Le sacrement de mariage


Mgr Albert Rouet



1- L'amour est plus qu'un sentiment
2- Amour et société
3- Alliance et réciprocité
4- Consentir à l'autre
5- Ce que Dieu a uni
6- Mystère du Christ et de l'Eglise
7- Sacrement de la Trinité


3- Alliance et réciprocité

Le sacrement de mariage est l'acte prophétique par lequel le plus intime, qu'échangent un homme et une femme, est transcrit en symbole d’une humanité réconciliée, selon le projet et le dessein de Dieu. Cet acte renvoie à la création. Par là, nous atteignons deux points fondamentaux du mariage chrétien, particulièrement précis, mais peut-être un peu difficiles à comprendre.

On ne défend pas la beauté du mariage par des slogans ou des arguments faits d'avance et réchauffés. Nous sommes devant une vérité qui touche au contenu même de notre foi et qui réclame, de la part de chacun, un peu d'idées claires, un peu de réflexion, de manière à ne pas succomber à la chaleur vague de sentiments immédiats.

Renvoyer à la création pour parler du sacrement de mariage veut dire deux choses :
- premièrement, cela met en cause l'orientation même de la création,
- deuxièmement, cela met en cause l'inégalité de la relation entre le Créateur et la créature.

Ces deux points qui, à première vue, paraissent très loin de notre sujet, concernent fondamentalement le mariage et ce que le sacrement donne à vivre.

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D'abord, la création et son sens.

Si l'on entend par là, la “fabrication” de ce monde par Dieu, comme un entrepreneur fabrique une maison ou un artisan une statue, on fait de la création le produit manufacturé -si j'ose dire- par Dieu à partir d'une matière qu'il a suscitée pour faire toute la suite des choses.

L'idée est simple, elle est à peu près l'idée que se font la majorité de nos concitoyens de la création. Pour eux, créer c'est fabriquer, créer de ses mains, créer dans sa tête. C'est effectuer une œuvre de sa propre initiative.

Tel n'est pas le sentiment de la Bible. C'est la Parole qui crée, donc avec une distance, celle d’un Dieu qui se distingue de sa création. Car la parole a besoin d’espace. Et la Parole appelle une réponse. Créer fait entrer en dialogue. Ce point est tout à fait fondamental pour la raison suivante. Si créer, c'est fabriquer, vous avez alors une sorte de déterminisme de la nature et vous devez faire fonctionner la nature -et parlons net la sexualité-, de manière strictement identique et répétitive, particulièrement directionnelle, uni-directionnelle même, comme ce micro. C'est-à-dire que l'homme est lié par un usage unique de sa capacité sexuelle.

Freud nous a appris que la sexualité passait par plusieurs étapes, plusieurs stades. Dans cette conception évolutive, la génitalité devient pratiquement obligatoire quelque réserve que Freud lui-même a placée. L'usage de sa sexualité suit la nature obligatoire qui en est donnée. Mais on sent bien que cette théorie frise, quelle que soit la beauté des arguments qui l'entourent, le matérialisme, car à terme, on arrive à être commandé par la biologie.

Le mariage n'est pas la sacralisation de la biologie. Sinon il serait obligatoire pour satisfaire à l'acte matériel de la création. Et je me demande, nous qui sommes prêtres et les religieuses qui sont dans l'assemblée, quel sens pourrait avoir notre statut de célibataire ? Ce n'est pas non plus l'angle par lequel la Bible aborde ce problème.

Il est préférable de remarquer qu'en créant par sa parole : “Il dit et ce fut fait”, chante un psaume, la création est une réalité dialoguante. Lorsque deux personnes sont en dialogue, la parole du premier adressée à la seconde personne fait que la parole est suscitée chez l’interlocuteur, qu’elle retentit et revient vers la première. La création est donc la réponse que Dieu attend à l'acte par lequel Il a posé dans la libre existence les êtres que nous sommes. La création est une réalité dialoguale, c'est-à-dire faite pour entendre la parole. Mais une parole qui a besoin d'être écoutée, comprise, analysée, perçue, pour qu'elle rejoigne notre raison, notre intelligence et aiguille notre volonté. Cette parole suscite en nous une réponse. La nature de l’homme n’est saisie que par et dans une culture.

Or la réponse que nous faisons est également multiple et diverse. Un mot n'a pas exactement le même sens dans toutes les bouches, à part en chimie. Il ne signifie pas exactement la même chose chez tous les auteurs. Un mot a du sens, pas n'importe lequel, mais qui est un peu flottant.. D’où l'importance de ces petits mots ajoutés pour corriger ce que les autres mots ont de rugueux et de trop précis. Il n’y a pas de langue sans adverbes correcteurs ni qualificatifs qui ajustent à la pensée.

