6- Mystère du Christ et de l'Eglise
Plusieurs fois, en parlant du mariage, je vous ai mis en garde contre une sentimentalité excessive. Le jour est arrivé de s'en expliquer.
Bien entendu, des mariages de raison, on ne peut quand même pas dire quils soient parfaitement enthousiasmants ! Il faut comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons. Elle nest plus celle dhier où les familles arrangeaient les unions.
La société actuelle fonctionne à partir de la technique, des entreprises, du commerce et des relations. Technique qui permet de construire des instruments, technique qui exploite ces instruments, technique financière qui se perfectionne par l'informatique de jour en jour. Ce monde-là est très dur, car il est entraîné dans une rotation de plus en plus rapide des choses, de l'argent et des êtres. Il est dur pour ceux qui sont au chômage parce qu'on n'a plus besoin d'eux. Il est tout aussi dur pour ceux qui ont du travail et dont les cadences ne cessent daccélérer.
Ce monde impitoyable qui impose une croissance escomptée, la bourse et des rendements financiers. Le reste est projeté dans la sphère privée des individus.
Pourvu que vous soyez convenables au travail, que vous ayez un bon rendement, protégés par un contrat à durée indéterminée et un profil de carrière, avec une sécurité sociale qui vous assure contre tous les aléas de la vie et une retraite qui finira bien par arriver, par ailleurs vous pouvez faire à peu près ce que vous voulez dans le domaine affectif, sentimental, voire familial.
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Une telle division est tragique parce qu'elle replie les sentiments au sein de la vie privée. Quelqu'un qui est incertain de son avenir, comme c'est le cas de beaucoup de jeunes, quelqu'un qui n'a plus sa place dans la société, comme le ressentent ceux qui sont au chômage ou quelqu'un qui travaille énormément, tous, pour des raisons contradictoires, vont avoir tendance à compenser sur le plan affectif et sentimental ce que la société leur refuse par ailleurs, la conscience dune responsabilité.
La sphère privée, en tant qu'elle est la sphère du sentimental et de l'affectif, est devenue une zone totalement réservée, avec une séparation à peu près étanche avec la fonction et le rôle social.
Cela se ressent par l'exacerbation affective de notre société qui en même temps que de technique, est avide de sentimentalité. Les versions contemporaines des romans à l'eau de rose se vendent très bien. Elles répondent au désir de réussir un amour idéal, sans toujours en savoir les conditions concrètes, mais un amour devenu aussi fragile que les sentiments. Fragilité envoûtante des commencements, des aubes et des semailles, sans le poids du jour ni de la chaleur.
On sait attendre un marché, on sait guetter la bonne occasion. Il y a des écoles de commerce pour apprendre à vendre. Où y a-t-il des écoles qui apprendraient à aimer ? Laissés à eux-mêmes avec la variabilité de leurs sentiments, trop d'hommes et de femmes flottent aujourd'hui au gré des incertitudes.
Alors le mariage, comme signe de la société que Dieu désire, de juste relation, de la reconnaissance de l'un et de l'autre, sans pouvoir de l'un sur l'autre, s'estompe, déchiré entre laridité de la vie productrice et la chaleur démotions recherchées.
Disons en passant que cette séparation pose, aux prêtres, aux diacres et à ceux qui préparent au sacrement de mariage, des difficultés parfois insurmontables. Car le seul moyen de réduire la distance entre le côté technique et productiviste de notre société et la sphère privée et affective, ce moyen existe, il s'appelle une bénédiction !
On bénit un bateau quand il est achevé... Une maison quand elle est terminée et quand l'amour va s'installer, on vient demander à Monsieur le Curé une petite bénédiction...
Une bénédiction comme un droit, voire comme un dû : du moment que je demande le sacrement, j'y ai droit parce qu'il appartient à ma sphère privée de recevoir la protection que Dieu est sensé ménager à tous ceux qui l'invoquent.
Mais quel est le sens de cette petite bénédiction, à part la fête, la beauté des grandes orgues et parfois du tapis rouge. Quel en est le contenu exact ?
Un couple a déjà préparé la salle du restaurant, imprimé les invitations et, quand il n'y a plus que la question de l'Eglise à résoudre, il vient demander une bénédiction... Et le prêtre, devant eux, a en tête un sacrement ! Deux logiques inévitablement s'affrontent, que le dialogue pastoral tente, tant bien que mal, de concilier... Vous sentez la distance qui sépare la majorité des demandes de mariage à l'Eglise, et ce que l'Eglise propose.
