Le sacrement de réconciliation


Mgr Albert Rouet



1- La réconciliation
2- Recevoir le pardon
3- Vivre en pardonné


2- Recevoir le pardon

"Mon péché, moi je le connais !" (Ps 51,5).

Cette confession du Roi David après sa faute avec Bethsabée, la femme d'Urie qu'il fit tuer, ne permet pas de supposer que nous aurions une conscience nette et instantanée de chacun de nos péchés. Les confesseurs, sans trahir aucun secret, entendent très souvent : "Mon Père, je ne vois pas ce que j'ai fait de mal, je n'ai ni tué, ni volé". Heureusement d'ailleurs ! Mais ces actes aussi graves dont on s'abstient, ne résument pas la totalité de notre vie. Plus souvent, nous avouons : "Je dis toujours la même chose".

D'abord, on ne change pas forcément d'une fois à l'autre. Mais quelle est cette origine, cette source secrète qui nous conduit à répéter les mêmes gestes, à réitérer les mêmes paroles et les mêmes comportements ?

Dans la Bible, le péché est toujours objet de révélation. David n'avait peut-être pas pleinement conscience qu'il commettait un mal en faisant tuer Urie pour prendre son épouse. Tous les roitelets du Moyen-Orient en faisait autant. Comme si d'ailleurs la généralisation d'un acte en fournissait une excuse morale. Il faut que Nathan lui dise : "C'est toi, cet homme" (2 Sm 12, 17).

Plus tard, lorsque David recense son peuple, traitant les hommes comme du bétail, il faut qu'un autre prophète, Gad, vienne trouver le Roi pour lui révéler : "C'est toi, cet homme" (2 Sam 24, 13).

Il suffit de mettre la parabole évangélique du “Pharisien et du Publicain” (Lc 18, 9-14) en avant, pour se rendre compte que c'est peut-être le publicain qui avait reçu la lumière de comprendre qu'il était pécheur, alors que le pharisien, juste parmi les justes, a probablement accompli tout ce qu'il dit dans la parabole : il a jeûné, payé la dîme, obéi aux commandements, mais, comme le jeune homme riche, il ne voit pas.

D'où cette phrase du Christ : "Si vous étiez aveugle, vous seriez sans péché, mais puisque vous dites nous voyons, alors votre péché demeure" (Jn 9, 41). Car ils n'ont plus besoin que personne ne leur ouvre les yeux, ils croient voir.

Nous croyons voir, alors que si souvent nous ne savons trop que dire, trop comment faire. Parler de réconciliation c'est bien, mais peut-on éviter le problème très réel d'avoir à se placer enfin dans une lumière vis-à-vis de soi ? Peut-on être en lumière envers soi-même si une clarté, venue d'ailleurs, ne vient pas illuminer notre conscience ?

Que veut dire être au net avec soi ? Suffit-il de se regarder dans un miroir pour se croire pur de toute faute ?

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Saint Paul, dans une de ses phrases raccourcies dont il a le secret, dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 4,4) guidera notre méditation.

Paul évoque les accusations que les Corinthiens lui adressent. Parce que, si nous manquons de clarté pour voir nos propres péchés, soyez sûrs que nos voisins, eux, ont des lumières particulières pour discerner nos fautes. C'est même leur premier avantage et leur commune utilité. La paille et la poutre sont aussi dans l'Evangile (Mt 7,5).

Donc Paul, attaqué par les Corinthiens, écrit cette phrase intéressante parce qu'elle oppose deux aspect qui mèneront notre méditation : “Bien que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas pour autant justifié, le Seigneur juge”.

Sa conscience ne lui reproche rien. Dans le fond, pourquoi se reprocher quelque chose si on a rien à se reprocher ? Il peut y avoir des circonstances, des événements, un mode de vie où effectivement comme on dit communément, les chrétiens qui sont pas meilleurs que les autres, vivent comme tous les autres, ne sont ni meilleurs, ni pires. Tout le monde est du sel, ce qui veut dire que plus rien ne sale. Comme tout le monde, donc comme personne.

“Notre conscience ne nous reproche rien”, ce qui peut être vrai mais aussi illusoire. Le prophète Isaïe rappelle : “Malheur à ceux qui appellent bien ce qui est mal et mal ce qui est bien" (5, 20). Quand une conscience a perdu la notion de la clarté, qui peut la diriger ? A cette conscience, dans l'importance des choix qu'elle doit faire, pour se libérer, comment lui révéler le péché qu'elle commet ?

