Le sacrement de réconciliation


Mgr Albert Rouet



1- La réconciliation
2- Recevoir le pardon
3- Vivre en pardonné


3- Vivre en pardonné

Les rudes injonctions de Jean-Baptiste dans l'Evangile (Lc 3,1-12), par une heureuse coïncidence, nous conduisent à réfléchir à la conversion.

L'Evangile ne nous parle du péché que pour nous montrer comment en sortir.
- Qu'il s'agisse de cette femme, pécheresse publique, que Simon le pharisien voulait laisser à sa porte et qui trouve moyen d'aller pleurer sur les pieds du Christ (Lc 7, 36-50).
- Qu'il s'agisse de ce jeune homme parti avec sa part d'héritage, ayant tout mangé et qui, d'un coup, se prend à “rentrer en lui-même”, comme dit Saint Luc (Lc 15, 17-24).
- Ou encore Zachée se hâtant de distribuer tout ce qu'il avait en trop et rendant le quadruple du tort qu'il avait causé (Lc 19, 8-10).

Tous, manifestent des signes de conversion.

L'Evangile est plus disert sur ces signes de conversion que sur le catalogue ou le récit de péchés qui aurait tant affriolé la presse à sensations.

Mais la conversion, la suite de l'Evangile le montre, est un sujet difficile. Difficile parce qu'il y a deux manières de la comprendre, deux manières de la vivre.

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De préférence, l'Ancien Testament emploie un mot grec : “épistrophè” qui veut dire le fait de “faire demi-tour”, de “se retourner”. Vous vous étiez engagé dans une impasse, vous aviez pris une fausse direction, vous faites demi-tour et vous repartez dans l'autre sens. On voit bien ce que peut désigner cette conversion. Elle indique qu'on s'était engagé dans un chemin qui suppose une géographie et qu'à un moment on s'est rendu compte de son erreur.

Dans cette géographie, il est important d'avoir des repères, une loi, c'est-à-dire de savoir où l'on va. Il ne peut y avoir de conversion que si l'on a une carte, ne serait-ce que pour déterminer les carrefours où l'on s'est égaré et ceux ou on s'égarerait davantage encore.

Cette conversion, par la géographie qu'elle suppose, est toujours problématique parce qu'elle sait définir les péchés, les erreurs. Elle catalogue, pèse, juge, classe, trie, impute. La faute et le péché de quelqu'un dépend alors beaucoup plus de la lecture d'un catalogue que de la propre appréciation de sa conscience. On s'est trompé par hasard, on ne l'a pas fait exprès, on n'a pas vu la panneau indicateur, on a raté un commandement et quand on se fourvoie, on revient.

Cette compromission entre l'erreur et la géographie qui la contient explique beaucoup de chose. Elle explique pourquoi, dans l'Evangile les Sadducéens ces grandes familles sacerdotales, les Pharisiens ces champions de la vertu publique, ne peuvent pas se convertir à l'appel de Jean, car le propre de cette géographie religieuse est de se calquer sur une géographie humaine, sociale, financière ou politique. A ce moment-là on ne voit plus, on ne peut plus voir de quoi l'on se convertit, ce qu'on abandonne ou ce qu'on recherche. On a vu ainsi des conversions se précipiter parce qu'il devenait avantageux, dans certaines situations sociales, de devenir chrétien.

Mais on ne voit plus. Au nom des seuls principes mis en avant, qui sont des principes religieux, isolés de cette géographie, comme des panneaux indicateurs que l'on cultiverait en serre, on ne voit plus le prix à payer pour que le paysage soit aussi clair.

Cela explique pourquoi au long des siècles :

- depuis Isaïe (Is 3), tonnant contre les intrigues politiques inadmissibles de la cour des rois qu'il a connus (il savait de quoi il parlait, puisque lui aussi appartenait à cette cour),
- Ezéchiel fulminant contre le commerce international impitoyable, inhumain, des ports de Tyr et de Sidon (Ez 28),
- et Jérémie dénonçant dans son peuple les collusions religieuses, financières et politiques, dont il était lui, prêtre abandonné, le témoin...