La proposition de l'Eglise opère une inversion de la demande. Bénir reste insuffisant encore que ce soit un geste respectable, mais on ne bénit pas un amour comme on bénit une voiture. LEglise propose un acte de Dieu, pose un sacrement sur deux histoires qui unissent leur avenir. Le sacrement est un don que Dieu fait, donc une grâce qui transfigure l'amour d'un couple dans cet amour de Dieu lui-même.
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Pendant longtemps, dans beaucoup de religions, le mariage de Dieu et des humains a été vénéré, soit sous la forme d'un dieu masculin et d'une déesse féminine, soit avec la divinité et le peuple ou les représentants du peuple. Dans à peu près tous les peuples qui entouraient Israël, l'existence d'une prostitution sacrée signalait la requête dassurer la transmission de la vie et la pérennité du groupe.
On voit bien, sous des formes très diverses, quel en était le but : obtenir la fécondité. Car le mystère de la vie, à cette époque, plongeait dans l'ignorance en laquelle se trouvaient les humains sur la manière dont arrivaient les naissances. Ils savaient bien qu'il fallait être deux pour faire un enfant. Mais pourquoi à telle époque ou dans telle circonstance, l'union était-elle féconde et pas dans d'autres ? Mystère !
Il a fallu attendre la fin du 19e siècle (et même pour un certain nombre de précisions, 1925), pour savoir un peu plus clairement comment s'effectuait la conception.
Il fallait donc d'assurer la fécondité et prévenir la stérilité. Dans un temps où la mortalité avoisinait les 50 % avant l'âge de 20 ans, où la moyenne d'âge restait autour de 30 ans, quelle était la survie de l'homme si le sacré ne venait pas cautionner l'avenir ?
Israël dans cette situation a bien parlé du mariage de Dieu et de son peuple :
"Celui qui ta faite, cest ton Epoux" (Isaïe 54,5)
"Voici que la femme (le peuple) va entourer l'homme" c'est-à-dire le Dieu qui l'a créé (Jérémie 31,22).
L'acte du mariage offre donc le lieu où Dieu se révèle.
Mais attention ! Le travail de l'Ancien Testament, toute la réflexion de la loi, des prophètes et des récits, consistent à désexualiser la relation à Dieu. Dieu n'est pas envisagé selon le mode masculin ou féminin. L'union avec lui n'a pas pour objet la fécondité d'un couple, l'avenir matériel d'un couple. Progressivement Israël découvre que sa joie consiste à connaître la Parole de Dieu.
C'est dire que Dieu traite l'homme, non pas au niveau de la biologie, mais il s'adresse à l'homme comme à linterlocuteur qu'amoureusement Il a élu et avec lequel Il se lie. La base même du sacrement de mariage réside en cette union intime, affectueuse, aimante (et là le sentiment retrouve toute sa valeur), passionnée dira Dieu de lui-même, de Dieu avec son peuple.
Le contenu premier du sacrement de mariage n'est donc pas une bénédiction qui viendrait se surajouter, pour orner le couple, mais c'est l'entrée d'un couple dans l'alliance et l'intimité de l'amour même de Dieu. L'amour pour tous les hommes se signifie à travers ce ménage concret. Ce que vous recevez, c'est l'amour de Dieu pour les hommes qu'Il a faits à son image. Le mariage nous en fait les serviteurs, les ministres.
Dans le Nouveau Testament, il restait cependant à éclairer cette intimité quand Dieu lui-même, par son Fils Jésus, s'est uni à notre terre et à notre chair. Comment comprendre que Dieu nous ait aimés au point de prendre sur lui, d'épouser, le mot est classique, notre condition d'homme ?
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La première image venue à l'esprit de Saint Paul (Rm 12 et 1 Co, 12) provient de l'univers culturel où il vivait : celle du corps. Vous la connaissez tous, elle est admirable parce qu'elle possède deux avantages. Elle montre l'union entre le corps et la tête qu'est le Christ. La tête, pour les anciens, est la source de la vie, le principe du commandement. C'est elle qui dirige, ordonne, voit où l'on va, elle conduit l'existence. Cette comparaison du corps reste très belle, parce qu'elle montre que l'Eglise - Corps du Christ - est conduite et en même temps remplie de vie par Jésus que Dieu lui donne comme tête de ce corps.
Egalement, cette comparaison a l'immense avantage de montrer l'unité et la diversité. Unité d'un corps : nous sommes de la même Eglise, et diversité des fonctions, des situations, des tempéraments, des caractères, mais tous les membres concourent au bien de tous.