Nous avons toujours parlé franchement entre nous, permettez-moi de continuer. Le problème de l'avortement, pour beaucoup de gens aujourd'hui, est devenu banal. Un médecin du Poitou me disait cette phrase que je trouve profondément morale : "Ma principale préoccupation est d'aider les femmes qui viennent me voir à comprendre qu'il y a un problème, et qu'il n'est pas aussi simple d'enlever un enfant que d'arracher une dent". La conscience ne voit plus la teneur de l’acte qu’elle pose : un geste vide.

Ne jugeons pas les personnes. Nous ne sommes pas là pour ça. Prenons l'exemple pour ce qu'il est. Voilà des consciences obscurcies.

Alors “ma conscience ne me reproche rien”, cela peut-être vrai et cela peut-être illusoire. Comment avancer ?

D'une manière peut-être un peu scolaire, dont je vous en demande pardon, je voudrais faire un certain nombre de distinctions, pour plus de clarté.

• Le premier mot qui vient à l'esprit, quand on parle du péché c'est le mot de culpabilité. Mais là encore, faisons attention, il existe deux formes de culpabilité : une forme bonne, positive et saine qui est de reconnaître ses torts quand on a à les reconnaître.

Cette reconnaissance amene à la parole (d'où l'aveu si important en confession) l'acte commis comme authentiquement sien. Certes je ne suis pas que cet homme qui a fait tel ou tel acte, mais je suis aussi cet homme qui a fait tel ou tel acte. On ne peut pas noyer l'action que nous avons commise dans le cours d'une vie où tout s'équivaudrait.

Je commets du mal. Moi, créé sous le regard de Dieu disant que "tout cela était bon" ; cette vie donnée bonne, engendre de la mort, est capable de faire du mal.

On voit bien que cette culpabilité est essentielle à la croissance d'un homme, à son caractère adulte et à la maturité de sa conscience. Quelqu'un qui ne peut plus avouer "je suis coupable" , est quelqu'un qui n'est plus capable de juger ses actions et ne peut donc plus conduire sa vie. En méconnaissant d’être auteur de ses actes, il s’enfuit dans le refoulement de sa peur d’être qui il est.

Si dur que ce soit, si humiliant ou pénible, reconnaître sa culpabilité positivement est une action de liberté, blessée, mais réelle.

• Mais il existe des culpabilités négatives, oppressives, qui tiennent les gens dans des situations impossibles.

Beaucoup de gens trop bavards sont en fait des scrupuleux qui parlent incessamment, car ils n'arrivent pas à dire ce qu'ils voudraient avouer. Ce qu'ils voudraient avouer, c'est qu'au fond ils ne correspondent pas à l'image qu'ils se font d'eux-mêmes, ou que leurs parents se sont faite d'eux, ou que l'entourage se fait d'eux.

Nous avons tous une image de nous et nous nous sentons coupables de ne pas correspondre à l'idéal que nous nous sommes forgé ou qu'on nous a imposé. C'est cela la conscience malheureuse, celle que Nietzsche a tellement critiquée et attaquée.

L'exemple type de cette culpabilité lourde, impossible est celle qui peut frapper des parents, des amis, des frères et des soeurs quand un proche se suicide. On se dit : “Là on aurait dû faire quelque chose... on a manqué de faire quelque chose... on n'a pas entendu le signal...”

C'est peut-être faux, on a peut-être fait tout ce qu'on avait à faire, le peu qu'on pouvait faire, mais on n'a pas pu empêcher. Comme nous ne sommes pas des saint-bernard universels, comme nous n'arrivons pas à empêcher tout le mal, nous nous sentons coupables de ne pas avoir évité la mort de l'autre.

Parfois il y a du vrai, mais combien de fois c'est excessif, erroné. On ne correspond pas à l'image de l'ami qu'on aurait voulu être, du parent qu'on aurait souhaité être et on porte ce poids.

La culpabilité, vous le voyez bien, infeste alors la conscience. Elle dépend du jugement porté sur ma vie, comme elle peut dépendre de l'inconscient qui plonge en moi et qui me rend coupable. Immensément coupable, scrupuleusement coupable de ne jamais être celui que je voudrais être.

Vous sentez, comment cette culpabilité négative, pour exorciser sa peine, peut engendrer de violence, d'agressivité et de revanche sur l'autre. On va déverser sur les autres, au nom de la vertu, de la morale, de la bienséance, des fautes qu'on n'arrive peut-être pas à commettre, alors qu'on rêverait de les accomplir.

