Le geste de transmettre : enjeux culturels et spirituels
La commission Patrimoine, culture et foi a invité Marguerite Léna pour une conférence ouverte à tous, et ayant pour thème : "le geste de transmettre : enjeux culturels et spirituels". Cette conférence est proposée le jeudi 3 juin 2010, à 20h30, à l’amphithéâtre Venance Fortunat de la Maison diocésaine. Marguerite Léna, de la communauté Saint François Xavier, est philosophe ; sa pratique et sa recherche portent sur l’éducation. Enseignante, conférencière de Carême à Notre-Dame de Paris, experte au synode romain sur la Parole de Dieu, Marguerite Léna ne manquera pas d’apporter de la profondeur aux questions que pose aujourd’hui l’éducation aux familles et aux enseignants.
L’éducation, un enjeu prioritaire
Nous pouvons nous accorder à reconnaître que l’éducation est l’enjeu prioritaire pour une société et pour chaque existence. Dans les années 50, la philosophe Hannah Arendt a fait œuvre prophétique. Ayant découvert la société américaine, elle s’interroge sur des évolutions éducatives qu’elle y perçoit ; elle en relève les risques, et estime que l’Europe, dans ce domaine de l’éducation comme dans bien d’autres, finira par adopter les pratiques des Etats-Unis. Qu’en est-il soixante ans après ses analyses et ses questions ? Voici comment celles-ci sont formulées dans son livre La crise de la culture, Gallimard, 1972 ; Folio essais n° 113.
Education, enseignement, pédagogie
« Sous l’influence de la pédagogie moderne et des doctrines pragmatiques, la pédagogie est devenue une science de l’enseignement en général, au point de s’affranchir complètement de la matière à enseigner. Est professeur, pensait-on, celui qui est capable d’enseigner… n’importe quoi. Sa formation lui a appris à enseigner et non à maîtriser un sujet particulier… On tarit ainsi la source la plus légitime de l’autorité du professeur, qui, quoi qu’on en pense, est encore celui qui en sait le plus et qui est le plus compétent » p. 234.
Hannah Arendt dénonce aussi cette idée selon laquelle « on ne peut savoir et comprendre que ce que l’on a fait soi-même, et sa mise en pratique dans l’éducation est aussi élémentaire qu’évidente : substituer, autant que possible, le faire à l’apprendre […] L’enseignement des langues illustre directement le lien étroit entre ces deux points ; la substitution du faire à l’apprendre et du jeu au travail : l’enfant doit apprendre en parlant, c’est-à-dire en faisant, et non en étudiant la grammaire et la syntaxe ; en d’autres termes, il doit apprendre une langue étrangère comme il a appris sa langue maternelle : comme en jouant et sans rompre la continuité de son existence habituelle […] Cette méthode cherche délibérément à maintenir, autant que possible, l’enfant plus âgé au niveau infantile. Ce qui précisément devrait préparer l’enfant au monde des adultes, l’habitude acquise peu à peu de travailler au lieu de jouer est supprimée au profit de l’autonomie du monde de l’enfance » p. 235-236.
L’hebdomadaire Télérama s’est lancé dans une enquête sur l’éducation. Dans son numéro du mercredi 28 avril 2010 il parle de l’enseignement en Suède. Je souligne quelques lignes de cet article. « La maîtrise de l’anglais est un but prioritaire : les enfants commencent à l’apprendre souvent avant même la lecture. Et en s’amusant. ‘’Démarrer par la grammaire, c’est tuer leur intérêt’’, dit Sarah Wehlhof, prof d’anglais. ‘’Alors je joue beaucoup, je leur fait interpréter des petites scènes, je les filme, on se regarde.’’ »
Enseignement, éducation et famille
De plus en plus on s’est tourné vers l’école pour qu’elle assure la totalité de l’éducation ; l’idéologie issue de la Révolution française et de la IIIe République a conforté cela : il faut retirer les enfants aux familles, au risque que celles-ci les enferment dans les particularismes, spécialement religieux ; l’école de la République les en libère pour en faire des citoyens. Or, « on ne peut éduquer sans en même temps enseigner – écrit encore Hannah Arendt – et l’éducation sans enseignement est vide et dégénère donc aisément en une rhétorique émotionnelle et morale. Mais on peut très facilement enseigner sans éduquer et on peut continuer à apprendre jusqu’à la fin de ses jours sans jamais s’éduquer pour autant » p. 250. C’est donc la conjugaison entre éducation et enseignement qu’il s’agit de préférer, mais dans une complémentarité entre la famille et l’école ou l’une ne cherche pas à se substituer à l’autre.
Une autre philosophe, Edith Stein, devenue Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix, pose la question de l’articulation de la famille et de la société à propos de sa transmission Pour Edith Stein, la famille ne peut introduire à la diversité des biens culturels, c’est la mission de l’école : « La tâche spécifique de l’école est l’introduction aux domaines culturels et à la mise en œuvre de la force formatrice humaine de ces domaines » (ESW, V, p. 169).
En 1930, Edith Stein lancera une mise en garde : « La demande de lieux d’éducation autres que la famille se fait d’autant plus urgente que l’étiolement de la famille progresse : il y a un besoin de lieux où les forces individuelles et sociales des enfants puissent se déployer et se former avec un soin et un sentiment de sécurité adéquats » (ESW XII, p. 66) cité p. 278. « La transformation d’un homme se fait sur la base de ce qu’il était, de ce qu’il accueille de neuf en lui et de la manière dont il prend position par rapport à ce nouveau contenu » (ESW, XVI, p. 173).