Ce que vous êtes dans l'Eglise, vous l'êtes pour le service et le bien de tous. L'oeil sert à tout le corps, l'oreille sert l'ensemble du corps à entendre. La comparaison est très belle. C'est ainsi que, dans un premier temps, Paul interprète l'intime alliance du Christ et de son Eglise.
Seulement, cette magnifique comparaison garde aussi des inconvénients de sa beauté. La tête ne peut pas exister sans corps. Manifestement, le Christ existe avant l'Eglise. Une tête sans corps, humainement, on ne voit pas ce que cela signifie ; mais un corps sans tête, on en est certain, ne peut pas vivre. La comparaison pose donc un lien indispensable, nécessaire, entre la tête et le corps. Elle ne distingue pas entre eux, mais elle place une nécessité qui fait quà la limite lEglise et le Christ tendent à se confondre. Or la tradition évangélique garde une distinction.
Par exemple, en Saint Mathieu, dans les mots et les passages où Jésus parle de son Père, il dit : votre Père, ou mon Père, distinguant soigneusement l'un de l'autre. Car la filiation de Jésus en Dieu est par nature ; notre filiation, à nous, est adoptive par le baptême. Saint Jean écrira : "Je monte vers mon Père et votre Père (20, 17). Il y a liaison et distinction.
Certes, lEpître aux Ephésiens (1,22) précise que le Père place le Fils comme tête du Corps. Elle indique une différence par laction du Père. Mais le résultat final reste le même. Ajoutons enfin que tous les membres nont pas la même égalité ni la même importance dans un corps.
Pour finir, dans Saint Mathieu, un seul endroit nomme le Père en commun pour nous et pour le Christ, c'est le "Notre Père", la prière que le Christ nous donne.
Comment manifester cette distinction vitale entre le Christ et son Eglise ? Pour cela, Paul (Eph 5, 22-33) reprenant les thèmes de l'Ancien Testament sur le mariage entre Dieu et son peuple, interprète l'intimité du Christ avec l'Eglise sous le mode nuptial, sous le thème du mariage. C'est le Christ époux de son Eglise.
Déjà Jean-Baptiste (Jean 3,29), avait désigné le Messie comme l'époux -le Messie-Epoux. Cette prophétie est maintenant réalisée, le Christ a épousé son Eglise.
Interprétant cette intimité, Paul ne voit pas d'autre modèle pour parler de cette union que le mariage. Si vous regardez la finale de Eph 5, 33, c'est du mystère, cette intimité inépuisable de l'union du Christ et de son Eglise, dont parle Paul, illustrant cette union par le mariage.
Le mariage devient alors le sacrement du Christ et de son Eglise. Vous rendez visible l'incarnation de Jésus, mieux, vous rendez visible l'union intime, fidèle, unique du Christ avec cette part d'humanité qu'il récapitule et qu'il appelle son Eglise. Lunion est alors perçue dans la différence.
Voilà ce que l'Eglise propose. Ne croyons pas que l'Eglise ait été très longue à le comprendre.
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J'aimerais que soit claire pour vous une distinction entre :
le moment (13e siècle) où le sacrement de mariage a été inscrit dans les sept sacrements. C'est à peu près à cette époque également que le nombre des sacrements a été limité à 7 seulement (Doctrine qui ensuite restera, définie par le Concile de Trente).
Et la réalité du mariage, réalité symbolique au sens très fort du mot, qui est extrêmement ancienne. Chez les premiers auteurs chrétiens, les Pères de l'Eglise, on a des textes tout à fait clairs, sur la dimension du mariage comme se référant au Christ et à l'Eglise.
Le 13e siècle est ici important, non seulement parce qu'il a été le moment où,
à partir de liturgies régionales de la Gaule, de Normandie, des pays Saxons.., une même liturgie se constitue autour du consentement des époux, dont il reste aujourd'hui la bénédiction nuptiale donnée aux époux (et pas simplement à la jeune épousée) et ce geste que, messieurs, vous avez sûrement accompli avec beaucoup d'émotion, du père conduisant sa fille à l'autel ; au 12e siècle, il se contentait de la laisser à la porte, vous faites plus !
mais aussi parce que cette constitution sest effectuée dans un contexte de grande réflexion, non pas d'abord autour de l'amour courtois (Dieu sait qu'à Poitiers, avec Guillaume le Troubadour, l'amour courtois possède une solide tradition). Cette réflexion sest développée davantage -et cela on oublie de le dire- à partir d'un nombre impressionnant de commentaires du Cantique des Cantiques. C'est-à-dire que la profondeur, l'affectivité, le sentiment qui unissent un homme et une femme, on les retrouvait pour le Christ et l'Eglise dans ce livre de l'Ancien Testament : Le Cantique des Cantiques.