La culpabilité négative est un ressort terrible entre les hommes, car elle rejette sur l'autre ce qu'on n'arrive pas à porter en soi. Nous sommes là en pleine psychologie. Il est bon de le savoir, de comprendre que le péché n'est pas là.

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• Ensuite il y a la faute.
On peut commettre une erreur.
On peut commettre une faute.
Il y a suffisamment de juristes dans l'assemblée pour le rappeler à qui le souhaite. Commettre une faute civile, pénale parfois, n'est pas nécessairement avoir commis une faute morale.
Etre source d'un accident peut très bien ne pas être de ma faute, alors que j'en suis responsable.

Il y a dans la faute, la nécessité de se situer devant la loi. Je ne connais la faute, dit Saint-Paul, que parce que la loi a été établie pour les contraventions. C'est la loi qui permet de discerner les torts que j'ai, les erreurs que je commets, les fautes que j'effectue (Ga 3, 24).

Mais cette loi qui dit ma faute est incapable de pardonner ! La justice, dans sa grandeur (on ne peut pas lui demander autre chose), pèse, juge des délit, des crimes, donc des fautes. Elle peut montrer de la clémence car il existe des circonstances atténuantes.

Le pardon est d'une autre essence.
Il peut y avoir, dans la faute et dans l'erreur, un chemin qui nous permet de comprendre où se situe le péché.

Ce sera un exemple personnel. J'étais jeune officier en Algérie. Le capitaine qui commandait le secteur était particulièrement à cheval sur l'horaire. Un jour, il était en retard pour le repas. Le lieutenant, après 5 minutes d'attente, décide de commencer le repas. On était en train de s'asseoir, le capitaine arrive. Nous voyant assis, donc ne l'ayant pas attendu, il entre dans une colère fantastique contre son second.

Exemple minime, j'en conviens. Il y avait eu une erreur peut-être une faute de la part du lieutenant, mais dont, vous me permettrez de penser, il n'était vraiment pas coupable. Après un temps d'attente, il avait pensé normal de commencer le repas. Dans la réaction du capitaine, il est intéressant qu'il se soit mis en colère parce qu'il croyait que l'on prenait sa place.

Vous voyez toute la différence?

S’il y a faute elle est par rapport à des conventions de politesse.
S'il y a péché dans cette aventure, c'est du côté du capitaine qui réagit de cette façon croyant qu'on allait prendre sa place... et peut-être du côté du lieutenant, s'il a vraiment voulu prendre la place de son supérieur.

Or, prendre la place de l'autre, nous y sommes, ce n'est pas correspondre à l'image que l'autre se fait de moi, c'est vouloir être soi-même l'autre, sans autre.

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Adam et Eve, exemple premier du péché : Vous serez comme des Dieux”... sans Dieu !... “Vous serez immortels, mange le ce fruit d'ambroisie, ce fruit d'immortalité... Prends-le, ravis de ta propre main et tu seras à toi-même autosuffisante... Tu seras à toi-même à la place de Dieu....” (Gn 3, 5).

Là, on voit quel est le péché fondamental : c'est vouloir se passer de l'autre, vivre sa vie... non pas selon la liberté de la conscience et de la confiance, mais selon l'autonomie singulière qui va renvoyer l'autre hors de ses propres préoccupations.

Eve la vivante, source de toute vie, dans l'acte par lequel elle prend le fruit, blesse la vie, car elle veut que sa propre vie prenne la place de Dieu. Dieu sans Dieu.

La Bible n'arrête pas de nous dire la même chose :
- Dans Ezéchiel, ce roi de Tyr qui se prend pour Dieu....(28, 2)

A l'inverse, le Christ dont les tentations au désert portent sur le fait d'être tout :
- source de la nourriture, “si tu es le Fils de Dieu...”
- source de liberté, planant dans les airs sans corps, ivre d'elle-même, “jette toi en-bas” (Mt 4, 1-4).
On vient de le relire dans Saint Luc à propos de la mort du Christ : "Si tu es le Fils de Dieu, descends de croix" (23, 37). S'il l'avait fait à ce moment là, alors il n'y aurait plus de place pour Dieu. Le Christ ne pouvait pas descendre de la croix, ce qui aurait voulu dire qu'il était autosuffisant, qu'il se serait contenté de Lui et qu'il aurait été un fils sans Père. Il se serait détourné de son Père. Il n’aurait plus avancer vers son Père.