Qui dit dialogue de liberté à partir de la création, dit aussi que la nature de l'homme et sa sexualité sont appelées à entrer en réponse, mais que la réponse elle-même est diversifiée. L'important est qu'elle s'adresse à l'Autre, avec un grand A, à cette parole fondatrice qui nous a dit : "Il est bon que tu vives, Je veux que tu vives" comme nous l'avons médité à propos du sacrement de réconciliation.

Si telle est la nature de la liberté de l'homme, elle échappe au fixisme, à la biologie sanctifiée dont on nous rabat parfois les oreilles. C'est dire que la sexualité est beaucoup plus large que son seul usage matrimonial et qu'elle est effectivement en exercice, non pas par sa génitalité, par son seul exercice physique, mais par l'affection, les sentiments, l'attention à l'autre et même par une réalité que Freud avait rayé de son vocabulaire mais que l'on connait par un certain nombre de lettres au pasteur Pfister : par la sublimation. Elle signifie que l'homme est capable de prendre son énergie, ses pulsions, pour créer de l'art, du dévouement, de l'engagement et même de la religion.

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Si tel est le statut d'une nature libre et dialoguante, l'important dans la liberté sera de faire en sorte que la sexualité exprime réellement ce que cette liberté veut lui faire dire. La sexualité n'est pas une fatalité biologique qui télécommande l'homme. Elle est, comme son corps, l'instrument du dialogue. Tout l'apprentissage, l'éducation d'une morale sexuelle, car il en existe une, consiste à permettre à son corps, à son affectivité d'être au service de la rencontre et du dialogue.

Ce n'est pas pour rien qu’en français courant l'expression "faire l'amour" dit tout, sauf l'amour ! Elle est la preuve que l'on peut utiliser le corps comme instrument de l'égoïsme et d'une satisfaction propre où ce qu'on fait est précisément le refus de se donner, le refus du dialogue, le silence mortel de ces brèves rencontres au coin d'un bois. Caricature obscène de ce que le corps et le sexe sont appelés à vivre : l'intimité, la confiance, la marche pour exprimer une réponse dialoguante à la voix qui nous appelle à vivre.

Si ce dialogue peut ainsi passer par le corps, sans être nécessairement charnel, d'autres manières d'aimer sont possibles. Nous ne sommes pas obligés d'utiliser notre génitalité pour devenir un homme accompli. Je crois qu'il est important d'être clair à ce sujet. La maturité du corps est dans le dialogue accompli et non pas dans le nombre d'exercices physiques qu'on peut effectuer. Aujourd'hui, on mélange un peu tout.

C'est la capacité d'entrer en dialogue qui est fondamentale. Dans ce cas, le célibat des religieux, des religieuses, des prêtres, prend un sens entier. C'est rappeler, à vous qui êtes mariés, que l'acte du mariage lui-même n'est pas la totalité de votre relation. Car “faire l'amour” peut empêcher de parler, l'intimité du corps peut briser la relation du coeur. Il y a une habitude du corps qui peut décliner en silence mortel pour un ménage, étouffant l'échange, sclérosant le dialogue et la compréhension. A l’inverse, il peut y avoir dans un couple une absence de communion corporelle qui endort le partage et blesse la confiance. Tout est ici question de communication partagée.

Le célibat, dans son acte de don à l'Evangile, rappelle que le mariage a besoin d'être jugé, a besoin d'un regard critique, non pas pour vous dire que vous êtes meilleurs ou pires que nous, mais pour qu'on n'enferme pas la maturité, la liberté, dans le seul statut de conjugalité accomplie. Même dans le dialogue qu'il pose, l'homme est plus grand que les actes physiques qu'il accomplit. Il convient de rappeler ici cette condition première : l'acte physique de l'amour doit rester dialogue d’où l'importance de ce dialogue au sein du couple, car c'est lui qui constitue la nature première de l'homme. Cela vous est rappelé par le fait que des hommes et des femmes, célibataires consacrés, se vouent au dialogue avec Dieu et avec les hommes.

L'amour possède plusieurs visages. Mais le fait a aussi comme conséquence de rappeler à ceux et à celles qui vivent un célibat subi, que leur vie n'est pas pour autant un échec. Parce que l'amour est plus grand que l'état dans lequel on est. Vous comprenez, nous religieux, religieuses, prêtres, notre célibat volontaire a une raison d'être. C'est le don, c'est le dialogue avec le Christ, c'est le service accompli, la prière. Il y a un sens très beau du célibat qui justifie pleinement qu'un homme ou une femme s'y donne.