Les Chartreux et dautres moines, ont médité pendant très longtemps ce livre, suivis par les Cisterciens. Un magnifique commentaire du Cantiques des cantiques existe sous la plume de Saint Bernard, précisément au sujet de l'Eglise et du Christ.
D'un coup, étaient réunis l'affectivité et la tendresse de l'homme et de la femme. Ne croyons pas que nos ancêtres aient été durs de coeur et insensibles. Ils accédaient à leur manière au symbole commun à toute l'Eglise, suivant lequel, quand un homme et une femme se marient, Dieu lui-même se donne à voir dans son alliance avec l'humanité.
Pendant des siècles, cette méditation de l'union du Christ et de l'Eglise eut des conséquences qui existent encore aujourd'hui sur des points fondamentaux : la défense de la liberté du consentement des deux fiancés, le droit pour la jeune fille de pouvoir contracter librement mariage. Tels furent des points défendus sans arrêt par l'Eglise au cours des siècles.
On dit, dans un certain nombre de livres d'histoire, que l'Eglise a imposé l'indissolubilité du mariage... Mais allez voir de plus près à quel prix évêques et papes ont dû faire passer l'idée de la fidélité du mariage devant des rois de France, à commencer par Philippe Le Bel ; comment ici, à Poitiers, des évêques ont été exilés parce que les fantaisies matrimoniales des Comtes du Poitou, ducs d'Aquitaine, n'étaient pas tolérables pour une vie chrétienne. Guillaume Tempier, que nous fêtons cette semaine, a été littéralement persécuté sans verser de sang, parce qu'il a défendu, comme Saint Pierre II, la dignité de l'échange libre du mariage d'un jeune homme et d'une jeune fille, et surtout la fidélité conjugale. S'il y a un domaine où l'Eglise s'est engagée pour le respect de la liberté et le droit de la fidélité, c'est bien dans le mariage.
Pourquoi ? Parce que, dans le mariage, l'Eglise voit qui elle est. Ce n'est pas simplement une philosophie abstraite, une organisation sociale ni une théologie de bibliothèque que l'Eglise défend. Vous comprenez ainsi l'insistance des prêtres pour donner un contenu au sacrement de mariage. Quand elle marie lEglise, voit qui elle est comme Eglise : celle que le Fils de Dieu épouse, elle, issue de lhumanité. Union dans la différence.
Elle voit ce Christ qui l'épouse et qui la constitue comme son propre corps. Elle voit le Christ qui fait son Epouse de cette part d'humanité pécheresse, qui a besoin d'être lavée, qu'il lui efface les rides et les taches, fragile puisqu'elle a besoin d'être nourrie... mais elle voit à quel point le Christ l'a aimée, il l'a aimée à l'épouser, il l'a aimée nuptialement (Ep 5, 26-27).
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J'aimerais vous rendre poètes ! Si on en reste là, tout cela est beau, grand, admirable... mais je ne sais pas si vous sentez que dans ce rapide parcours d'histoire et de théologie, il manque un peu de souffle, un peu d'âme. C'est beau, c'est bien, mais ce n'est pas très enthousiasmant ! Encore que, quand on prend le temps de contempler, on s'aperçoit que ces vues conduisent très loin... Aimer sa femme comme le Christ aime l'Eglise, aimer son mari comme l'Eglise aime son Christ !
J'aimerais vous conduire un pas plus avant. J'ai fait allusion, tout à l'heure, à l'Eglise épouse du Christ, à partir du Cantique des Cantiques ; avec Saint Paul il est aussi question de cette relation amoureuse du Christ et de son Eglise ; ainsi que dans l'Apocalypse, à plusieurs reprises. Là, l'Eglise n'est pas qualifiée du mot d'épouse, avec ce que ce mot peut avoir d'installé, d'établi, de définitivement accompli. Elle y est appelée la fiancée. Ici, revient le Cantique des Cantiques.
Si vous lisez attentivement cet ouvrage, vous vous rendez compte que les deux amoureux ne se rencontrent jamais. Ils rêvent qu'ils se rencontrent mais, quand la fiancée dit qu'elle sent la tête de son fiancé sur son bras, trois versets avant, elle est en train de rêver... Quand elle va le rencontrer, il est déjà parti un peu plus loin...
Ce livre s'explique de la manière suivante : quand, au retour d'exil, Israël reconstruit le temple, reprend la terre, rebâtit ses maisons et réinvestit son passé, il pense avoir gagné car Dieu est avec nous. Dieu est l'époux de son peuple. Dieu est celui qu'on aime. Entre Dieu et le peuple l'alliance est scellée. C'est signé, c'est entendu, pardonnez-moi : c'est passé devant notaire.