La transmission de la culture, l’œuvre d’un peuple
Partant de la famille, appelant à l’ouverture aux « lieux d’éducation », Edith Stein élargit son propos aux dimensions du peuple. Pour elle, la culture d’un peuple est appelée à être vivante et elle ne peut l’être que par l’intermédiaire de ses membres, ce qui explique l’alternance de temps forts ou calmes dans la vie culturelle. « Là où ses membres ne la nourrissent plus, on peut parler d’une ‘’culture morte’’, même si le peuple continue d’exister sous d’autres rapports. A proprement parler ce n’est pas la culture qui est morte, mais les âmes qui devraient lui donner vie […]. Les valeurs continuent d’exister, mais ne déploient plus leur action vivifiante dans les âmes personnelles qui sont les relais dans la vie culturelle. Ceci permet de comprendre qu’une renaissance culturelle est toujours possible : elle procède d’une redécouverte de valeurs et d’une nouvelle mise à disposition des forces spirituelles ». La culture suppose donc un peuple qui en soit le promoteur et le porteur : « A l’unité interne et à l’harmonie de la culture correspond l’unité d’un peuple. Les concepts ‘’peuple’’ et ‘’culture’’ me semblent corrélatifs ». Ces propos sont issues de la contribution de Sybille von Streng, La personne humaine promotrice de culture, la culture promotrice de la personne humaine (p. 265-289) ; dans l’ouvrage collectif, Edith STEIN, une femme pour l’Europe, publié sous la direction de Marie-Jean de GENNES, Cerf, Editions du Carmel, Ad Solem, 2009
Culture, éducation et société
Poursuivant mon dialogue entre Edith Stein et Hannah Arendt, je relève que cette dernière, si elle perçoit la responsabilité de chaque peuple à transmettre la culture, ainsi à la faire vivre, pose une différence, quant à la culture, entre société et société de masse : « La société veut la culture, évalue et dévalue les choses culturelles comme marchandises sociales, en use et abuse pour ses propres fins égoïstes, mais ne les ‘’consomme’’ pas. Même sous leur forme la plus éculée, ces choses demeurent choses, et conservent un certain caractère d’objectivité. Elles se désintègrent jusqu’à ressembler à un tas de pierres, mais ne disparaissent pas. La société de masse, au contraire, ne veut pas la culture, mais les loisirs (entertainement, autrement dit la ‘’distraction’’) et les articles offerts pas l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation […] Ils servent, comme on dit, à passer le temps » p. 262-263.
« La culture se trouve menacée quand tous les objets et choses du monde, produits par le présent et par le passé, sont traités comme de pures fonctions du processus vital de la société, comme s’ils n’étaient là que pour satisfaire quelque besoin » p. 266. La qualité des œuvres d’art c’est qu’ « elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations » p. 268.
Transmission, hiérarchie et autorité
Transmettre suppose que le peuple qui veut en être l’acteur reconnaît dans sa culture quelque chose qui mérite de l’être. Ceci sous-entend cette idée, souvent combattue, qu’il existe une hiérarchie selon laquelle des réalités culturelles sont nécessaires et vitales ; qu’elle doivent être pratiquées par ce peuple et inculquées aux jeunes générations. Or, une certaine conception de l’égalité, non pas des êtres humains, mais des savoirs et des phénomènes culturels, contredit une telle approche. Là où l’on a exclu la préférence et le choix, nous trouvons le vide.
Une nouvelle fois, relisons Hannah Arendt. L’Amérique « se bat pour égaliser ou effacer, autant que possible, la différence entre jeunes et vieux, doués et non doués, c’est-à-dire finalement entre enfants et adultes et en particulier entre professeurs et élèves. Il est évident que ce nivellement ne peut se faire qu’aux dépens de l’autorité du professeur et au détriment des élèves les plus doués » p. 232. « La crise de l’autorité dans l’éducation est étroitement liée à la crise de le tradition, c’est-à-dire à la crise de notre attitude envers tout ce qui touche au passé. Pour l’éducateur cet aspect de la crise est particulièrement difficile à porter, car il lui appartient de faire le lien entre l’ancien et le nouveau : sa profession exige de lui un immense respect du passé » p. 248-249.
« Dans le monde moderne, le problème de l’éducation tient au fait que par sa nature même l’éducation ne peut faire fi de l’autorité, ni de la tradition, et qu’elle doit cependant s’exercer dans un monde qui n’est pas structuré par l’autorité ni retenu par la tradition […] On ne peut éduquer sans en même temps enseigner ; et l’éducation sans enseignement est vide et dégénère donc aisément en une rhétorique émotionnelle et morale. Mais on peut très facilement enseigner sans éduquer et on peut continuer à apprendre jusqu’à la fin de ses jours sans jamais s’éduquer pour autant […] L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus » p. 250-252.
L’éducation, un enjeu vital
Une lecture récente m’a enfin permis de découvrir ces lignes de Jil Silberstein, dans la préface qu’il écrit pour la nouvelle de Léon Tolstoï, Le Père Serge, Le temps qu’il fait, 2010 : « A cet âge où l’individu entreprend de faire ses comptes (il a 50 ans), Tolstoï ne voit en lui-même qu’un ‘’pécheur, un pécheur répugnant, vil, orgueilleux, pire certainement que les pires parmi les hommes’’. Mesurant la vanité de sa recherche passée de la gloire littéraire, il estime que l’essentielle mission des hommes instruits est de faire accéder des millions de malheureux à la dignité. Au cœur de ces années d’angoisse, il se jure de désormais s’écarter de la littérature tout comme de l’art en général […]. Seuls les Evangiles, qu’il entreprend de traduire en russe, trouvent grâce à ses yeux. Les Evangiles, l’éducation des masses et la lutte contre la dépravation dans le monde. » p. 8.
+ Pascal Wintzer Evêque auxiliaire à Poitiers
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