Mais quand vous voulez vous marier et que vous ne réussissez pas, quand vous êtes condamné à une solitude que vous n'avez pas choisie, quand vous n'avez personne à qui vous confier et que votre corps reste inerte parce qu'il n'a aucun partenaire aimant, une grande peine accable des personnes qui, malgré elles, contre leur volonté, contre leur désir le plus profond, ne rencontrent pas l'amour, auquel normalement elles pourraient prétendre. Il est fondamental pour elles de leur dire que leur vie, malgré cette blessure réelle, qui mérite un profond respect, n'est pas une vie perdue, parce qu'elles peuvent aussi dans leur corps, dans leur affection, dans le service qu'elles rendent, faire de leur vie, un dialogue et une réponse.

La loi de la création est la même pour tous. Si on reprend le vieux mot de la bible, que nous dirons au coeur du dialogue eucharistique, arrive le mot d'alliance. Tout a été fait pour l'alliance.

C'est rappeler, quand on se marie, homme et femme, que l'alliance est fondée sur l'union des différences. Mais quand on ne se marie pas, c'est rappeler que cette alliance est faite pour le dialogue, le respect et cette juste distance à laquelle on doit toujours garder l'autre, “à un jet de pierre”. Car le plus intime reste aussi le plus mystérieux. L'autre est toujours l'autre.

Dans la Bible nous voyons peu à peu se développer l'appel à participer à l'alliance des gens dont on riait, dont on se moquait :

- Voilà que le troisième Isaïe appelle à participer pleinement au peuple de Dieu la femme stérile, celle dont le corps sec rendait contradictoire le mariage qui, en principe, devait être fécond (Is 54, 1).
- Isaïe appelle au service de l'autel les eunuques, ceux qui ne pouvaient ni se marier, ni bien sûr procréer (Is 56,4).
- On voit dans Saint Luc l'admirable figure d'Elisabeth
- Dans les Actes des Apôtres, voici le ministre de Candace, reine d'Ethiopie, qui devint disciple, grâce à Philippe (Ac 8).

Ces êtres ont une fécondité, ils participent à l'amour créateur, ils ont vocation au dialogue et à aimer.

Le recours à l'acte créateur est un rappel pour chacun de la vocation intime de tout homme.

Ce premier point permet de bien situer le mariage et de quoi veut parler le sacrement de mariage : l'alliance faite dans cette création, le corps appartient à cette création, mais en vue du dialogue. C'est le Verbe qui se fait chair. Quand Saint Paul écrit : "Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps” (1 Co 6,13), il entend bien que le corps devienne verbe, dialogue et parole.

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Mais cette création est fondamentalement inégale. L'alliance elle-même, pour l'Ancien Testament, est une alliance inégale. Elle est l'acte bienveillant, généreux, par lequel un empereur octroie à un inférieur, une alliance. La manière dont les récits bibliques sont construits pour nous parler des grands thèmes, des grands récits d'institutions d'alliance, suppose d'abord un choix. La bible dit “trancher”, “couper” une alliance. Ce choix est de la délibération, de la décision de l'empereur. En ce sens on a pu dire, avec certains excès mais beaucoup de raisons, que l'alliance biblique était déjà une sorte de serment de vassalité, une manière de féodalité où le suzerain devait protection à son vassal et le vassal devait armée, argent et service à son suzerain. Alliance fidèle dont le résumé est dans cette phrase inlassablement répétée par les récits bibliques et les prophètes : "Je serai ton Dieu, tu seras mon peuple".

L'alliance, les épousailles, l'amour entre Dieu et Israël, le prophète Osée s'en est fait le chantre et le cantique des Cantiques si subtil, en donne également une magnifique allégorie.

Seulement, si grande, si belle, si généreuse soit cette alliance, parce qu'elle est inégale, elle met non pas l'amour de Dieu, mais notre amour en péril.

L'admiration accepte l'inégalité. J'ai connu des femmes, tellement admiratives de leur mari que tout s'est effondré quand le dit mari a pris sa retraite. L'admiration est un détournement de l'amour, l'admiration est une manière de passer à côté de l'autre, de se mettre dans son ombre, voire à ses pieds.

Mais l'amour veut l'égalité, l'amour veut voir l'autre face à face, l'amour veut pouvoir parler à hauteur de visage.

Comment voulez-vous parler d'amour de Dieu ? Quelle distance ! Ou alors vous tordez le sens des mots. Comment aimer Dieu si différent, si loin, si grand, si autre ?

L'amour a vraiment commencé le jour où Dieu se rend notre égal, si j'ose dire (il faudra revenir sur ce mot). Rappelez-vous ce qu'écrit l’Epître aux Hébreux à propos du Christ : “Nous avons une nature de sang et de chair, il en a pris une toute semblable” (2, 14).