Le péché premier, celui dont nous allons dans un instant demander à Dieu de nous délivrer, est : "ne nous soumets pas à la tentation" : fais que la place de Dieu ne nous tente pas. Fais que je ne me sois pas auto-proclamé dieu. Fais que je ne me prenne pas pour l'absolu, pour le maître du monde, de l'univers et des autres.

Regardez la liste des péchés, c'est toujours moi qui m'affirme à l'encontre de Dieu ou à l'encontre des autres. Le péché est là, dans le fait qu'il ne peut pas y avoir d'autre à partir du moment ou je dis “je”. C'est plus qu'une culpabilité, plus qu'une faute, plus qu'une erreur. C'est la mort de l'autre.

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L'acte par lequel le péché nous est révélé, il est bon de se le redire aujourd'hui, fête du Christ Roi, est justement cette mort du Christ en croix.

Non seulement parce que nous y voyons l'oeuvre de mort que le péché accomplit, mais encore, avec une certaine audace, revenons à cette phrase du crucifié dans Mathieu et dans Marc : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Mt 27, 46).

Avec une précipitation, qui en dit long sur leurs angoisses, beaucoup de commentateurs veulent à tout prix trouver une réponse, répondre au “pourquoi”, comme ces mauvais maîtres d'école qui répondent aux questions avant même qu'elles soient terminées.

Laissons-la retentir. Tout est là : "Pourquoi m'as-tu abandonné ?" Le Père ne répond pas. S'il répondait tout de suite, cette précipitation signifierait que ce Père serait un fruit à prendre, un Noé à découvrir, un autre à mon service.

Dans le Fils qui connaît cet abandon, cette déréliction, s’étend l'heure du vide absolu où seul le Père va pouvoir répondre, quand il voudra.

Cet abandon n'est pas déréliction. Il est de laisser à l'autre la place de l'autre. Parce que le Christ est totalement Fils, il veut laisser l'entière place à son Père. On ne peut pas accomplir cet acte de confiance absolue, ultime, immense, sans se vider complètement de soi (le mot est dans Saint Paul, Ph 2, 8), donc s'abandonner à l'autre.

Dans ce moment crucial, le Père laisse son Fils faire l'expérience humaine de la raison d'être de l'autre qui n'est que la gratuité du don. Là commence le matin de Pâque, car l'Autre vient, fidèle, solide, vivant !

Nous voyons notre péché, nos péchés quand nous remplissons notre vie, quand nous n’osons pas laisser une place à l'autre, quand nous prenons le fruit comme Eve, comme Adam, que nous mangeons à pleines dents et voulons davantage et toujours plus, pour vivre, pour ne pas mourir, pour être Dieu.

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Car Dieu est là, devant ce Christ, et le Christ se laisse conduire jusqu'au bout de l'abandon. Mais au moment même où l'on voit le péché qui scintille : "Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix", c'est à ce même moment que l'acte de réconciliation s'accomplit.
Parce que dans le Christ qui se vide, c'est le Père qui vient.
Parce que dans le Christ qui s'abandonne, c'est le Père qui s’avance.
Parce que dans le Christ qui porte, qui est comme dit Saint Paul "sacrifice pour nos péchés", c'est le Père qui nous donne son amour (2 Co 5, 21).

Vous comprenez pourquoi “on ne peut voir son péché, comme disait Sainte Catherine de Sienne, qu'au fur et à mesure qu'il est pardonné”, car dans le même acte de ce Christ remettant sa vie au Père, nous voyons le péché et le pardon.
- Le péché, parce que c'est nous qui avons poussé le Christ à cette extrémité,
- le pardon, parce que dans cet abandon même, l'espace du premier matin naît, c'est Pâque qui commence.

C'est pourquoi, contrairement à toute une littérature de foire, parler du péché n'est pas triste. Nous ne pouvons, en bonne théologie chrétienne, parler du péché que dans l'acte par lequel sa révélation est en même temps proposition de la réconciliation et du pardon.

Dans le même acte, Dieu me fait voir que Lui me pardonne et me pardonne toutes mes fautes, les deux en même temps.

Grâce à Dieu, le péché n'est pas le premier mot, ni le dernier. C'est la confiance qui est première. Dieu nous entoure, il nous porte, “comme un Père porte son fils sur ses épaules”, dit le Deutéronome (1, 31).

"Il est avec nous le Seigneur
lent à la colère,
immensément compatissant,
car Il est notre Père."

(octobre 2000)