrande, qui en faites cette construction organisée dont parle l’apôtre Paul, qui, de toutes ces pierres vivantes que sont les chrétiens, façonnez, dans l’Esprit, le Temple de l’Esprit même, la Demeure de Dieu.
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Jamais dans l’Evangile, le Christ ne pose la question qui revient trop souvent aujourd’hui : quelle est notre place ? Relisez l’Evangile, vous ne la trouverez point. Pourtant, Jésus avait devant lui un sacerdoce bien établi, une tribu réservée, des fonctions définies. Il savait, comme tout le monde, qu’à Tyr et à Sidon, des sacerdoces païens avaient leur culte, leur place, leur définition, leur fonction, leur situation sociale. Jamais le Christ ne parle de la place du prêtre, du diacre ou du ministre. Qu’importe la place, au fond ? Car notre reconnaissance n’est pas d’abord sociale, elle est dans notre cœur : “Je vous appelle mes amis...”. Où qu’on soit, l’amitié demeure. C’est l’heure de la foi, ce n’est pas l’heure de la place. Par contre (et cela vaut tout autant pour l’évêque), si le Christ ne parle jamais de la place, il parle fréquemment de la manière. Où que nous soyons, quelle que soit la position sociale qu’on nous octroie, la reconnaissance publique dont on nous gratifie sans que nous la recherchions, il existe une manière évangélique d’exercer la charge reçue et c’est elle qui compte. “Chez les païens, les rois et les gouverneurs aiment faire sentir leur pouvoir. Chez vous, il n’en sera pas pareil. Celui qui veut être le premier, prenant un petit enfant, qu’il se fasse le dernier”. “Vous m’appelez Maître et Seigneur, vous avez raison, je le suis, mais je vous ai lavé les pieds...”. Telle est la manière du Christ. De quoi demain sera fait malgré les avancées du Synode ? Qui peut le dire ? Les places varient, une chose reste : cette manière christique de servir. C’est l’Evangile, c’est la mort et la résurrection, c’est Dieu tout entier en sa générosité.
25 mars 2002 Homélie de Mgr Albert Rouet (église Notre-Dame du Planty de Poitiers) Ce matin, nous avons accueilli, comme à chaque journée du Lundi-Saint, un intervenant extérieur au diocèse, pour nous aider à réfléchir. L'invité de ce jour est le Père Bernard Lagoutte, actuellement recteur de la Basilique et des pèlerinages de Lisieux, mais qui fut pendant neuf ans, secrétaire général de la Conférence des Evêques de France. Il est donc un bon connaisseur de la préparation, de la réalisation et des conséquences des synodes qui se sont tenus dans 75 diocèses de France, soit un peu plus des 3/4. Son exposé était extrêmement documenté. Un point m'a frappé, ainsi que des prêtres et des diacres du diocèse. Les homélies du Lundi Saint reçoivent parfois une audience au-delà du diocèse ! je voudrais donc prendre tout de suite deux précautions, l'une de méthode et l'autre de respect. Par respect, nous n'avons pas à juger ce que peuvent faire d'autres diocèses. Ils ont une autre histoire, d'autres objectifs et des moyens différents que nous. Précaution de méthode ensuite : un piège se glisse à demander aux chrétiens comment ils envisagent l'avenir de leur propre Eglise. L'interrogation est normale. En même temps, ne soyons pas étonnés si les réponses à de telles questions enfernent l'Eglise dans son fonctionnement interne. Car la réponse est en partie contenue dans la question : l'Eglise se répond à elle-même. elle est donc tentée de se parler à elle-même. Beaucoup de Synodes se sont préoccupés de l'agencement interne de l'Eglise. Il faut bien le faire j'en suis parfaitement d'accord, mais la grande limite de cette méthode, le grand silence des conclusions que nous avons entendues ce matin, c'est de fournir peu d'éléments sur la mission et encore moins sur les hommes et les femmes qui nous entourent.
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Serait-ce que d'un seul coup notre Eglise ne se préoccupe plus que d'elle même ? Serait-ce que, fascinée par une restauration, on attribue à la modernité d'avoir perdu la générosité ? Serait-ce que notre temps qui comprend trop d'avortements de petits d'homme, serait en train d'avorter de l'espérance ? On est au-delà des méthodes, des moyens, ou des ajustements nécessaires, on est devant un problème qui touche l'avenir de notre société dans lequel l'avenir de notre Eglise est compris. Je trouve grave pour ma part, je vous le dis peut-être avec un brin de souffrance, que tant de travaux de synodes, tant de soucis, de peines, de générosité même, aient replié l'acteur apostolique sur des agencements paroissiaux et des fonctionnements structurels. Certes, il les faut, je n'ai pas envie d'en médire. Mais l'Eglise n'existe pas d'abord pour eux ! Ne confondons pas les moyens avec la fin. En commençant la messe, j'ai dit en votre nom une oraison, mais écoutons-nous les oraisons ? Je vous en relis la finale : "Puisque tu nous a consacrés en Lui (le Christ), fais que nous soyons pour le monde les témoins de l'Evangile de Salut". D'un seul coup, au cœur d'une messe chrismale qui concerne la vie chrétienne et les ministères ordonnés tels que le Christ les a voulus en envoyant ses apôtres, l'ouverture du Christ, l'Envoyé du Père, nous contraint à regarder au-delà de nos murs. Par un paradoxe étonnant nous sommes en quelque sorte à front renversé ! Nous allons bénir et consacrer les Saintes Huiles, actes liés à la vie de l'Eglise dont je vais maintenant vous montrer la dimension missionnaire. En même temps, notre Eglise consacre beaucoup de temps à des synodes célébrés en principe pour relancer la mission, mais qui s'achèvent comme une recherche identitaire parce que tournés vers la vie intérieure aux communautés. La première bénédiction vient sur l'huile des malades. Nous sommes une société d'une technicité invraisemblable, extraordinaire pour diagnostiquer les maladies, les prévenir parfois et les guérir par des moyens dont on avait pas même l'idée il y a vingt ans. Nous savons soigner les gens et, jour après jour, nous découvrons des prouesses que le corps médical est capable d'accomplir et de perfectionner, ce progrès nous rend en même temps de plus en plus exigeants, injustement exigeants au point que, si un médecin qui n'est jamais qu'un artiste, point infaillible se trompe un tant soit peu, il risque une procédure dont on attend évidemment beaucoup d'argent. Nous savons soigner, savons nous guérir ? Je me souviens d'une petite vieille que j'allais voir à l'hôpital qui m'a dit : "Mon Père, je vais sortir demain, qui viendra me voir après ?" Nous savons soigner parce que nous avons une technique, des médicaments, des instruments, des opérations extraordinairement efficaces. Mais la guérison d'un malade suppose qu'il soit réinséré dans le corps social. Soigner, nous savons, guérir dépend non plus des médecins, mais de la manière dont un malade va être réintroduit dans le corps social qui est le sien. Pouvons-nous dire aujourd'hui que le Sida n'isole plus à cause de la peur ? Que tel maladeatteint d'un cancer dont tout le monde sait qu'il ne s'agit pas d'une maladie transmissible, ne connaît pas d'isolement, par la criante ancestrale des graves affecitons. Ainsi cette femme : "Le jour où j'ai dit à mon mari que j'avais un cancer, il est parti !" Et ces personnes âgées, dont on s'occupe admirablement, mais qui meurent à petit feu, seules dans des maisons spécialisées. Et c'est en premier l'échange qui meurt. La plus grande plaie sociale n'est pas l'insécurité, mais certainement la solitude. Voilà que l'huile qui pénètre, qui entre dans le corps de quelqu'un, nous allons la bénir. Rappelez-vous l'épître de Saint Jacques : "Si quelqu'un est malade, qu'il appelle les anciens de l'Eglise" (5, 14). Ce que demande cette prière pour les malades, c'est que la communauté vienne entourer un membre souffrant de son corps. Au départ du sacrement qui oint des malades, c'est précisément pour ne jamais laisser seul quelqu'un qui non seulement affronte la mort, mais risque d'affronter la mort sociale avec la solitude, le désespoir. La souffrance isole. il reste à franchir cette barrière pour maintenir l'humanité de cette situation dangereuse. Bénir cette huile affirme publiquement que nous ne laisserons jamais tomber l'un des nôtres. Que si l'âge vient, que si la maladie tombe, que si l'handicap échoit, cette personne jamais ne sera seule, car elle est un frère et elle est une sœur. Pour cette célébration, le presbytérium se rassemble : cet événement rappelle à la communauté sa responsabilité commune de ne jamais abandonner, quel que soit son état, l'un des siens. C'est redire au prêtre qu'il a charge non pas d'abord de commander, mais d'engendrer de la fraternité. Il redit à chacun des membres de sa communauté que si un membre est oublié, la communauté est blessée ; que si quelqu'un est abandonné, la communauté ne répond pas à sa mission. L'onction des malades affirme, contre la solitude et la souffrance, contre l'isolement et la rupture la radicale fraternité du corps que nous formons. L'évêque qui bénit cette huile nous envoie comme ceux qui renversent les murs de la solitude.
