Formation et mission

août 2001

Eric Boone



Centre théologique

Comme beaucoup d’instances pastorales du diocèse, le conseil du Centre Théologique a voulu réfléchir cette année aux enjeux de la formation pour la mission. Un tour de table a permis l’expression de chacun sur le sujet. Sans prétendre reprendre l’ensemble des réflexions proposées par le conseil, je relève ici quelques éléments qui peuvent alimenter la discussion et qui spécifient notre démarche (1).

1- Du souci de soi au service de l’Eglise

On pense souvent la formation en fonction des attentes et des besoins des personnes : de quel type de formation les chrétiens de notre diocèse ont-ils soif ? Que souhaitent-ils ? Quelle offre faire pour répondre à leur demande ? C’est donc en fonction d’un légitime souci de soi que l’on s’inscrit à tel ou tel parcours.
On constate de plus en plus aujourd’hui que les demandes sont liées aux responsabilités exercées dans l’Eglise, ou même dans la société pour certaines professions particulièrement exposées. C’est donc pour servir, au nom même de l’appel entendu et reçu, que naissent des besoins spécifiques de formation. Et on peut déjà repérer telle ou telle personne qui débute un parcours qu’elle n’aurait pas choisi naturellement mais qui convient à l’exercice des responsabilités qui lui sont confiées.
Bien plus, c’est l’Eglise elle-même qui désormais appelle à se former et qui prend les moyens nécessaires à la mise en place de formations adaptées pour que le message évangélique puisse retentir de façon crédible. Ce renversement de perspective implique un nouveau visage de la formation : du côté des personnes en formation, le constant souci de devenir acteurs de leur parcours et l’exigence d’un travail qui ne soit pas qu’intellectuel mais qui donne à vivre ; du côté des formateurs, l’attention à une double exigence : celle d’une expression de la foi fidèle à la tradition chrétienne et le souci permanent du rapport avec les traits majeurs de la culture contemporaine. Pour cela, une interrogation permanente sur les contenus mais aussi sur les méthodes est nécessaire.
Ainsi, il nous faut et il nous faudra de plus en plus considérer que la formation n’est pas simplement au service du bien-être des personnes mais qu’elle appartient à l’être même de la mission : elle représente une condition pour que la mission puisse être vécue joyeusement et avec compétence. Pas d’appel en mission sans formation.

2- En dialogue avec la culture contemporaine

Mais la mission ne peut ni ne doit être pensée uniquement à destination des communautés chrétiennes. Un des grands enjeux aujourd’hui est sans doute la capacité d’entrer en dialogue avec la culture contemporaine, massivement indifférente au christianisme. Etre en capacité de proposer une parole de foi qui prenne bien en compte les exigences de l’intelligence humaine semble capital. Si l’on pense souvent notre situation actuelle en fonction d’une « rupture qui réclame l’invention d’une nouvel art de vivre la foi » (2), la formation doit contribuer à la construction de ce nouvel art. Et ce dernier mot est important puisqu’il resitue la théologie non d’abord comme une construction intellectuelle mais bien comme une sagesse, c’est- à-dire comme la capacité de fonder ses choix pour bien mener sa vie : « Ce n’est pas le niveau scientifique des théologies qui est en cause, mais leur inscription dans un corps, leur place. Il s’agit pour elles de rendre l’actualité compréhensible par la foi, donc de saisir l’aujourd’hui de Dieu dans l’histoire présente » (3). Il ne s’agira plus seulement de dialoguer avec ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’héritage chrétien mais bien de réfléchir ensemble, chrétiens ou non, aux questions massives et complexes qui se posent à notre société.
Ainsi, il ne faudrait pas opposer un peu trop rapidement acquisition de savoirs – du côté de l’intellect – et conduite de la vie personnelle et sociale – du côté de la pratique. Les deux dimensions doivent s’articuler, l’intelligence donnant des fondements à nos pratiques.