Arrive le Cantique des Cantiques. Instance critique pour dire : Non, vous n'avez jamais fini de vous marier avec Dieu, ne croyez pas que l'amour soit tel qu'on puisse mettre la main sur lui et croire ensuite que tout est acquis, qu'on a résolu le problème, qu'on a tout, qu'on a été jusqu'au bout et qu'on a fait le tour du champ.
Dans ce livre étrange, le nom de Dieu n'est pas prononcé une seule fois (si bien qu'un rédacteur final a rajouté, à la fin du ch 8, Dieu, en abrégé : YAH). Ce livre montre que l'amour est infini, que l'amour ne peut pas s'acheter. Bien sûr, comme il le montre, lamour est toujours en train de courir. En ce sens-là, on est toujours fiancé, donc on est toujours en train d'espérer un amour à découvrir, à aimer mieux, à aller plus loin, à approfondir, à creuser... Sur cette terre on n'est jamais dans un état définitif où tout serait acquis.
Extraordinaire ! C'est toute la vie mystique qui s'ouvre devant nos yeux. On n'a jamais fini de découvrir Dieu. On n'a jamais fini d'aimer Dieu. On n'a jamais fini d'épuiser l'amour de Dieu. On n'est jamais installé devant Dieu. On est comme cette femme qui se lève en pleine nuit, qui ouvre la porte : l'amant est parti, elle s'en va dans la rue, se fait battre par les gardiens, car ce n'est quand même pas une heure pour sortir ! elle le voit bondissant de colline en colline, l'attirant toujours plus loin. Elle rêve de le tenir dans l'enclos de son jardin secret et il approche. Il est là, derrière le mur mais il s'en va tout de suite.
Amour insaisissable et d'autant plus désiré qu'on ne le possède jamais. Tel est le sacrement de mariage.
Il n'est pas l'installation pour attendre la retraite à deux. Le mariage fait entrer dans la mystique de l'amour. C'est entrer dans ce côté inépuisable de l'amour.
Par conséquent, on peut appliquer à l'Eglise ce qu'une hymne très belle dit de la Vierge Marie, à propos du texte de Saint Mathieu : "Elle est l'épouse inépousée".
Epouse, parce que liée indissolublement au Christ et inépousée parce que l'union parfaite ne se fera qu'au delà, dans le ciel, dans le royaume. Parce qu'on est encore en attente, en espérance et que Dieu, on ne le possède jamais complètement.
Voilà que, dans cette espèce de folie de l'amour (le mot est dans Saint Paul), son infini reflète le visage de Dieu.
Quand on entre dans la logique de l'amour, on entre dans une logique qui vous brûlera et qui ne s'éteint pas. C'est pourquoi la fidélité, jour après jour, le redécouvre neuf, traverse les déserts, part en exode, connait les peines et les sueurs du chemin, court après la brebis perdue. L'amour est inlassable.
Le contenu du sacrement de mariage est cette mystique, cette ardeur du Christ pour son Eglise et, en réponse, à travers tous les ennuis et malgré les déchéances que l'on sait des hommes d'Eglise, c'est quand même cette fiancée qui cherche le Christ.
Beauté du contenu même du mariage.
Loin d'être l'installation, dont trop de caricatures nous fatiguent les yeux, le mariage est l'entrée dans l'infini d'aimer, dans l'illimité de l'amour.
L'amour est d'abord l'Espérance que nous allons partager, puisque les mots de l'Eucharistie sont les mots du mariage. C'est dans son sang que sont scellées les noces... Au moment de la consécration du calice nous parlerons d'alliance.
Regardez-vous, vous qui êtes mariés. L'alliance du Christ est scellée dans un amour donné jusqu'au bout et vous portez cette alliance en signe même de la mort du Christ pour nous et vous y communiez, comme votre couple est une communion de deux personnes différentes, irréductibles l'une à l'autre, mais appelées à s'aimer et à être dans ce monde le visage de l'Eglise, la fiancée du Christ.
L'Eglise est décrite comme la fiancée immaculée de l'Agneau immaculé (Ap 17, 7 ; 21, 2-9 ; 22, 17), que le Christ a aimée, pour laquelle il s'est livré afin de la sanctifier (Ep 5, 26), qu'il s'est associée par un pacte indissoluble, qu'il ne cesse de nourrir et d'entourer de soins (Ep 5, 29) (Concile Vatican II : Sur l'Eglise, 6).
(mai 2000)