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Ensuite nous allons bénir l'huile des catéchumènes. La prière nous introduit dans cette liturgie du seuil à laquelle les diacres sont tellement attachés. Belle liturgie : quelqu'un frappe à votre porte, quelqu'un se présente devant vous. Il a pu venir de lui-même, ou vous l'avez hêlé, mais cette personne n'avancera que si vous lui dites humblement d'entrer. Le seuil est même un endroit que les anciens trouvaient dangereux. Cet endroit très particulier possède une marche, une pierre. Il y a une marque, on change de lieu. On peut toujours rater son entrée ou sa sortie ! C'est pourquoi il est tellement important de soutenir ce passage. Le synode : franchir ensemble un seuil. Voilà que nous allons bénir une huile qui est destinée à ceux qui passent le seuil, à ceux qui viennent nous rejoindre. Certains parmi vous ont fait ce passage. Ils sont entrés et on été accueillis. La prière pour bénir cette huile rappelle la lutte, le combat, l'effort, parce qu'on ne devient pas chrétiens comme on s'inscrit à une association. On devient chrétien par conversion. Car l'appel entendu, l'amour pressenti bouleversent la vie. Combat toujours actuel, et combat public comme la liturgie. Aujourd'hui, la lutte nous attend, nous qui bénissons l'huile des catéchumènes. Curieusement, dans notre pays (on peut pas dire partout pareil on en demande pardon à ceux qui viennent de pays où les chrétiens sont moins libres), nous sommes libres de parler de Dieu. Mais honnêtement, frères, ce Dieu dont il est abondamment questiobns, on en a fait n'importe quoi ! Vous ne serez jamais ennuyés, vous ne serez jamais dénoncés, vous ne serez jamais incarcérés pour une parole touchant Dieu. La liberté d'opinion ne garantit ni de la banalisation ni de la satire cruelle. Si bien qu'on attend de nous, une folklorique tgranquillité. Comme disait Napoléon III : "Je préfère payer un prêtre plutôt que deux gendarmes". Il en attendait bien sûr le même résultat ! Aujourd'hui, dans notre pays, le discours sur Dieu n'est pas un discours dangereux. Ce n'est donc pas là que se lèvera une lutte. Il reste à soutenir un effort intellectuel d'exactitude, une lutte pour le respect (de respect, je dis bien) des opinions des autres. Cette déférence première envers les idées émises repose sur une mutuelle confiance dans la recherche de la vérité. Or cette politesse intellectuelle, ce crédit d'estime s'effirtent. Veillons à leur maintien, aussi dans une église où la liberté de parole est en train de geler. Ce n'est pas un signe de grandeur. Respect de l'opinion des autres mais surtout respect de l'homme lui-même. Aujourd'hui, l'endroit de la lutte porte sur l'homme, cette seule image de Dieu que nous ayons. La précarité continue, l'écart entre ceux qui ont à peine de quoi vivre et ceux qui regorgent de biens continue. Savez-vous que l'extrême de la fourchette des salaires est de 1 à 77 ? Chiffre qui rappelle quelque chose à une oreille évangélique.... Le combat que nous avons à mener aujourd'hui est pour que l'homme soit homme. On l'abandonne à lui-même, on en fait un yo-yo, selon la baisse ou l'augmentation de la croissance. Jamais de telles variations au nom de la croissance n'ont révélé combien l'homme n'a été aussi méprisé ! On nous attend aujourd'hui comme chrétiens sur ces questions. Au nom du Christ, que nous soyons les défenseurs de la justice et de la dignité de chacun de nos frères humains. Le seuil de l'humanité reste à franchir chaque jour. Un synode qui ne porte pas comme une exigence fondamentale l'impérieux devoir de s'occuper des malmenés de la vie, qui vivent parmi nous en Poitou ne serait pas fidèle à sa mission. oublier ceux qui sont tentés par le suicide (nous sommes au-dessus de la moyenne nationale), un synode qui ne se poserait pas ces questions, ne serait pas un synode catholique - selon l'essentiel de l'homme - en fidélité à l'évangile.
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Enfin, nous allons consacrer le Saint Chrême. Chaque prêtre, comme pour une ordination, tirant de lui-même ce qu'il a reçu, impose avec moi les mains pour que son être même, passe dans l'huile qui fera l'onction. Il n'y a pas d'huile sainte qui signifie davantage le seuil. Le Saint Chrême, nous l'utilisons quand quelqu'un passe le seuil du baptême devenant enfant de Dieu. Le Saint Chrême, nous le recevons comme quelqu'un d'enfant qu'il est, même s'il est adulte extérieurement, devient adulte dans la foi, envoyé par le Christ à la confirmation. Le Saint Chrême, nous le recevons dans nos mains et, consacrés par lui, nous devenons serviteurs du peuple de Dieu comme prêtres. Il a été verisé sur ma tête pour faire de moi un évêque de l'Eglise catholique, membre du collège de ceux que le Christ a envoyés. Les seuils : devenir chrétien, confirmé, prêtre et évêque. On pourrait, bien entendu tenir le Saint Chrême la consécration de la séparation, c'est à dire faire de l'onction reçue un titre de reconnaissance sociale, un titre de pouvoir avec l'argent qui rôde toujours en ces zones. C'est curieux comme le sacré a besoin de fonds et en tous les temps, on rencontre cettre liaison. Il nous suffit d'avoir de quoi vivre. Nous manquons d'un peu d'argent mais tellement d'autres en manquent plus que nous. Comme évêque, comme prêtres, comme chrétiens, au moment où le Christ nous attache à lui, parce qu'il est l'Envoyé du Père, nous lui ressemblons le plus car il nous façonne selon son envoi. Il nous tire de nous mêmes. Au moment où le Christ nous fait adhérer à lui, il nous envoie, sans rien, sans argent, sans manteau de rechange, les mains nues et le cœur brûlant. Le Saint Chrême nous consacre pour nous donner. A l'inverse de beaucoup de religions où la consécration constitue une mise à part pour monter sur un piédestal social, voilà que le Saint Chrême nous enfouit comme le sel ou le levain. Une semence en terre. Comme une huile qui pénètre au cœur de l'être, comme un homme jeté au cœur du monde. Mis à part, consacrés pour l'évangile et pour rien d'autre. Pas pour soi, pas pour ses idées. Il nous faut rejoindre ceux dont la vie n'a plus de sens, et ceux dont la vie a un autre sens pour que nous travaillions avec eux.
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Cette liturgie paraissait tournée vers la vie interne de l'Eglise. Et elle l'est, à condition de bien comprendre l'Esprit qui anime la vie de l'Eglise. Cette liturgie tournée vers la vie interne, vers le cœur de l'Eglise, rappelle que le cœur de l'Eglise est traversé par le don que le Christ fait de son Eglise au monde. Tel est l'endroit où le Christ fait don des chrétiens aux autres hommes. Au moment où nous prenons conscience que nous sommes consacrés, marqués par l'onction du Christ, semblables à lui, nous découvrons que nous n'avons pas d'autre raison, chacun d'entre nous baptisés, confirmés, prêtres et évêques, nous n'avons pas d'autre raison, comme le Christ, que de donner notre vie. Passons le seuil et partons.
9 avril 2001 Homélie de Mgr Albert Rouet (église St-Cyprien de Poitiers) En remettant en honneur très vigoureusement la notion centrale du Mystère Pascal, le Concile Vatican II nous ramène avec générosité aux enseignements les plus constants, les plus clairs et les plus forts des Pères de l'Eglise. Pratiquement dans tous ses textes le Concile parle du Mystère Pascal comme constituant le cœur même de la vie chrétienne. Le décret sur la liturgie le définit comme la "tradition apostolique" (106). "Les événements de la vie sont sanctifiés par... le Mystère pascal" (61). Si le "Ministère des prêtres s'enracine dans la Pâques" (Presb. ord. 23,) "les fidèles y sont associés par l'Esprit Saint" (Sur l'Eglise, 22). Cet acte fondateur accompli par le Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5) "fait passer du vieil homme à l'homme nouveau" (Les Missions, 13). Le concile demande aux séminaristes (Sem. 8) d'y adhérer "comme il convient à ses amis", pour devenir "capables d'y initier le peuple qui leur sera confié". Le concile renvoie notre Eglise à sa source. Il lui rappelle, sa richesse la plus splendide depuis sa fondation apostolique. Il rejoint l'établissement des première réflexions théologiques qui constituent la base, encore actuelle, de toute réflexion vraiment fructueuse dans le peuple de Dieu. La Tradition ne s'arrête pas aux décennies qui nous ont précédés, ni même à l'époque de la Réforme. La véritable Tradition apporte cet esprit et cette source qui remontent, par les Apôtres, au Christ lui-même, l'origine coulant toujours au-delà de ce que nos mains peuvent en saisir.