- De même, dans l'Evangile, cela nous permet peut-être de comprendre pourquoi, trop sensible à cet ordre où la logique de la foi et les habitudes mentales d'une époque font système, pourquoi les chrétiens se sont trouvés entraînés dans des compromissions dont nous rougissons aujourd'hui et pour lesquelles il nous faut faire repentance.

Comment expliquer qu'on n'ait pas vu ?

Ne croyons pas que les gens qui sont dans de tels systèmes soient de mauvaises gens. Ce sont souvent de braves gens, c'est-à-dire des gens rarement braves.

Luc nous avertit : “On mangeait, on plantait, on buvait, on se mariait, on était marié, on vendait et on achetait...” (Lc 17, 27-29) et résumant tout, Mathieu ajoute : "et ils n'ont rien vu" (Mt 24, 39).

• Alors, quand on se convertit, on se convertit de quoi ?

Vous sentez bien que, dans cette logique, le seul désordre dans un monde sclérosé d'ordre, ne peut plus être que le péché sexuel, puisque c'est le seul endroit ténébreux dans une géographie quasi policière où tout a été quadrillé !

D'où la hantise de ces examens de conscience méticuleux, jusqu'au moindre grain de sable et cette affirmation incessante du péché de la chair comme prototype du seul péché, car c'est un péché privé et qui ne trouble en rien le système établi.

Cette conversion-là est donc une conversion limitée. Si elle est simplement le fait d'aller et de venir, de brûler aujourd'hui ce qu'on a honoré hier et d'honorer aujourd'hui ce qu'on a brûlé hier, on peut garder le même système. Comme sur une cheminée où on intervertirait les deux potiches : il suffit simplement de mettre à droite ce qui est à gauche et réciproquement, mais rien ne change.

Voilà pourquoi tant de croyants deviennent aveugles, fascinés qu'ils sont, par l'adéquation d'un ordre social, humain, culturel et une religion que, sans aucun dérangement, ni tapage, ni tumulte, en bonne compagnie, ils y glissent et y introduisent.

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C'est alors qu’enfin surgit un autre mot, une autre définition de la conversion, celle que les Actes des Apôtres emploieront à dessein : “metanoia”. La métanoïa c'est un changement de tête, un changement de système.

Car le péché fait système, il entre dans la géographie, c'est pourquoi on ne le voit pas. C'est pourquoi quinze, vingt ans, ou quinze siècles plus tard, on se demande : “mais comment ai-je pu faire ainsi ? Ont-ils pu faire ainsi ?”

La métanoïa est une restructuration entière de notre univers mental. Ce n'est pas simplement faire l'aller-retour sur la même route. C'est changer de cap, changer de route, changer de géographie. C'est prendre comme repaire non plus l'ordre humain, qui n'est parfois que désordre, mais, selon le mot même de Saint Jean, “de prendre l'ordre de Dieu" (Jn 12, 50). L'ordre de Dieu est autre chose que nos arrangements.

La métanoïa, est prendre comme règle de vie l'Evangile et lui seul. Nu. Tel qu'il est et tel que nous devons, vous comme moi, jour après jour, tendre à le vivre. L'Evangile, tel que le Christ l'a vécu, tel que les Saints l'ont vécu. Nous n'avons ni d'autre mission, ni d'autre ambition.
On comprend d'un coup que l'univers change,
qu'on ne peut pas penser comme tout le monde,
qu'on ne peut pas être tranquille comme tout le monde,
qu'on ne peut pas avoir les idées de tout le monde, c'est-à-dire les idées de personne,
que notre seule référence est l'acte par lequel le Christ transfigure notre existence.

Le chrétien est une être converti, non de sa propre décision, parce qu'ayant vu une erreur il aurait fait demi-tour. Le chrétien est une être converti parce qu'il change de monde, “Vous n'êtes pas de ce monde..” (Jn 15, 19). Chaque fois que les chrétiens ont dû vivre cela et le dire, soyez certains qu'on a tout fait pour les ramener aux compromissions politiques les plus basses. Il n'y a jamais de procès de religion. C'est toujours sous d'autres chefs (les moeurs et la politique en sont les plus aisés), qu'on attaque l'Eglise.

