1- La réconciliation
Nous commençons à méditer
le sacrement de la Réconciliation par la parabole du "Publicain et du
Pharisien" (Lc 18, 9-14), que nous offre la liturgie de ce jour.
La
grande difficulté de cette parabole, assez claire par ailleurs, surgit de la
tentation de se prendre pour le publicain afin de pouvoir désigner l'autre comme
pharisien. On fait fonctionner la parabole précisément dans le sens qu'elle
critique, en disant que celui qui est coupable, méchant et pécheur, c'est
l'autre !
On peut même inverser les termes de la parabole et en venir à
se vanter de son péché, de ses turpitudes, et notre époque aime assez les voir
s'afficher dans la littérature, le cinéma ou la télévision : "Mon Dieu que je
suis laid...!" C'est le pharisaïsme du pécheur, le pharisien
auto-proclamé.
Nous sommes devant deux problèmes :
- D'abord
l'attitude du pharisien qui dit la vérité. On voit mal cet homme être coupable
d'adultère, ne pas payer sa dîme, ni obéir à la loi. Le tableau qu'il dresse de
lui-même n'est pas un mensonge. Cet homme fait ce qu'il dit. Seulement, cette
attitude par elle-même, entraîne un certain nombre de
conséquences.
D'abord elle pousse à croire qu'on est juste avec Dieu dès
lors qu'on a simplement satisfait à des règles. Elle laisse supposer que ceux
qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas, suivre les mêmes règles, le font
volontairement, par méchanceté et noirceur d'âme. Mais que sait-on de leur
parcours ? Que sait-on exactement de ces remous profonds, de ces troubles qui
agitent des êtres et qui ne leur permettront jamais d'être à la hauteur d'une
vie tranquille, sans problèmes ni difficultés...? Il y a des blessures profondes
de la personne qui l'entraînent parfois sur des rivages où elle ne voudrait pas
accoster.
- Au-delà de nos raisons, il y a encore d'autres raisons.
Au-delà de la maîtrise claire de notre existence et qu'il convient pourtant de
poursuivre, il reste que nos règles sont toujours à la mesure limitée de nos
empreintes et que Dieu lui-même, seconde difficulté, est au-delà de nos règles.
Non pas qu'il n'en faille point, ou qu'il faille en médire, mais simplement
parce qu'on ne peut pas confondre Dieu, l'unique absolu, avec l'obéissance
externe à un règlement ou à une loi.
Il se tient dans la foi un autre
élément qu'oublie le pharisien. Un élément de "folie" (1 Co 1,23), de mystique,
une ardeur incommensurable qui rendent des êtres, d'un seul coup, abandonnant
tout, capables de se jeter au-delà des raisons, au-delà des règles, dans l'amour
de Dieu. Dans la logique de cet au-delà des règles, le Christ lui-même, Fils de
Dieu, est venu, "non pas pour les justes et les bien portants, mais pour les
malades et les pêcheurs" (Mt 9, 12-13).
Quand on regarde l'Evangile
on y trouve deux attitudes par rapport au péché :
- Il y a tous ceux et
celles pour qui la vie est blessée de fautes tarifées graves : Zachée le
publicain, celle qu'on appelle Marie-Madeleine au visage probablement composé de
plusieurs autres, la pécheresse du chapitre 7 de saint Luc... Pour eux il n'y a,
j'allais dire, aucun problème. Le Christ arrive, les rejoint, va manger chez
eux. Alors cet au-delà des raisons qui est la raison même de l'amour du Père
accueillant le fils perdu, efface tout le mal et restaure une alliance.
- Mais il y a ceux qui ne veulent pas que le Christ pardonne, que le
Christ aille rejoindre les pécheurs et qui traitent de compromission et de
complicité tout acte de miséricorde et de tendresse. Pour ceux-là, tout devient
très compliqué, car "ils sont des aveugles qui ne savent même plus qu'ils
sont aveugles" (Jn 9, 41).
Le tort du pharisien est là : il appelle
Dieu à témoin de sa vertu.
Le publicain au moins invoque, crie, supplie,
en un mot il s'adresse à Dieu en le reconnaissant comme Celui qu'il peut prier,
vers lequel il peut se tourner.
Le pharisien utilise Dieu pour se
distinguer des autres et se discerner des diplômes et des titres, afin d’être
reconnu dans sa justice. Le drame de cet homme, car c'en est un, consiste à
enfermer Dieu dans le miroir qu’il édifie de sa propre existence.
On voit
très clairement la grande difficulté de tous les temps, et la nôtre en
particulier. Il ne suffit pas de dire la morale. On peut tomber dans une
relation immorale à la morale. On peut se servir de la morale pour écraser les
autres, les humilier et les exclure. On peut utiliser la foi, en prenant la
croix par le petit bout comme une épée, et pourfendre les autres, les mésestimer
et les mépriser. On enclôt Dieu dans le vertige de sa propre image. Très souvent
d'ailleurs, c'est ainsi que nous nous confessons.