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En parlant du Mystère Pascal comme de l'expression la plus juste de notre foi, que veut dire exactement le concile Vatican II ? Vers la Transfiguration Une image nous le fera aisément comprendre. Imaginez que vous ayez une maison et que cette maison brûle, il n'en reste plus que les quatre murs. Supposez maintenant que vous ayez une bonne police d'assurance. Vous obtiendrez, après un certain temps, un chèque qui vous permettra de reconstruire votre maison ad integrum, c'est-à-dire exactement à l'identique, selon l'intégrité de ce qu'elle était avant le sinistre. On voit très bien ce que signifie cette comparaison : le Salut accomplirait ainsi simplement un retour à la condition initiale, comme si l'action du Christ avait effectuée pour nous se résumait en un aller et retour. Après une visite dans les ténèbres désertiques de Saharas spirituels, l'homme reviendrait au port d'attache que le péché lui avait fait perdre. Or, ce n'est ce que disent ni la Tradition, ni même l'Apôtre Paul. Nous touchons les réalités les plus fondamentales de notre foi qui, aujourd'hui, ont besoin d'être redites. Rappelez-vous ce qu'écrit Paul : "Ceux que le Christ a justifiés, il ne les a pas simplement ajustés à son pardon, mais il les a également glorifiés" (Rm 8, 30). Le Christ a en vue non pas uniquement un retour à ce que nous étions, ce qui serait parfois bien lassant, avouons-le, et qui se retrouve dans d'autres mythologies. Le Christ est venu répandre l'Esprit sur nous afin que nous devenions ainsi des fils. Il nous donne la transfiguration profonde de notre humanité. Transfiguration de ce monde, car "la création, comme écrit Paul aux Romains, gémit dans l'attente de sa véritable naissance" (Rm 8, 22). Nous sommes une terre en gésine, nous sommes une terre en train d'accoucher d'un monde que Dieu appelle de tous ses vœux. Mais également transfiguration pour nous-mêmes, puisqu'aux Corinthiens Paul écrit cette phrase : "Si quelqu'un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. L'être ancien a disparu, ajoute-t-il, un être nouveau est déjà là" (2 Co 5, 17). Le Mystère Pascal a pour objet de nous transfigurer à l'image du Fils ; d'être changés de jour en jour, grâce à l'action de l'Esprit-Saint, en une image de plus en plus fidèle au Fils unique de Dieu, Jésus Christ, notre Seigneur (2 Co 3, 18). "Le tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le Christ" (2 Co 5, 18). C'est ainsi que la parole vive de la réconciliation nous fait "justice de Dieu" (v. 21). Dans l'Alliance Nouvelle Or, on ne peut obtenir cette grâce de la transfiguration que si nous acceptons de mourir à nous-mêmes, que si nous acceptons de nous laisser totalement saisir par le Christ. Rappelez-vous, frères-prêtres et diacres, ce moment de la prostration où vous étiez abandonnés, comme au tombeau, à la volonté de Dieu. Ne cherchant plus ce qui nous plaît, mais prêts à entendre la voix pour tout appel, même parfois stupéfiant, où la mission nous entraînera. La mort à soi-même, n'arrive jamais quand on le voudrait, ni comme on le voudrait ! Elle nous saisit pour nous laisser donner et se laisser donner à l'image de Celui qui a posé sa vie pour nous. Ce qui est en cause ici, c'est véritablement d'être un avec le Christ. "Si quelqu'un est dans le Christ, écrit Paul aux Galates, il n'y a plus ni homme ni femme, il n'y a plus homme libre et esclave, il n'y a plus le Juif et le Grec, tous, vous êtes un dans le Christ" (3, 28). Notre vie de baptisés, notre service de ministres de l’Evangile, s'enracinent dans la mort du Christ. Son passage au Père manifeste essentiellement le renoncement à nos limites humaines, le renoncement à nos petitesses pour qu'éclate, comme dans une chrysalide divine qui s'ouvrirait pour nous, l'humanité que Dieu désire. En plein Moyen-âge, une école théologique soutenait que, même s'il n'y avait pas eu de péché originel, le Christ se serait incarné car le projet de Dieu déborde l'effacement des offenses. Il invite beaucoup plus largement à l'alliance intime d'une humanité renouvelée entre Lui, notre Père, Jésus son Fils uni aux hommes dans l'unique Esprit. Cette Nouvelle Alliance constitue le but du Mystère Pascal. Il s'agit bien d'un mystère, parce que non seulement il reste à jamais inépuisable, mais que, pour le comprendre, nous devons entrevoir et nous laisser transporter par l'union, l'intimité du Fils et du Père. C'est l'amour absolu de Jésus incarné pour son Père qui l'écartèle en croix. C'est la tendresse présente de ce Père rejoignant son Fils et accueillant sa personne, c'est ce mystère de Dieu même dans lequel nous entrons, comme mystère du don, comme fécondité de l'amour, comme générosité de la Trinité. Il est clair que cette conception qui se tient au cœur de la vie chrétienne, vous la mettez en œuvre chaque fois que vous baptisez, chaque fois que vous célébrez l'Eucharistie puisque le sommet de la messe célèbre : "Par Lui, avec Lui, en Lui, à Toi Dieu notre Père tout honneur et toute gloire". Notre Père, le Père d'un peuple unique, le nôtre. Unir trois axes du Concile Nous pouvons donc unir trois grandes intuitions de Vatican II, dont on voit maintenant combien elles sont lumineuses. C'est parce qu'il y a un unique Mystère Pascal qu'il y a un seul peuple de Dieu. Jamais le Christ ne parle de sa "mort", il parle de son "Exode" (Lc 9, 31). Le peuple disséminé, le peuple perdu d'esclaves écrasés en Egypte, voilà que, conduit par Moïse et encadré par un corps des soixante-dix anciens, ce peuple est constitué peuple que Dieu a choisi : "Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu". Il est le peuple de l'Alliance. Puisqu'il y a un Mystère Pascal, il y a un unique peuple de Dieu. Non pas d'abord une pyramide, mais un peuple de frères : "Vous n'appellerez personne père, vous n'appellerez personne maître, car vous êtes tous frères" (Mt 23, 8-9). Et pour cause ! Nous n'avons qu'un Père, celui que nous prierons tout à l'heure. Nous sommes radicalement, de par notre baptême, la religion de l'égalité. Cet unique appel demande à chacun de se sanctifier (Th 4,3). Le Mystère Pascal fonde l'Eglise comme peuple de Dieu. Il fonde le presbytérium. Jamais le Concile Vatican II ne dit "le" prêtre, toujours il dit "les" prêtres. Car le prêtre ne représente pas une identité abstraite, homologuable à travers tous les pays du monde. Il appartient à un presbytérium concret, avec son histoire. On est prêtre à la proportion vraie où on accepte d'être membre d'un presbytérium, où on consent à cette histoire, où on en est le serviteur dans un peuple donné. Tout le reste n'est que spiritualité désincarnée. L'unité de l'appel fondateur (2 Tm 1, 9) et l'unité de vocation à vivre le Mystère Pascal nous attachent dans une fraternité que lie l'unique Esprit. Une si forte communion s'exprime dans la concélébration Eucharistique, signe de l'unique prêtre qui est le Christ. En outre l'Eucharistie nous la célébrons ensemble. Elle est la liturgie du Peuple de Dieu. Rappelez-vous Jean Chrysostome disant à ses fidèles déjà en retard : "Je ne peux pas célébrer sans vous, je ne peux pas commencer sans vous, je ne célèbre pas sans mon peuple". Car c'est ensemble, comme peuple sanctifié, que nous célébrons l'unique Eucharistie dont le presbytérium est le serveur. Le Concile unit ainsi, dans une même approche, le Peuple de Dieu, le Presbytérium et la Concélébration. Dans la vie offerte Ce serait une réduction, une dégénérescence que d'en rester à ce que trois époques, plutôt sombres pour la théologie, ont présenté du sacrifice. • Il a fallu l'arrivée, tardive dans l'histoire de l'Eglise, mais cruelle pour l'Europe, de trois épidémies de peste aux 14e et 15e siècles, en particulier la "grande peste noire", où nos pays perdirent presque la moitié de leur population, pour que le sacrifice ne soit plus ce qu'Augustin appelait : "l'hommage, l'offrande spirituelle d'une liberté à son Dieu", mais que, d'un seul coup, le sacrifice ne fut attaché qu'à la mort. La mort ! Comme si Dieu aimait la mort ! • Il a fallu ensuite la crispation anti-protestante pour que le sacrifice devienne une arme de combat : dès lors qu'on ne prononçait pas des mots mortifères, excluants et sanglants, c'est comme si on avait trahi la foi. Pardonnez-moi ce mot cruel mais, à la réflexion, logique, d'une époque qui précède de peu les épidémies de peste. Vous le trouverez dans le livre d' Emmanuel Leroy-Ladurie, "Montaillou, village Occitan", village qui va tomber tout entier dans l'hérésie cathare : "Ils aiment le Christ, ils l'aiment saignant". C'est atroce ! N'empêche que cette dévotion-là assimile le sacrifice et la mort. Un tel rapprochement se comprend quand la moitié d'une population meurt de peste, car la mort des hommes trouve dans la mort du Christ son propre sens. Mais cette ligne s'accentue quand la crispation anti-protestante conduit aussi à des œuvres de mort. Nous nous sommes entre-tués ! Il y a un rapport entre une théologie sacrificielle figée et prendre les armes.... • La troisième époque, si noire pour la réflexion chrétienne, naît avec le romantisme et son goût pour la douleur.... Mais lui aimait souffrir ! Il a magnifié d'autant plus la souffrance qu'il y prenait son plaisir et y trouvait sa récompense. Or de ces traditions à courte-vue, très typées dans l'histoire de l'Eglise, il en est résulté la notion d'un sacrifice mutilé, dégénéré, contre lequel le Concile s'est élevé bien sûr, c'est celle d'un sacrifice lié au manque, à la privation, à la blessure, en un mot à une sorte de masochisme. Vatican II remet en honneur "le sacrifice spirituel" qui présente à Dieu, par le Christ, le monde et l'Eglise "comme un sacrifice universel" (Presb. Ord. 2) Réfléchissons un peu : si nous ne gardons dans l'Eucharistie, comme cœur de l'Eucharistie, non plus le Mystère Pascal, mais seulement l'idée d'un sacrifice compris de manière trop étroite et matérielle, alors il n'y a plus que deux solutions : - D'un côté, cette mort ignominieuse, celle des esclaves, de Jésus en croix, vous allez l'oublier, comme très probablement (n'en déplaise à un texte apocryphe), Pilate a dû complètement oublier qu'un jour il avait abandonné au Sanhédrin un petit agitateur Galiléen... Il ne reste plus qu'un vague sentiment d'un amour émotif et qui ne coûte rien, au mieux, un altruisme moralisateur. - Ou bien, d'un autre côté, cette mort résume le signe de toutes nos morts, vous devez donc la répéter, la redire, la magnifier pour souligner tous les trépas et les œuvres de mort. Voilà comment un certain christianisme est parfois devenu une religion qui encense la mort. Ce n'est plus la vie ressuscitée qui englobe et unifie des histoires singulières, mais c'est la multiplicité des morts qui souscrivent à la Croix. L'acte unique du Christ se fragmente dans le particulier et attend des additions. Par conséquent, il faut sans arrêt pouvoir redire et célébrer un si profond effacement. Il en résulte que souligner la mort donne autorité sur la vie et l'histoire. Celui qui célèbre le sacrifice mortel est celui qui a pouvoir sur les autres, sans se rendre compte malheureusement qu'il ressemble plus à un prêtre païen qu'à celui dont parle l'épître aux Hébreux : le Christ, arrête les sacrifices multiples en une fois par une unique offrande. Il met fin aux répétitions toujours liées à des affirmations de pouvoir et à des dégénérescences de la pensée (Hé 10, 12-14). Ce n'est plus ainsi la résurrection qui éclaire l'offrande de la Croix comme passage amoureux et filial au Père. C'est la mort qui devient justifiée d'obscurcir la relation à Dieu. Si vous avez une conception du sacrifice quantifiable, vous ne pouvez pas accepter la concélébration ! Car vous pensez en réalité que plus vous ajoutez quantitativement des célébrations de la mort, plus vous purifiez qualitativement l'existence de notre Eglise. C'est, au fond, un Mystère Pascal sans résurrection ! Ou la résurrection n'est plus qu'un miracle extérieur à la Croix. C'est un Mystère Pascal qui, éperdument, redit la même chose, sans être libéré par cette phrase extraordinaire de Paul : "Là où le péché avait abondé, la grâce a surabondé" (Rm 5,20). Or, la source de la grâce est unique. On ne peut la célébrer que de manière unique, par l'unique sacrifice qu'ensemble nous allons dans un instant concélébrer. Presbytérium unique, d'une Eglise locale unique, avec son évêque qui vous a été donné.