Cette métanoïa, cette conversion ne peut s’effectuer que si elle est donnée.

On peut s'introduire dans un système, aimer les idées d'un temps, mais voir leur valeur, savoir ce qu'elles coûtent, les peser du poids du Christ, cela demande que le Christ nous soit donné.

Il n'y a de conversion que s'il y a pardon.
L'accès au baptême ne peut être envisagé que lorsque cette métanoïa, ce changement de mentalité, est vraiment (je ne dis pas accompli, ni vous, ni moi ne l'avons accompli complètement), mais au moins perçu, désiré et demandé. C'est le critère premier de tout baptême depuis vingt siècles.

Cela ne peut être que parce qu'il y a pardon. Nous voilà devant un autre mot combien difficile. Pardonner est tout, sauf oublier. Car si vous oubliez, vous n'avez même plus à pardonner. On ne vous demande pas d'oublier votre histoire, on ne vous demande pas d'oublier l'histoire des autres.

La vraie question n'est pas là, mais de cette mémoire, que faites-vous ?
- Sera-t-elle la mémoire fatale des jours passés, pesants et blessants ?
- Sera-t-elle comme un vendredi saint perpétuel, dont on n’arrive pas à se libérer ?
- ou bien va-t-elle aller jusqu'à la véritable renaissance qui est la victoire de Pâque sur la fatalité du mal ?

Car le mal est toujours devant nos yeux, nous allons le voir dans un instant, il est toujours devant nous lourd, pénible, harassant.

Pourtant aucun homme n'est identique au péché qu'il commet. Plus profond que tout mal, il y a encore en lui cette image du Père qui tend vers la ressemblance du Fils.

C'est pourquoi le matin de Pâque est le jour ou éclate le pardon, comme une résurrection d'espérance.

Pardonner, c'est dire à quelqu'un que, quoi qu'il ait fait, il peut encore devenir meilleur, qu'on ne peut jamais fermer une porte à un homme, parce qu’en lui la palpitation du désir de Dieu continue à le pousser vers la rencontre.

Pour pardonner il faut du temps car c'est un dialogue et une rencontre entre celui qui pardonne et celui qui est pardonné. Le vrai problème est là.

Je me souviens d'un épisode particulièrement pénible. Un mari était parti avec une jeunette, abandonnant femme et enfant.
L'histoire était si triste, qu'à plusieurs nous avons essayé de faire en sorte que les choses s'arrangent, car la femme aimait toujours son mari et lui, au fond l'aimait toujours aussi.
La vie n'est pas simple. Pendant deux ans, cette femme a attendu. Lentement, progressivement, un jour son mari est revenu.
Mais elle s'était tellement durcie dans ce qu'elle croyait être la fidélité (qui n'était jamais que de la constance, n'ayant pas bougé, elle, pendant deux ans), elle était devenue incapable de comprendre que son mari avait évolué.
Comme si le pardon devait revenir exactement à l'état antérieur, comme s'il était une “reconstruction à l'identique”, ainsi que disent les assurances pour refaire aujourd'hui ce qui était il y a deux ans.
Cette femme est restée intangible, immuable, elle n'a pas vu qu'il y avait une autre attente, que de nouvelles fiançailles étaient possibles et qu'on ne repartirait jamais comme il y a deux ans. Qu’il fallait à deux reconstruire du nouveau.
Sous prétexte qu'elle n'avait rien fait de mal, ce qui était vrai, elle a commis le mal suprême de ne pas comprendre l'espérance que son mari attendait d'elle.
Alors cet homme est reparti, seul.

Si le pardon n'est pas ce traitement du temps, il n'est pas possible.

C'est pourquoi dans l'acte de pardon il y a ce jour immense, fondamental, du samedi saint. Ce jour où le Christ mort, attend toutes nos morts. Ce jour où on sème sur lui, sur ce corps enterré, tout ce mal qui s'est déversé sur la terre depuis la fondation du monde. Le grain recueille tous les sucs pour en faire la vie.