*
* *
Voici pourquoi d’ailleurs le sacrement de Réconciliation paraît
malheureusement de si peu d'utilité pour beaucoup. On fait son examen de
conscience, on dit ses péchés, on reçoit son absolution, on fait
sa pénitence et on s'en va, soi, soi, soi... Et Dieu, où est-il
?
Nous sommes même allés jusqu'à cette chose étonnante : nous avons tous
chanté, il y a une dizaine d'années, un chant qui valait mieux que son refrain :
"Réconcilions-nous, mes frères, réconcilions-nous". Vous allez mesurer
toute la distance qu'il y a entre ce que nous avons chanté sans y prêter
attention, et ce que Saint Paul écrivait dans 2 Corinthiens 5, 20 :
"Laissez-vous réconcilier".
Quand nous chantons
"Réconcilions-nous", nous ne sortons pas de nous-mêmes. On
s'entend avec quelqu'un, on se fâche avec cette personne et on
se réconcilie, on fait le travail tout seul. Alors, en quoi avons-nous
besoin de Dieu ? Nous allons donc méditer dans la lumière de cette parabole : la
Réconciliation est ce que nous ne pouvons pas faire par nous-mêmes.
Le
mot est intéressant. S'il y a réconciliation, c'est qu'il s'agit de refaire une
conciliation. Le mot conciliation est un mot qui doit résonner aux
oreilles des chrétiens. Il a donné le mot concile. Le concile, avant
d'être une assemblée est d'abord la réponse à une convocation. Il a donné
également le mot église, celle que Dieu convoque. La vieille racine
cum, "avec", précède le mot ciliation. Ce terme vient de
l'indo-européen, par le grec et le latin. Ce mot si ancien désigne la
clameur. Eglise, ecclésia, est celle sur qui une clameur a été jetée.
Nos vies sont précédées par un cri, une parole. Nos parents ont parlé de
nous avant même que nous n’existions, au point que l'on peut dire qu'un
avortement est un enfant dont personne ne veut parler.
Qu'il s'agisse
d'un cri, d'un murmure, d'un désir, d'un "je t'aime" entre un homme et sa
femme, ma vie est précédée, devancée, par une parole première et fondatrice. On
a parlé de moi, une clameur a été jetée devant mon histoire, avant même que je
puisse répondre et même l'entendre.
Ce cri fondateur, premier, le cri du
père et de la mère, lorsqu'il n'est pas prononcé, lorsqu'il manque à un être, le
blesse au plus profond, dans ses racines les plus intimes. Je sais un homme de
près de 60 ans, qui depuis son enfance, quémande de savoir si on l'a voulu, quel
est son père inconnu, ou si, véritablement, sa vie n’est que l'expression d'une
rencontre de hasard. "Ton père et moi ne t'avons jamais voulu", a osé
dire une femme à sa fille de 19 ans qui en est tombée en dépression.
Quand une vie n'est pas précédée, quand elle n'est pas entourée, quand
elle ne naît pas dans cette parole première, c'est une vie éminemment blessée,
torturée, car elle ne sait pas si elle est une vie souhaitée, désirée et
aimable, sinon quoi ?
Or l'écho premier qui nous a devancés, celui de nos
parents, renvoie à cette première parole dont nous parle la Bible, la parole
originelle, la parole première : "Faisons l'homme à notre image" (Gn 1,
26).
Cette parole trinitaire dans laquelle nous avons été créés, fait
que notre vie, conciliation radicale, est voulue, aimée. Nous avançons précédés
par l'amour qui nous fait vivre. "Et Dieu vit que cela était bon, très bon"
(Gn 1, 31).
Vous comprenez pourquoi le Christ regarde le publicain,
pourquoi il déniche Zachée dans son arbre, pourquoi il va manger chez les
pêcheurs, pourquoi il leur fait fête ? Malgré la gravité de leurs fautes, malgré
le mal qui blesse leur existence, qui obscurcit leur regard, qu'est-ce-que le
Christ contemple ? Il contemple plus loin que le mal, plus loin que la
déchéance, plus loin que la misère, il entend, dans cet être moribond
spirituellement, la parole du Père : "Et Dieu vit que cela était bon". Il
vaut mieux que tu existes, il est bon que tu sois là.
C'est ce regard
d'amour miséricordieux du père de la parabole. Il saute de chez lui, il court au
loin, parce que ce marcheur à l'horizon, qui ne sait même pas encore que son
père arrive, c'est son fils. Quel que soit le fait que l'enfant ait tout
dilapidé, qu'il se soit sauvé, qu'il ait tout perdu, c'est son enfant (Lc
15, 20-24).