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Il est important de méditer ces vérités à un moment où on est en train de se perdre en dehors de l'essentiel. Ne croyez pas qu'il s'agisse là de théologie irréelle : il y va du cœur de la foi. Il y va du cœur de la foi pour deux raisons : - La première raison touche l'Eglise. Très particulièrement à ce point que Vatican II lui-même a remis en honneur, la sacramentalité de l'Eglise. Certes, avec prudence Vatican II dit qu'elle est "comme un sacrement". Oui ! mais si l'Eglise n'était pas un corps actif, il n'y aurait pas d'autres sacrements ! Nous célébrons l'eucharistie dans l'Eglise rassemblée ; nous baptisons (ce sera une orientation importante pour notre diocèse), dans la communauté présente ; nous donnons le sacrement de mariage et l'Eglise est là pour l'accueillir... Or la sacramentalité de l'Eglise rappelle simplement que la manière dont nous vivons porte témoignage au Dieu en qui nous croyons. Quand on célèbre un sacrement, il ne suffit pas de se crisper sur les conditions de validité du sacrement, comme si on célébrait tout seul, sans un peuple avec qui partager, sans fraternité. La manière de célébrer appartient aussi à la nature du sacrement. Il a fallu le rétrécissement de la crise anti-protestante pour que la validité prenne une telle place, alors que célébrer un sacrement montre comment le peuple de Dieu est transfiguré par la présence de son Seigneur et le service de son Evangile. C'est parce que Pâques est en premier, que l'Eglise est le peuple sacramentel de son Dieu dont l'activité, dont la présence, font signe au milieu des nations : "Je t'ai établi comme un signal parmi les peuples". - Enfin, autre conséquence pour tous les hommes. Nous ne pouvons pas nous contenter d'avoir des rapports minimaux avec les hommes ou d'envisager l'humanité simplement selon la mesure la plus étroite. La juste mesure est toujours une mesure dans laquelle nul ne se retrouve ! Le Mystère Pascal nous rappelle que l'homme est fait pour la grandeur, pour bien plus grand que ce qu'il entrevoit. Ce n'est pas en comptant chichement l'aide que nous pouvons apporter à des peuples dans le besoin que nous montrons nous-mêmes notre grandeur. L'homme est fait pour la générosité, pour l'espace et la liberté. Nous avons, nous, comme signe sacramentel de notre présence au milieu des hommes un seul signe à donner, c'est de mettre au large les hommes et les femmes que nous rencontrons pour qu'ils ne se rétrécissent pas dans des combats inutiles, dans des crispations stériles, dans des impasses et des recherches de vent !... Hommes larges, hommes appelés à cette grandeur des bras étirés du Christ en croix. Hommes au cœur ouvert parce que c'est le cœur de Dieu, source de tout. Hommes au pieds percés car le Peuple de Dieu est toujours en train de courir pour avancer dans son humanité sainte. Homme transfiguré, quelle splendeur... ! Dans cette théologie de Vatican II, la grande Tradition chrétienne voit dans le sacrifice non pas la mort mais la vie ; non pas l'étroitesse, mais le souffle qui passe. A chaque fois qu'une fente au côté nous déchire, elle est la fontaine où s'envole l'Esprit. Pour qu'advienne ce monde transfiguré, nous allons consacrer le Saint Chrême, célébrer l'Eucharistie, Pâques d'un monde inachevé, Pâques de l'Alliance entre Dieu et son Peuple.
24 mars 1997 Homélie de Mgr Albert Rouet (église St-Paul de Poitiers) Avant de nous retrouver ce soir pour la bénédiction de l'huile des catéchumènes, de l'huile des malades et consacrer le Saint Chrême, nous avons commencé notre journée ce matin, entre prêtres et avec les séminaristes, par un long temps de réflexion sur les changements et les mutations de ce monde. Une société en mutation : Nous sommes dans une société en plein bouleversement, sur laquelle on peut porter deux regards contradictoires : - On peut se dire qu'après tout on ne fait jamais d'omelette sans casser les œufs, qu'à terme, d'ici 2035, la courbe de la démographie sera telle que sera revenu le plein emploi pour tout le monde, et qu'à longueur de siècles, les difficultés passagères d'une cinquantaine d'années, ne portent pas à conséquence !... - Mais faut-il donc que l'histoire et le progrès n'avancent que comme des rouleaux compresseurs, indifférents à ceux qu'ils martyrisent et qu'ils écrasent ? Faut-il que perpétuellement les progrès soient payés de tant de douleurs et de tant d'abandons ? Quand, enfin, aurons-nous humanisé les manières pour l'homme de franchir des crises sans qu'elles soient autant mortelles pour beaucoup ? Bien sûr, il y aura des survivants, bien sûr, il y en a qui triompheront. Déjà il y en a.... Mais les mutations coûtent de plus en plus cher au prix humain qu'on oublie souvent... En ce moment, il faudrait vraisemblablement prendre de l'huile des malades et en oindre la totalité de notre société. Le plus extraordinaire de ce qu'on nous a rappelé ce matin, nous redit que dans une société où le tiers des gens aptes à travailler ne connaissent pas le plein emploi, 93 % des gens se disent "heureux". C'est peut-être un bonheur à en pleurer... car se dire "heureux", dans une telle situation, ne peut s'entendre qu'à condition de se boucher les yeux, de se fermer les oreilles sur tant de détresses qui viennent jusqu'à nos portes. Le prix du bonheur est peut-être l'égoïsme. De ces mutations je n'en dirai pas plus. Simplement pour rappeler que nous sommes dedans et que les Deux-Sèvres et la Vienne sont entraînés dans ce grand courant que nul ne maîtrise, pas plus qu'on ne maîtrise la bulle financière internationale. Sachez que dans le Sud du diocèse résident 5 000 Anglais. Bien sûr, quelques chercheurs viennent sur le campus universitaire ou au Futuroscope pour suivre des thèses avec les techniques les plus modernes, bien sûr quelques personnes ont acheté des manoirs ou de petits castels, mais la majorité de ces gens viennent en France "profiter", le mot est horrible, du RMI qu'ils n'ont pas chez eux ! Ce qui nous permet de constater : 1°) que la fameuse "libéralisation" dont on gratifie l'Angleterre, a aussi un coût humain dont nous constatons la présence jusque sur notre terre. 2°) que nous sommes impliqués dans les tourbillons de cette mutation de l'Europe et du monde. Dans un monde, dont les mutations sont aussi brinquebalantes, il est inévitable que se pose la question du prêtre. La position du prêtre aujourd'hui : Je crois qu'on ne va pas assez loin, on manque d'audace pour parler aux prêtres. On dore la pilule, on nous plaint, on s'arrange pour nous rendre heureux. On dit qu'après tout nous ne sommes pas si mal (cela est tout à fait certain). Mais là n'est pas le problème. Le problème n'est pas que nous nous tirions personnellement le moins mal possible d'une situation difficile. Le problème est d'être prêtre, de vivre en prêtre et d'exercer son ministère dans ce monde incompréhensible, dur, passionnant en même temps, plein de nouveautés, mais angoissant quant au coût humain qu'il génère. Nous nous trouvons aujourd'hui devant trois manières insuffisantes d'aborder la question du sacerdoce. Parce qu'elles sont insuffisantes, même quand on veut être lénifiant et arrangeant elles engendrent chez bon nombre de prêtres, une angoisse et un soupçon sur leur propre ministère, leur avenir et la raison qu'ils ont eu d'engager leur vie à la suite des apôtres. 1. La première raison est très ancienne. Elle réfléchit, comme un marchand de savonnettes, uniquement de manière quantitative, en nombre de prêtres. Le nombre diminue, c'est vrai. N'importe quelle statistique le montre, n'importe quel texte l'écrit. On ne cesse de dire "il n'y a plus de prêtres, il n'y a pas assez de prêtres, on manque de prêtres". C'est vrai. Au Conseil épiscopal, en période de nominations, il est certain que nous manquons cruellement de tel ou tel prêtre pour un poste, nous n'avons plus de possibilités de liberté, nous sommes à la merci du moindre coup de fatigue, de la moindre maladie, de la moindre déprime de l'un d'entre nous. Vous le savez, ce n'est pas la peine de feindre et d'avoir une politique de l'autruche. Cette diminution, nous avons essayé de la masquer en ajoutant, nomination à nomination. Un article du "Figaro Magazine" parle d'un prêtre qui a 16 paroisses (erreur, il en a 17 !) mais 5 ont moins de 100 habitants. Cette logique du nombre est une logique mercantile. Elle oblige l'Eglise à raisonner comme la SNCF pour savoir si oui ou non elle va garder la ligne Poitiers-Montmorillon, parce qu'il n'y a que peu de voyageurs à chaque voyage, dont les horaires d'ailleurs ne sont pas d'une commodité remarquable ! Exemple intéressant, car on s'interroge sur le nombre de voyageurs, on ne se pose pas la question de savoir si l'autorail passe au bon moment pour prendre des gens... N'importe quel polytechnicien peut torpiller une ligne, même de TGV, avec ce genre d'approche. Le nombre n'est pas suffisant car il est lié à une structure. Or, on ne soulève pas le problème des structures. On les aménage, on les arrange, on les grossit et on crie victoire quand on est passé de 600 paroisses à 50 transformant tous les curés en curés-doyens. Disons-le clairement : je n'ai pas envie d'engager le diocèse directement dans cette voie qui est encore une logique de la quantité. Car lorsque nous aurons 50 paroisses qu'est-ce qui nous prouve que dans trente ans nous aurons 50 prêtres ? Alors nous ferons 30 paroisses ? C'est la logique du cimetière... On finira par 1 paroisse : la cathédrale avec un évêque (jusqu'à preuve du contraire on en trouve toujours !). 