3- Formation et initiation (4)

Une conséquence, dont nous n’avons sans doute pas encore pris toute la mesure, de cette rupture culturelle est que nous ne pouvons plus présupposer chez nos contemporains une quelconque forme de culture religieuse. Il devient alors extrêmement urgent d’initier à la tradition de l’Eglise ainsi qu’à la vie ecclésiale. Là encore, les intervenants du Centre Théologique se trouvent mis en cause pour que leur enseignement mais aussi leur façon d’enseigner et leur attitude soient accueillants et véritablement évangéliques.
Cela inscrit heureusement la formation en théologie sur l’horizon d’un chemin d’humanité dont il faut tenir compte : venant au Centre Théologique avec leur histoire, avec souvent aussi des images de l’Eglise, les personnes repartent avec des aspirations nouvelles, des volontés de s’engager, déclarant des disponibilités, mettant au service de tous des compétences que la formation aura mises à jour.
Il nous faut être attentifs à ces déplacements pour permettre à chacun de trouver sa juste place, en multipliant les partenariats et en sachant orienter les demandes pour y apporter des réponses adaptées. Le Centre Théologique n’a évidemment pas le monopole de la formation et il ne trouve sa justification qu’en s’articulant à d’autres services diocésains qui proposent eux aussi leur modèle de formation. Il convient encore d’avoir toujours le souci de donner aux participants de nos activités des outils pour aller plus loin dans un constant respect du projet de formation et dans un souci de formation permanente.

4- Pour une mémoire chrétienne

L’objectif du Centre Théologique n’est pas d’abord, on l’aura compris, de former des théologiens. L’enjeu fondamental est bien plutôt de rendre la parole aux chrétiens en leur donnant d’entrer dans l’intelligence du monde qui nous entoure. Alors que trop souvent on a pris l’habitude de répéter un discours appris par cœur, il s’agit de redonner un peu de liberté intellectuelle et des mots pour donner sens à nos existences. Une personne qui venait de terminer le DUET et à qui l’on demandait un témoignage a pu dire : « Je suis néophyte (5). Sans cette formation j’aurais pu dire que je vivais quelque chose d’extraordinaire. Grâce au DUET, je peux dire en quoi ce que je vis est extraordinaire ».
Cela passe toujours par une période critique de déconstruction ; cela demande d’accepter une certaine nudité, une grande pauvreté et une insécurité, expérience caractéristique de celui qui s’engage sur un chemin dont il ne connaît pas le terme. Ce déséquilibre n’est acceptable que s’il est dialogué avec les autres personnes en formation mais aussi avec les formateurs qui doivent travailler à la reconstruction sous le mode d’une parole échangée et d’un discours confessant qui assume critiques et contradictions, dans un constant souci de vérité et d’authenticité.
L’accomplissement d’un tel service de formation, en dialogue constant avec les différentes réalités pastorales du diocèse, contribue à vivifier la communion dans l’Eglise. En effet les formateurs du Centre Théologique, par la variété de leurs insertions et de leurs interventions, permettent une meilleure communication entre les différents groupes de croyants et entre l’Eglise et la société. En facilitant un meilleur enracinement dans le message chrétien, ils renvoient aussi les uns et les autres à la source unique de la foi. « Il y a dans l’Eglise diversité de ministères mais unité de mission ».


(1) Ce tour de table s’est tenu le 28 novembre 2000 à la Maison Diocésaine de Poitiers. Certains pourront, je l’espère, reconnaître leur propos, mais la formulation et la structure du texte me sont tout à fait personnelles !
(2) H.-J. Gagey, C. Roucou, dans Des temps nouveaux pour l’Evangile - Assemblée plénière Lourdes 2000, Paris, Centurion-Cerf-Mame, 2001, p. 74.
(3) A. Rouet, "Pour une théologie de la crise", dans Lettre de Ligugé, 294 (octobre 2000), p. 10.
(4) On peut renvoyer ici aux développements proposés par le Service diocésain de la catéchèse et du catéchuménat, voir par exemple EEP n°3 (8 septembre 2000), p. 72.
(5) C’est-à-dire nouvellement baptisée. Ce terme vient du grec et, littéralement, signifie : nouvelle plante, jeune pousse.