Ce cri premier "Dieu vit que c'était bon" ; "Faisons
l'homme à notre image", rien ne peut l'arracher de nous. Seulement, c'est
une parole que nous ne pouvons pas nous dire à nous-mêmes, car nous ne sommes
pas l'origine de nous-mêmes. Ce bien le plus précieux, notre propre vie, nous
n'en sommes ni la source ni le terme.
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Voilà pourquoi, nés de l'amour de Dieu, précédés par cette parole de
bonté et de miséricorde, nous nous rendons compte que, de cette oeuvre de vie,
nous pouvons faire instrument de mort. Il n'y a pas beaucoup d'assassins parmi
nous, encore qu'il y ait des morts symboliques. On peut laisser tomber
quelqu'un.
Le péché n'est pas d'abord manquement à une règle, il est
l'oeuvre insidieuse de la mort en nous, voulue par nous. Quand on n'entend plus
cette parole première qui nous convoque à vivre et qu'on préfère sa possession,
son désespoir, sa fermeture, quand finalement on préfère son image à la vocation
de Dieu.
Ceci explique combien il est difficile de définir le péché.
Nous pouvons tout transformer en péché, dès lors qu'on enclôt dans sa propre
possession, dans ses propres mains, l'élan infini que Dieu veut nous donner,
quand nous nous coupons les ailes.
Alors, notre vie que vaut-elle ? Vie
que nous avons blessée, que nous avons meurtrie, qui est capable de répandre
autour d'elle, par le mépris, par la violence, par la haine, par toutes les
poussières qui encombrent notre existence, que vaut-elle encore ?
Dieu
m'aime-t-il toujours ?
Dieu tient-il toujours à moi ?
C'est là où un
autre doit nous redire cette parole que je ne peux pas me dire à moi-même :
"Oui, ta vie vaut la peine d'être vécue. Oui, je te récrée, je te redonne
l'espérance. Oui, tu es toujours mon enfant, tu as probablement gaspillé,
retourné la confiance que je t'avais faite, mais aujourd'hui tu es nouveau, je
t'accueille, je te fais réentendre le cri fondateur : il est bon que tu vives".
Voilà la réconciliation.
C'est pourquoi, ceux qui pensent
se confesser directement à Dieu et tout seuls, se trompent sur Dieu et sur eux.
Ils prétendent se dire à eux-même une parole fondatrice, comme les
enfants de Noé. Cham voulait capter la puissance paternelle en regardant la
nudité de son père et devenir à lui-même son propre père, rêve absurde,
impossible, folie... (Gn 9,22).
Il se trompe sur Dieu, parce que Dieu,
quand il a voulu nous redire la parole première, la clameur créatrice, a pris
chair de notre chair. Il a commencé par restaurer la première partie du mot
cum "avec" - Dieu avec nous : Emmanuel.
Dieu avec nous, sur nos
routes, se déchirant les genoux et les pieds à la recherche de la brebis perdue.
Dieu capable de fendre les tombeaux où Lazare pourrissait et où les coeurs
s'enfermaient. Tombeaux de dureté et d'hostilité.
Ce n'est pas pour rien
que le voile du temple se fend, comme le côté est troué par le coup de lance,
Dieu ouvert. Et là, dans le dernier cri, l'ultime expiration qui est un cri de
naissance, dans ce cri, où le Christ incarné rejoint son Père (cum
"avec"), l'humanité communique avec Dieu. Elle est là, l’alliance éternelle
!
Le péché est dévoilé à la face du monde quand, l'humanité tuant le
Fils de l'homme, l'homme déchire la chair humaine qu'il a donnée au Verbe de
Dieu, contradiction suprême. Celui à qui nous avons donné la vie, nous lui
donnons la mort. A ce moment-là, le Christ rejoint, dans son offrande libre, son
Père.
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* *
Dès lors que l'union s’effectue entre l'humanité et Dieu, la parole
fondatrice, la parole restauratrice, l'Esprit créateur peut être déversé sur
toute chair et nous redire "Oui, il est bon que tu vives, Oui, tu comptes à
mes yeux, Oui tu as du prix" (Is 43, 4) et, ajoutait Isaïe : "Vois, je te
porte gravé sur les paumes de mes mains" (49,16). Là est la
réconciliation.
Dans l'acte par lequel le Christ s'en remet totalement,
dans son humanité, à son Père, il jette sa propre existence dans le "Je t'aime",
dans l'amour éternel, que son Père lui donne.
Dans ce corps dressé à la
face du monde, l'amour créateur de Dieu est manifesté à nous tous. Il est
déversé sur nous tous par la fontaine qui coule du côté du Christ. Nous recevons
la réconciliation.
Saint Paul explique, que "ce Christ que Dieu a fait
péché pour nous, il l’a fait sacrifice d'alliance avec lui, Dieu" (2 Co 5,
21). Il est pour chacun de nous la source de cette voix première qui nous redit,
quel que soit l'état ou nous sommes : "Il est bon que tu vives ; Lève-toi et
marche ; Viens et suis moi".
(septembre 2000)