2. Cette logique du nombre étant totalement insuffisante, on s'est engagé, par voie de complément, dans des logiques de l'alternative. On va essayer de trouver des prêtres, d'en fabriquer à moindre coût... On sait déjà dans les zones rurales ce que cela donne quand, le prêtre partant, on met une religieuse, quand il n'y a plus de religieuse, on met une laïque en pastorale et alors à la grâce de Dieu ! Cette logique de l'alternative consiste à vouloir faire passer dans le corps du clergé des gens qui n'y sont pas et on est prêt à ordonner des gens mariés... problème qui pourra un jour être réfléchi, mais certainement pas dans le contexte actuel. Cette logique de l'alternative est une logique pseudo-moderne. Elle fait moderne parce qu'elle appelle de nouvelles personnes, mais elle est éminemment conservatrice car elle ne touche en rien à la structure et à l'organisation de notre Eglise. Elle est une manière élégante, avancée, parisienne ou lyonnaise de ne jamais vouloir poser la question de fond : - Qu'est-ce qu'on attend d'un prêtre ? - ou, comme disent les adolescents : "Finalement, un prêtre, à quoi ça sert ?" Pour éviter cette question, on est prêt à imposer les mains à n'importe qui et n'importe comment, à la limite pour se voiler la face et faire nombre. Ces logiques se parent d'une pseudo-nouveauté et d'un modernisme qui sent déjà le recuit et le ranci. La vraie question, que nous posons dans notre cœur, vous comme moi, est : - A quoi avons-nous donné notre vie ? Si c'est simplement pour assurer la fonction de baptiseur et d'eucharistiant, qui sont des fonctions parfaitement nobles et respectables, nous n'épuisons pas, par les offices cultuels, la totalité de notre ministère sacerdotal. Autre chose est en cause. Il ne faudrait pas que ces nouveautés rapides provoquent des blocages. Nous avons l'exemple de clergés mariés dont on ne peut quand même pas dire à priori que l'élan apostolique soit la première des qualités :ils sont tenus par ls impératifs de la vie ordinaire de leur famille. On gère une structure, on entretient une situation, pendant ce temps on ne fait plus avancer tellement les choses dans un monde en plein bouleversement. 3. C'est là où arrivent des voies nouvelles, qui me paraissent aussi des impasses, et sur lesquelles je souhaite que nous soyons très au clair. Ces voies nouvelles nous disent, même par des propos haut-placés, que finalement nous allons nous habituer, grâce à l'œcuménisme, aux contacts Occident-Orient, à une banalisation du clergé diocésain qui sera à l'évidence un clergé de seconde vitesse, mais que l'authenticité ministérielle, l'élan apostolique et, en clair, la capacité et l'aptitude de vivre les trois conseils évangéliques de la chasteté, de la pauvreté et de l'obéissance, seule la vie religieuse les garantit dans leur plénitude. On pourrait réciproquement poser la question : - Pourquoi ordonner prêtre des religieux ? Quand on peut s'arroger deux qualités, pourquoi se dépouiller de l'une d'entre elles ? Laissons le problème tel qu'il est posé. Il introduit une division fondamentale entre quelques vocations d'élites, individuelles, au-dessus du peuple chrétien, allant de Tombouctou à Djakarta en une nuit d'avion sur un mot du supérieur. Cette conception sépare le bien du peuple chrétien de la proximité de ce peuple. Elle éloigne du plus près de vous, mes frères qui êtes là le signe de la pauvreté dans notre monde avide d'argent, le signe de la chasteté dans notre monde avide de sexe, et le signe de l'obéissance dans un temps où chacun veut prendre le pouvoir... Ce qu'on a essayé de vivre tant bien que mal, malgré nos limites, nos faiblesses et nos duretés, malgré des gens qui partent, ce qu'on a essayé de vivre c'est justement de vivre ensemble, prêtres et laïcs, une même plénitude évangélique, un plein symbole de ce qui a été la vie du Christ au plus près des hommes. Et voilà que, sous prétexte de les réserver à quelques uns, ces qualités vont se couper de la majorité du peuple chrétien. La tentation de l'élitisme est toujours une tentation rétrograde. Nous avons déjà traversé suffisamment de crises pour savoir le prix qu'on paie quand on réserve à quelques spirituels des qualités dont on estime que les autres ne peuvent en témoigner. Ces positions me semblent des impasses. D'abord, parce que le nombre ne résout rien, sinon qu'il nous entraîne au désespoir et au découragement, ou alors à l'usure et à la surcharge, qui sont d'autres manières de cacher un désespoir. Ces alternatives conduisent à imaginer une division dans le sacerdoce, entre ceux qui, à la base, continueraient d'assurer le culte ordinaire et l'accompagnement habituel et quelques-uns appelés à vivre pleinement les signes évangéliques. Les conseils évangéliques délocalisés sur un petit nombre ne seraient plus alors signifiés dans un partage de vie au plus près du peuple chrétien. Ces alternatives représentent une manière de ne pas poser le problème de fond. Cette division, entre deux manières d'être prêtre, brise le service même de la mission et de la communion du peuple chrétien. Sur quoi s'appuyer ? Il n'y a pas d'issues dans ces voies. Alors que reste-t-il ? Beaucoup de choses dont nous aurons beaucoup à parler. Je voudrais vous rappeler trois dimensions de ce qui est l'essentiel : 1. La première chose qui nous reste (et vous en êtes le signe) est que nous sommes membres d'un presbytérium. Nous l'oublions ! Or ce qui est premier est que vous appartenez et que vous êtes ensemble le presbytérium de l'Eglise de Poitiers. Les évêques passent, le presbytérium reste ! L'imposition des mains, que vous faites aux diacres ordonnés prêtres, n'est pas simplement pour l'ornementation de la cérémonie ou pour occuper le clergé pendant les deux heures que dure l'ordination. Elle est fondamentale. Il s'est passé pour le sacrement de l'Ordre la même chose que pour l'Eucharistie : on s'est préoccupé de la validité, du nombre minimal de mots qu'il faut dire pour que la messe soit valide. La validité assurée, on peut dire la messe n'importe comment, fut-ce en 10 minutes...! Elle est valide ! J'ai ma messe ! On ne comprend pas que la validité du minimum blesse la signification et la plénitude sacramentelle, car la beauté de la manière de célébrer appartient à la réalité même du sacrement. On ne peut pas réduire la valeur d'un sacrement à la seule fidélité de quelques mots prononcés correctement. De la même manière, pour le sacerdoce, peut-être parce que le Moyen-âge a dû combattre contre des empiétements abbatiaux, on a insisté pour la validité de l'ordination sur le moment où l'évêque ne bougeant pas, le diacre venait se faire ordonner "in sinu épiscopi" dans le giron d'un évêque podagre. Il devenait sujet de l'évêque. Nous savons trop, même aujourd'hui, que ce geste nécessaire suffit pour la validité, mais il n'est pas suffisant pour faire un prêtre ! Il se produit des ordinations de complaisance. Au fond, en exagérant un peu, l'imposition des mains par l'évêque fait un prêtre, mais un prêtre de qui ? pour qui ? et d'où ? J'exagérerais en disant qu'on en fait un "vagus", parce que l'évêque est toujours évêque d'un endroit, mais il reste à faire de ce prêtre, qui est prêtre depuis trente secondes, le membre d'un corps. Il faut donner à son sacerdoce son authenticité, pas simplement sa validité, mais d'être le membre d'un corps, le presbytérium d'une Eglise diocésaine. L'évêque est là pour le rajeunir, le renouveler, mais vous êtes le corps sacerdotal du diocèse, avant même d'être prêtre à Mauzé-sur-le-Mignon ou à Dangé-Saint-Romain... Avant d'avoir cet endroit où vous exercez votre sacerdoce, vous êtes, par ordination, membre d'un presbytérium et la solidité de notre ministère, de notre sacerdoce, dépend d'abord de notre attachement à ce corps que nous formons. L'évêque vous donne comme frères les hommes que vous lui présentez parce que vous les connaissez. La manière d'être prêtre est seconde par rapport à notre appartenance à ce même corps. C'est pourquoi la charité entre nous, cette adhésion profonde, ce consentement à l'autre est fondamental pour l'Eglise. Là se tient le lieu de notre ressourcement, de notre identité et de notre force. On peut rater un poste, d'ailleurs qui peut dire qu'un prêtre échoue ? Qui peut dire 10 ans, 15 ans après, qu'il n'a rien semé ? Qui peut dire qu'un ministère est stérile ? Qui peut dire à l'inverse de quelqu'un dont on parle tout le temps, qui fait la une des journaux, a vraiment un ministère fécond ? C'est le secret de l'Esprit ! Nous n'avons pas à chercher des vedettes, nous avons, dans ces temps troublés, à manifester le seul signe que Jésus a laissé à ses disciples, "nous aimer les uns les autres" comme preuve de notre appartenance sacerdotale à un même corps. Ensuite les ministères peuvent varier, les circonstances peuvent changer, les conditions peuvent évoluer, vous êtes et nous sommes (puisque je vous ai été donné), ce presbytérium de l'Eglise de Poitiers qui tient le coup, même avant Saint Hilaire jusqu'à aujourd'hui, et qui en a connu bien d'autres à travers les siècles. 