Rappelez-vous. C'est ce qu'explique l'évangile de Saint Jean, quand il fait allusion à ce serpent suspendu sur une hampe (Jn 3, 14). Pourquoi le serpent ? Parce que, pour les anciens, le serpent se nourrissait de poussière et fabriquait son venin à partir de tous les maléfices de la terre, de tous les poisons des plantes.

Ce samedi saint est le moment où le Christ porte sur Lui, où lentement il fait sien le mal quotidien, le mal séculaire de l'humanité. Sa mort recueille nos morts. Il attend, portant sur son cadavre toutes les morts de nos vies.

Quand Il se lève il fait sortir de nos enfers l'espoir de Sa vie.

Celui qui pardonne est celui qui porte. On ne pardonne jamais allégrement, facilement. Pardonner, c'est tirer de soi, par-delà la blessure ressentie, la mort qui nous empêche de rencontrer l'autre.

Ne pensons pas, comme on le dit couramment en ce moment, que le pardon un acte innocent et que le Christ va tout pardonner, comme cela, en passant, un peu comme un arroseur jette de l'eau avec son tuyau sur les plantes à ses pieds.

Celui qui demande pardon, accomplit l'acte par lequel il reconnaît devant un autre, donc dans un dialogue, dans une rencontre de liberté à liberté, le mal qu'il a fait : “Oui, j'ai fait cela”.

S'il n'y a pas cet acte de conversion, s'il n'y a pas ce changement de système pour aller vers la rencontre (et le système représente ici l'ensemble des compréhensions de l'autre), alors le pardon est impossible.

On voit des gens secouer la poussière de leurs pieds et repartir, car le pardon n'a jamais été demandé.

Il est aussi dur de recevoir le pardon que de pardonner.
• Celui qui pardonne porte le poids : à ce moment-là le pardon n'humilie pas l'autre.
• Celui qui demande pardon porte sur lui l'humilité et son geste n'offense pas l'autre.

C'est donc dans la rencontre la plus humble de ce Christ descendant jusqu'en terre que le pardon peut s'effectuer. Là, le péché est vaincu, parce que l'alliance se renoue à l'endroit même où elle a été dénouée. Parce que l'espérance ressurgit là où la mort a été portée. Dans le secret inaccessible de deux libertés, en leur mystère, le pardon surgit comme une aube pascale.

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Vous vous confessez, vous recevez le sacrement de réconciliation, peut-être n'avez-vous pas à chaque fois des péchés gravissimes à accuser. Mais je voudrais vous dire une dernière chose pour terminer les trois méditations sur ce sacrement.

Ne me faites pas dire ce que je ne veux pas dire ! Bien sûr, ce sacrement pardonne les péchés, mais il ne fait pas que cela. Il fait plus. C'est parce qu'il fait plus qu'on ne comprend pas bien son sens.

S'il ne s'agissait que de pardonner les péchés, l'aumône, la charité déjà en obtiennent le pardon.

Mais tout sacrement rend conforme au Christ.

Vous êtes baptisés pour être Christ.
Vous êtes confirmés pour être livrés comme le Christ.
Vous allez recevoir l'Eucharistie pour donner votre vie à la suite du Christ.
Le sacrement de réconciliation vous rend identiques au Christ portant le péché du monde.
Vous faites un, dans l'acte par lequel le Christ vous pardonne, avec l'action du Christ portant sa croix, pour que le pardon s'étende sur les hommes.

Pardonnés, vous devenez (le mot n'existe pas) pardonneur.

Comme dit Saint Paul aux Corinthiens, nous sommes "en ambassade pour la réconciliation” (2 Co 5,20). Parce que vous devenez un avec le Christ dans le sacrement de réconciliation, vous avez charge d'être des ouvriers d'espérance, de pardon et de réconciliation et de croire inlassablement, par delà les fureurs et les cris, que la métanoïa, la conversion d'un homme est toujours possible, parce que jamais Dieu ne désespère de lui.

(mars 2001)