2. Ce qui amène une deuxième remarque. Je crois qu'il nous faudrait réfléchir, prêtres et laïcs, à ce fait important, présent dans l'évangile : Jésus a choisi un corps apostolique. Par conséquent tout ministère dans l'Eglise est marqué par une appartenance collégiale. Avant d'être évêque de Poitiers je suis membre du collège épiscopal. C'est parce que, membre du collège épiscopal, j'ai été envoyé à Poitiers que je suis là. Ce collectif, cet apostolat commun, est prioritaire sur toute mission personnelle. De la même manière, pour vous prêtres, vous êtes d'abord membres de ce corps qu'est le presbytérium. Cela se transcrit en deux endroits que nous essayons de mettre en place dans notre diocèse : - Dans les Communautés locales, en milieu rural, ce qui est premier ce n'est pas le service d'une personne, c'est le collectif de l'équipe de base de cinq personnes. - De la même manière dans un secteur, ce qui est premier indissociablement c'est l'équipe d'animation pastorale. Et cette dimension commune se retrouve en de nouvelles formes d'aumôneries de Mouvements. Voilà que nous sommes conduits, dans ce temps difficile, à revenir à la pointe fondatrice de l'organisation de notre foi et de l'Eglise qui est de vivre comme la Trinité, dans la communion, au nom de la mission reçue. Cette communion est missionnaire. C'est parce qu'il y a collégialité que des évêques sont envoyés, c'est parce qu'il y a presbytérium que des prêtres sont nommés. Le sacerdoce n'est pas une profession libérale, c'est parce qu'il y a une équipe de base qu'une communauté locale peut être installée, c'est parce qu'il y a cette équipe d'animation pastorale que dans un secteur des initiatives sont prises. Il nous faut réapprendre l'origine, il nous faut revenir au point de départ qui est le travail en commun, non pas simplement en équipe car on peut toujours s'organiser et s'arranger, mais qui est la marque que nous sommes soudés par le même Esprit, le même Evangile et la même Mission. Telle est L’apostolicité de l'Eglise. 3. A ce moment là, en ce monde passionnant mais si pénible pour les hommes, notre tâche comme pères dans la foi, comme serviteurs de la communion et comme signes de l'Absent, notre tâche n'est plus, comme en des temps un peu plus simples, de mettre des hommes debout, mais de faire de cette humanité une humanité fraternelle. Apprendre dans ce monde individualiste ce que peut être la reconnaissance de l'autre, l'amour de l'autre, le travail avec l'autre. L'apostolicité des douze apôtres et des évêques, le presbytérium dans un diocèse, sont les symboles sacramentels de qui est Dieu comme Trinité, et du projet de Dieu sur l'humanité : faire de ce monde une terre enfin fraternelle. J'ose penser, je le crois profondément, et je veux vous le dire : vivre ensemble le presbytérium, avoir à cœur cette collégialité qui nous rassemble, avoir le goût, l'ardeur, la passion de rendre les hommes fraternels, est une mission très belle, digne et indispensable.
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Nous ne manquons pas de raisons d'être prêtre, et de donner notre vie même aujourd'hui : elles sont là, au cœur, à la source... Aujourd'hui Dieu nous invite à revenir à ces débuts, pendant la Semaine Sainte c'est normal, où le Christ a tout rassemblé dans ses bras pour ramener dans l'unité les enfants de Dieu dispersés... où il a vécu jusqu'à la mort ce qu'est la solitude, la trahison et l'abandon. La mort du Christ est l'anti-humanité. C'est ce que Dieu ne veut pas et il nous le montre : Un homme isolé, déchiré, assassiné. Mais cette offrande révèle Dieu et son projet. Voici notre raison d'être et de servir, ce projet de Dieu, d'une humanité réconciliée collégiale et fraternelle. Donner sa vie à ce projet est une magnifique raison de vivre. Je vous remercie d'être les prêtres que vous êtes, d'être ceux qui continuent à donner leur vie pour que cette vie, cette logique, cette beauté de Dieu soient apportées ici en Poitou.
1er avril 1996 Homélie de Mgr Albert Rouet (église Notre-Dame-la-Grande de Poitiers) Cet évangile, suite de la multiplication des pains, est le récit d'une tentation. Les tentations arrivent toujours à l'endroit même de la mission. C'est l'endroit où on se donne qui est l'endroit le plus dangereux, parce que c'est l'endroit où l'on est sans protection et sans méfiance. Jésus vient de nourrir une foule. Il a essayé de faire comprendre à ses disciples que lorsque l'homme n'a plus d'argent, de magasins, de ressources, il reste une autre logique que la logique du commerce et de l'achat : la logique fondamentale du don et du partage. Non pas par un retour au troc des sociétés primitives, mais par un au-delà des organisations économiques de l'homme. Le Christ n'inaugure pas une régression, pour revenir à un âge plus ou moins pré-historique. Il souligne que l'homme n'est pas fait pour être l'esclave de l'argent ni des lois économiques. L'homme est fait pour l'humanité. Il est fait pour trouver devant sa liberté une autre liberté. De ce message de libération, les auditeurs entendent en tirer parti et bénéfice, puisqu'ils veulent faire de Jésus leur roi. De la même manière qu'Israël, tout juste libéré d'Egypte n'avait qu'une envie, celle de retourner en Egypte, refusant d'affronter au désert cette obligation de naître à soi-même qui fait l'homme adulte et libre, ainsi les auditeurs du Christ, cherchent à reléguer leur liberté naissante sur un roi, dont la plus ancienne tradition, celle du prophète Samuel, avertissait pourtant qu'il serait un joug sur leurs épaules. Le lendemain, Jésus est absent. Il ne peut pas être présent à une humanité qui refuse de devenir adulte, il s'enfuit de cette démission de l'homme. Le lendemain, quand Jésus rencontre les foules à Capharnaüm, tout le débat porte sur la Foi.
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On ne peut pas entrer dans la psychologie du Christ, mais il n'est pas difficile, sans faire de roman, de deviner quelle Foi il dut avoir en sa mission, pour retrouver devant lui des gens qui ne comprennent pas, ou, en tout cas, qui ne comprennent que pour en tirer avantage. Et un auditoire qui va se refuser à sa parole. La fin, vous la connaissez : un par un les disciples commencent à partir.... Pour l'évangile de Saint Jean, Jésus arrive au cœur de sa vie publique : le chapitre 6 en est le sommet. Au moment où Jésus révèle qu'il apporte la vie, pas simplement pour quelques disciples, ni seulement pour ceux qui vont lui faire confiance, mais qu'il donne sa vie pour la vie pour le monde, pour tous les hommes, sans aucune limite, sans aucune restriction, il a devant lui en signe de l'humanité, des gens qui ergotent, qui discutent et qui partent... Il lui faut une singulière Foi dans la mission reçue pour continuer son œuvre, pour poursuivre son travail, alors qu'apparemment il rencontre l'échec. Ce moment de la vie du Christ, ce moment eucharistique par excellence, gloire de son offrande, grandeur du don qu'il fait de lui-même, envoyé par le Père, cet instant est le moment de la tentation. Il faut reconnaître que pour nous aussi notre ministère est l'endroit de notre tentation. Je ne pense pas qu'il y ait eu d'époque heureuse où il était facile d'être prêtre. Par contre il est toujours facile d'échapper à sa mission, c'est un autre problème. Quand on veut accomplir, avec toute la force de sa liberté, la mission que nous avons reçue, nous rencontrons les tentations. D'abord parce qu'aujourd'hui plus qu'hier, les jubilaires en sont témoins, le monde ne nous attend guère. Il a tout ce qu'il lui faut, sauf que ce monde d'abondance est un monde de blessures pour l'homme. Nous sommes réunis depuis une demie-heure et il y a en France vingt-cinq nouveaux chômeurs, puisque nous avançons à cinquante chômeurs à l'heure, en moyenne ! La société qui, d'un côté s'étourdit dans la consommation, qui est de plus en plus offerte à ceux qui en ont les moyens, est une société qui supporte silencieusement, honteusement, d'écraser ceux qui ne peuvent pas suivre son rythme. Nous sommes entre les deux : - devant des gens que l'argent rend sourds, que le pouvoir aveugle, - et devant des êtres que l'exclusion blesse, et qui ne savent plus matériellement où aller. Notre mission d'être donnés au monde nous écartèle aujourd'hui dans une société duale, à deux ou trois vitesses, et dont nous sommes les serviteurs... qui servir ? On demande de privilégier l'attention aux plus pauvres. Oui, certes, mais le plus pauvre aujourd'hui est légion, il est multiple...! Un grand nombre d'entre nous portons comme une croix le fait d'être envoyés à une société déchirée. Cette société, également est prête à courir après n'importe quelle manifestation religieuse. Qu'un être fortuné décide de faire circuler en France un signe religieux, cette alliance de la crédulité et de la finance induit le peuple chrétien en tentation maligne pour sa foi. Comme prêtres, nous voulons être fidèles au cœur de l'évangile, à ce Jésus Christ dont Saint Paul disait "Quand je suis venu chez vous, je n'ai voulu savoir qu'une chose : Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié". Ce message paraît abstrait, loin, étrange, et plus pénible encore, vieux ! L'endroit de notre mission est l'endroit de notre tentation. Combien d'épreuves avez-vous traversées depuis 60, 50, 25 ans ? Quelles mutations de la société, quels changements de notre Eglise ? Aujourd'hui, où nous faisons l'expérience de la pauvreté, nous portons autour de nous le même regard que Jésus jetant les yeux sur ses apôtres et leur disant : "Et vous, allez-vous également m'abandonner ?" Je sais la terrible douleur de tel ou tel qui se demande quels fruits a porté son sacerdoce... Nous savons bien aussi que demain ne sera pas nécessairement plus facile.
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Or, je voudrais vous rappeler une première vérité. Ce n'est pas parce que nous traversons l'épreuve de la pauvreté que celle-ci n'a pas de sens. Nous sommes les prêtres d'un Christ qui a tout perdu. Mais dans l'acte de tout perdre, il a tout donné. Nous sommes les serviteurs de Celui qui a cru jusqu'au bout dans la mission reçue de son Père. Au moment même où il était délaissé, il n'a jamais douté de la mission qu'il avait reçue. Je voudrais redire à tel ou tel d'entre vous, pour qui ces épreuves sont lourdes et qui m'a fait la confiance de m'en parler, il est inévitable que notre Foi soit interrogée. Il n'y a que dans les périodes réputées tranquilles, pense-t-on, que la Foi n'a pas de questions, alors qu'elle rencontre la plus terrible des tentations : celle de s'endormir. Nous sommes à l'heure de la Foi comme prêtres, parce que nous sommes affrontés, au nom de notre mission, à un changement radical de la société dont personne ne sait ce qu'elle va devenir ; un changement radical de la forme du ministère : demain il y aura des prêtres, mais ils auront une autre forme, un autre visage que le nôtre. Cette tentation n'est pas celle de tout abandonner. Plus subtilement, elle peut être celle de vouloir se rassurer. On se rassure en prenant un régime tranquille, alors que nous sommes consacrés par un Feu, par un Esprit dévorant. Je voudrais redire aussi que nous ne devons pas nous en vouloir àcause des blessures qu'ensemble nous portons. On n'a pas le droit de reprocher à quelqu'un d'avoir été blessé par les combats qu'il mène. Mais ce retour sur nous-mêmes nous invite à la conversion. On parle beaucoup de la conversion, il faut bien un jour ou l'autre reconnaîtree qu'elle est, pour vous comme pour moi, nécessaire. Ce peut être aussi la tentation de revenir à des figures du passé, qui ont eu leur grandeur, qui ont fait leur preuve. Puisqu'on parle du curé d'Ars, je souhaite simplement qu'on ait, dans les formes d'aujourd'hui, la même générosité que celle qu'il a eue en son temps, en sachant que nous ne reviendrons pas au dix-neuvième siècle ! La question n'est pas d'imiter le curé d'Ars, elle est de l'être aujourd'hui. Le problème n'est pas de revenir à une forme de curé de campagne à l'ombre de son clocher, mais d'inventer pour demain une vitalité dans nos campagnes qui soit à la mesure des espérances, des combats et des efforts des hommes dans la plus petite de nos communes. La tentation d'hier est contraire au sacerdoce reçu. Quand on ne sait plus ce qu'on va devenir, il est tentant d'avancer à reculons. Ne soyons pas séduits par les sirènes vieillissantes des siècles passés. Le Christ n'est pas derrière, il est devant. Le Royaume n'est pas en ruines, il est en chantier.
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Je comprends aussi que, pour tel ou tel, cette épreuve pose le problème fondamental de la Foi. Nous parlons de nos méthodes apostoliques, parfois elles nous divisent, c'est humain. Nous parlons de nos projet et nous avons raison. Nous parlons rarement de la Foi entre nous. Peut-être parce que nous en parlons avec les laïcs et qu'il y a une certaine pudeur de dire à qui nous croyons, à confier comment notre Foi passe les épreuves, est purifiée décantée, parfois agitée et traversée de tempêtes. Aujourd'hui, la Foi du prêtre est aussi interrogée, questionnée, soupçonnée radicalement parce que ce monde est lui-même notre épreuve. Revenons au Christ, à son travail. Ses auditeurs l'interrogent sur sa mission, sur sa Foi,sur la confiance qu'il donne à son Père. La seule réponse qu'il fait n'est pas de continuer simplement son travail, mais de redoubler le don de soi.Dans un secteur, on m'a parlé d'un prêtre qui a été très longtemps curé d'une paroisse. Il faisait les gestes du culte mais les fidèles se demandaient s'il y croyait encore ! Le chemin du Christ ramasse toutes ces tentations. Il n'a rien récusé, rien refusé, mais il s'est simplement laissé donner par son Père aux hommes. Il est celui qui a su trouver, à travers les abandons, les traîtrises, la solitude, l'endroit où se donner encore. Il a trouvé encore un aveugle, un mendiant, une femme adultère, qui ce matin-là ont été les raisons de sa mission. J'allais dire que Jésus a tenu le coup parce qu'il a trouvé dans cette humanité un plus pauvre que lui, un plus malheureux que lui, au point que Simon de Cyrène a même dû porter sa croix. Il s'est laissé donner par la pente même de l'amour qui l'envoyait aux hommes. Nous sommes dans la même situation en tant que sacerdoce unique, ce presbytérium que nous formons dans l'Eglise de Poitiers. Je comprends toutes ces peines, ce sont les miennes. La Foi d'un évêque n'est pas non plus à l'abri des questions. Mais je me dis : regardez dans Saint Jean, au cœur de l'entretien avec la Samaritaine, les disciples reviennent d'aller chercher de quoi manger. Jésus leur dit : "Je n'ai plus faim, j'ai une autre nourriture qui est de faire la volonté de mon Père". Il ajoute : "Regardez les moissons sont blanches..." . Nous travaillons, nous nous donnons de la peine, nous avons des agendas trop remplis, nous n'arrivons pas à tout faire, c'est sans doute déraisonnable, mais l'amour est-il raisonnable ? Des vies trop remplies et trop pleines, c'est aussi une façon de se donner. "Regardez les moissons blanchissent !" On ne voit pas parce que nous sommes à ras de terre, mais il y a des gens qui se lèvent, des laïcs qui reprennent courage, il y a des équipes d'action catholique qui naissent, il y a des prêtres ouvriers qui ont été comme du grain semé en terre, humblement, souterrainement, et qui voient (ou ne voient pas) lever le grain mais dont l'action, un jour aux yeux de Dieu, aux yeux de l'humanité portent son fruit. Notre travail rejoint le vrai travail qui est la raison même de notre ministère : le souverain et unique prêtre, le Christ est déjà à l'œuvre dans l'humanité, il n'abandonne pas les hommes. Malgré la fracture de notre société, malgré nos lassitudes, malgré nos épaules voûtées, malgré notre âge moyen, Christ travaille dans ce monde ! Elle est là notre force. Elle n'est pas en nous, elle est en Lui. Donné par le Père, il reste donné et Dieu ne reprend pas ses dons. Dieu nous a déjà tout donné avec son Fils. Il nous faut donc ouvrir l'œil simplement pour recueillir la moisson car il est, Lui, le grain jeté en terre et la moisson de l'Esprit. Frères, si nous regardons nos forces, nos qualités ou nos vertus, cela ne va pas très loin ! C'est le Christ qu'il faut voir, ce Christ de Capharnaüm qui annonce la vie du monde quand les gens veulent un roi à leur guise. Le Christ qui annonce l'œuvre magnifique de Dieu pour l'humanité et eux tournent le dos tranquillement ; et il continue ! La raison d'être de notre ministère est dans cette force humble du Christ qui continue sa mission, par l'amour qui le tient attaché à son Père. Cet amour indéfectible du Christ envers l'humanité constitue la source de notre fidélité. Voilà pourquoi il est merveilleux d'être prêtre. Dieu n'a pas attendu que nous soyons parfaits pour nous appeler, il nous prend tels que nous sommes et c'est avec nous qu'il fait son travail. Rendons grâce parce qu'il nous a choisis nous pour nous donner, rendons grâce parce qu'il nous a pris pour nous envoyer, il nous a unis dans un même presbytérium pour nous semer dans cette terre du Poitou, et même au-delà, pour le service de l'humanité. Dieu ne désespère pas de l'homme puisqu'il s'est fait lui-même l'homme.
10 avril 1995 Homélie de Mgr Albert Rouet (église St-Jean de Montierneuf de Poitiers) Le temps du Christ n'était pas des plus tranquille. Quand on regarde attentivement la situation on s'aperçoit que le roi Hérode, connu par sa cruauté et ses magnificences, avait laissé un royaume ruiné. Que ses successeurs, incapables de maintenir l'ordre public, avaient dû être remplacés par la puissance romaine agissant directement. Que les grands propriétaires de Tyr et de Sidon s'abattaient sur la Galilée, en capitalistes avant l'heure, mettant les petits cultivateurs en déficit et acquérant leurs terres à vil prix. Dans ces situations les sectes les plus invraisemblables, les courants messianiques les plus révoltés, mais se croyant révolutionnaires s'infiltraient de maison en maison. C'est dans ce monde de tracas, d'espérances déçues, de mutations profondes et de violences, où les bandits, naguère réprimés par Hérode le Grand, reprenaient tous leurs droits à chaque carrefour, c'est dans ce monde, que le Christ ose envoyer ses disciples. Pour la première fois et deux par deux. Il les envoie avec deux caractéristiques : - la première : ces hommes contrairement à tant de diseurs de bonne aventure, n'ont aucun pouvoir sur les autres hommes. Leur action, leur pouvoir concernent les besoins des hommes. Ils n'ont pas à commander aux personnes, ils ont à lutter contre les maladies, les oppressions et les possessions de toutes sortes. Ils n'ont pas à contraindre des libertés, ils ont à permettre à ces libertés de s'épanouir et d'être enfin libertés et volontés dignes de l'homme, dignes de la raison pour laquelle Dieu a créé l'homme à son image. Pour cette raison, il les envoie sans rien, ni manteau de rechange, ni argent, juste des sandales aux pieds à cause des cailloux du chemin. Pour être accueillis dans les maisons ils seront tributaires de celles qui acceptent bien de les recevoir. Par cette pauvreté, Jésus les oblige à l'échange. Ils ne pourront annoncer l'évangile que si d'abord on les accueille, ils ne pourront libérer les volontés humaines que si d'abord on les reçoit quelque part. Ils ne pourront donner que s'ils savent recevoir. Pour marquer de siècle en siècle la mission de l'Eglise, le Christ inscrit au point de départ de la première mission l'échange comme condition fondamentale de l'activité apostolique. Une Eglise qui n'échange pas parce qu'elle se croit toute-puissante ou au contraire parce qu'elle se croit infirme, par orgueil ou par doute, n'est plus dans l'axe voulu par le Christ. Pour échanger il faut être soi et en même temps reconnaître que l'autre est lui-même. - seconde caractéristique : deux par deux, nécessairement différents. Nous sommes témoins des changements très rapides par lesquels la Société et l'Eglise sont passés. Il a fallu s'adapter à ces mutations. Matérielles ou géographiques, elles ne sont rien ou peu de choses à côté des changements profonds des mentalités. On a l'habitude, parce que c'est facile, à partir des changements de la société de lire les changements de l'Eglise. Je voudrais vous proposer l'inverse qui est aussi vrai sinon plus. On ne s'est pas suffisamment avisé que l'Eglise comme corps est un des premiers endroits, à cause de l'échange qui la fonde, où les modifications de la société sont les plus sensibles et les plus immédiatement perceptibles. Notre Eglise est un des points où les ondes de choc du monde, où les changements à peine esquissés, sont perçus avec le plus d'immédiateté. Ce n'est pas un avantage. Cette qualité ne nous rend pas meilleurs que les autres. Elle signifie simplement que nous sommes plus immédiatement sensibles aux changements du monde parce que nous sommes livrés, donnés à ce monde. Ce qui touche les hommes nous atteint en plein cœur. Là se trouve à la fois le tourment et la dignité du clergé diocésain. Son tourment parce que vous avez beaucoup semé, inlassablement semé, et que vous avez l'impression que les moissons lèvent ailleurs, que le grain est enfoui en terre et qu'on attend le printemps pour qu'il lève. Vous avez été fidèles et vous avez tenu envers et contre tout. Il est très facile, pour ceux qui n'étaient pas encore nés, de reprocher aux prêtres de notre génération, d'avoir connu les difficultés et les doutes quand la société elle-même et ses institutions vacillaient sur leurs bases. Tourment parce que des gens sur qui on comptait s'en vont ailleurs, car il n'y a plus de travail. Tourment parce que des jeunes dont vous vous occupez sont terriblement inquiets pour leur avenir. Tourment parce que de quoi demain sera-t-il fait ? Nous savons bien que l'Eglise de demain ne ressemblera pas à la nôtre. Notre travail était d'être fidèle à la tâche d'aujourd'hui et "à chaque jour suffit sa peine", dit l'évangile. Demain subviendra à lui-même. Nous ne savons peut-être pas de quoi demain sera fait, mais il y a une chose que nous savons, c'est avec qui demain se lèvera. Demain se lèvera en aube pascale avec le Christ ressuscité qui jamais ne nous fera défaut. Nos tourments ne sont pas une raison d'avoir peur. Nos tourments ne sont pas un motif ni de doute ni de désespoir, parce que nous sommes prêtres, au service d'une Eglise qui est en Poitou, avec son histoire particulière, avec ses marques, ses zones si différentes, parce que nous sommes, vous surtout, issus de ce peuple, chair de sa chair, nés de son histoire et de son sang, vous êtes la consécration de cette histoire et de cette chair, vous êtes ceux qu'un peuple a portés au Christ pour le service de l'évangile. S'il fallait trouver une raison de la dignité du prêtre diocésain elle est là : vous êtes inscrits, incardinés, scellés comme dans un mur, à cette terre et vous en subissez directement et les hauts et les bas, les joies et les peines. Notre fierté est là, d'être incarnés dans les événements qui affectent ou qui réjouissent les hommes de ce pays, de vivre avec eux leurs peines, leurs joies, leur désespoir et aussi leurs luttes, leurs combats et leur dignité en frères. La dignité et la joie du prêtre diocésain est dans ce service à l'image de ces apôtres que le Christ envoie sur sa terre, car jamais ils n'ont quitté les frontières cantonales de la Palestine. Je comprends qu'aujourd'hui cette vocation du prêtre diocésain soit terriblement difficile à faire comprendre à de plus jeunes. On peut être tenté par des vocations plus personnelles et immédiatement glorieuses. Je voudrais vous rappeler cette phrase étonnante d'un très grand mystique qui fut évêque, Grégoire de Nazianze : "Il ne sert de rien à un homme de chercher sa performance spirituelle personnelle s'il ne fait pas corps avec l'Eglise de son peuple". La recherche de prouesse spirituelle, qu'on peut trouver dans des "monaco" refermés, est le signe d'une fragilité personnelle à affronter ce monde. C'est le signe également que si le spirituel est fait d'exception, Noël n'a plus de sens, car Noël c'est l'entrée de la Vérité dans la chair d'un enfant en un petit pays perdu. La fierté du clergé diocésain est humblement, fidèlement, de servir l'incarnation de la sainteté de Dieu dans une terre qui a été une terre de passage et de combats, de constructions et d'espérance et qui est notre terre. On peut aussi être tenté par d'autres formes de vie, on croit que la vie fraternelle est euphorique, tant qu'on en a pas l'expérience. La fierté du clergé diocésain est beaucoup plus humble, plus terre à terre, plus modeste : c'est de faire ses courses, faire cuire son repas, s'occuper de son linge, conduire la voiture au garagiste, c'est de tenir là où on est, à la condition d'être capable de partir deux par deux, comme le Christ nous envoie et de voir non pas les différences qui nous séparent mais le bien qu'un autre est capable de faire et qui nous attache à lui. Un jour par an, vêtu de blanc, nous avons pour fonction de ne regarder que la beauté de Dieu posée sur nous et le bien auquel il nous convoque. Si les deux, partis ensemble sur l'ordre du Christ, s'étaient divisés et déchirés, la mission se serait effondrée. Arrêtons de nous juger les uns les autres au nom de fidélité théorique à des méthodes, regardons crûment que demain nous demandera d'autres méthodes, parce que les moyens seront différents, que les hommes ont changé et qu'il nous faut les rejoindre. C'est en regardant cet avenir et le bien que chacun est capable de faire que nous nous conjoindrons et nous nous découvrirons comme frères. Le drame de l'heure est qu'elle invite à la mesquinerie. La campagne à laquelle nous assistons se distingue par sa médiocrité. Alors que des hommes meurent, perdent leur sens de la vie, nous discutons sur des futilités. Comme Eglise, je vous l'affirme, nous sommes obligés d'aller à l'essentiel qui est de savoir si à notre tour, prêtres, nous sommes capables de partir "rien dans les mains, rien dans les poches tout dans le cœur", comme le Christ nous envoie. C'est la conversion à laquelle nous sommes invités, vous comme moi, car ce n'est pas parce que je suis votre évêque que je suis meilleur que vous, - dans l'humble disposition à planter l'évangile où le Christ nous a placés, - à remettre nos pas dans les chemins où il nous envoie, - à ne compter que sur lui. C'est la fidélité à laquelle, aujourd'hui nous sommes conviés. Il ne manquera pas, il ne laissera pas tomber. Ce témoignage que nous avons à rendre, avançant vers un demain qui ne se dévoilera que pas à pas, jour après jour, acceptant le risque d'erreurs (et nous reprendrons la route) n'ayant confiance que dans le Christ, c'est là notre joie, c'est là notre fierté, notre dignité. Nous n'avons pas à rougir d'être prêtres d'un diocèse. Il n'y a pas de séminaire idéal, de groupe idéal, d'institution idéale, Il n'y a pas d'évêque idéal non plus d'ailleurs ! Il y a des hommes qui font ce qu'ils peuvent au service du Christ. Il y a des hommes qui remplissent leur mission comme ils peuvent. C'est dans ce "comme ils peuvent" que tout se tient. Si nous avions à rougir les uns des autres cela voudrait dire que nous rougirions de l'appel que le Christ nous a lancé. La beauté du sacerdoce, nous allons la reprendre, la redire aujourd'hui, elle est aussi neuve qu'au premier jour, car Dieu ne vieillit pas ! Elle est aussi belle qu'au jour où vous vous êtes relevés du plancher où vous étiez allongés, car Dieu ne se repend pas de ses dons. Soyons simplement heureux d'être prêtres librement. Libres de ce que nous avons connu, de nos options et de nos goûts, pour le monde qui nous attend et qui cherche, pour ce monde qui a besoin et soif de l'évangile et qui l'attend. C'est pour lui que nous sommes envoyés, ayant pouvoir non pas sur les hommes, mais sur les besoins et les attentes de ce monde : - pouvoir pour soigner, et non pour humilier - pour servir et non pour commander - pour marcher avec les hommes et non pour rejeter au loin. Nous sommes pasteurs profondément, c'est notre joie. C'est pour cela que je vous remercie d'être qui vous êtes.
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