Dans ce Christ, à qui nous donnons notre chair, notre sang, que nous introduisons dans notre histoire, qui est notre enfant par Marie, avec ce Christ, nous nous retrouvons, d'une certaine manière, sur un pied d'égalité. Homme comme nous, véritablement homme, né d'une femme, “quand les temps furent accomplis” écrit Saint-Paul (Ga 4, 4), ce Christ rend possible l'authentique amour entre Dieu et l'homme. Parce qu'il est allé jusqu'à vouloir l'égalité, même plus que l'égalité puisqu'il “s'est abaissé se faisant serviteur et obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix”, il s'est “vidé de lui-même”, le mot est dans l'Epître aux Philippiens (2, 8).

Seulement, ne nous trompons pas, c'est peut-être là, à mon sens, que se tient un des pièges le plus subtil, le plus pernicieux, de l'amour. Vouloir l'égalité, c'est vouloir l'échange. Je te donne et tu me donnes. Mais l'échange, cette réciprocité indispensable, va peut-être engendrer l'étouffement. La réciprocité de l'amour n'est pas la réciprocité du même. Je te donne 100 frs, tu me donnes 100 frs, je te donne un baiser, tu me donnes un baiser. Cette comptabilité, parce qu'elle s'attache à l'identique, au même, risque d'étouffer l'amour parce qu'elle oblige chacun à se conduire selon la ligne de conduite et de décision de l'autre. Elle est un esclavage déguisé.

Quand le Christ explique à ses disciples qu'un homme n'a pas le droit de répudier sa femme, la réaction des Apôtres (Mt 19) est admirable. Ils ne comprennent pas cette parole. “Si telle est la condition de l'homme, alors il n'y a aucun intérêt à se marier”, disent-ils. Pour eux le mariage est une question de pouvoir. Il y a bien réciprocité, certes, mais ce sont les maris qui en commandent la règle, qui en commandent la mesure, les degrés... Croyant perdre leur pouvoir, ils redoutent de perdre leur puissance.

La réciprocité elle-même peut donc arriver à une sorte d'esclavage et d'étouffement. Il n'y a pas de mots pires en français, quand on parle de deux fiancés, que de leur dire qu'ils se “complètent” l'un l'autre. Réfléchissez : un couvercle complète une boîte parce qu’il s'emboîte. Si vous vous complétez, cela veut dire que la réciprocité va vous fermer, va vous boucher. Où sera la découverte ? Où sera l'amour ? Où sera demain, l'imprévu, la création ? “Compléter” cela veut dire que les besoins de l'autre limitent la générosité du premier. Cette réciprocité, cette parité risque d'être un piège. Toujours les revendications du plus fort commanderont la réciprocité.

Vous êtes un certain nombre a être mariés depuis un certain temps. Obligatoirement, car il n'y avait qu'une seule lecture à ce moment là, à la messe de mariage (Je demande aux plus jeunes de ne pas bondir trop vite), on vous a lu le texte d'Ephésiens 5, où se trouve cette phrase : "Femmes soyez soumises à vos maris".

Dans un contexte féministe, vous voyez ce que peut donner ce pauvre Saint Paul ! D'abord, c'est un énorme contre sens. “Upoménein” signifie : savoir que le plus court chemin, pour aller de soi à soi, passe par l'autre. L'acceptation de l'autre, pour me trouver moi.

La réciprocité n'est pas simplement un face à face, comme deux tampons de locomotive qui se heurtent. La réciprocité, c'est qu’avant de savoir ce que moi je demande ou donne, je dois d'abord passer par l'autre pour savoir ce qu'il attend et désire. Dans l'amour il y a cette soumission qui est par conséquent une sorte d’inégalité.

Vous allez me dire que c'est contradictoire. Comment peut-on désirer être égaux en amour et se rendre compte que pour aimer il faut toujours passer par l'autre, faire le détour par l'autre, penser à lui avant de penser à soi ?

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Tout l'Evangile porte sur ce point. C'est peut-être cela le contenu le plus précieux du sacrement de mariage.

Rappelons cette immense et belle figure : l'obole de la veuve. Voilà des gens qui donnent des fortunes dans le tronc du temple. Le Christ ne dit rien. Ils pouvaient donner tout cela, ça ne leur coûtait rien. Mais la vieille femme, la veuve, en mettant son obole, Marc écrit à son sujet ce mot extraordinaire : "Elle a mis tout ce qu'elle avait, elle a mis toute sa vie" (Mc 12, 44). D'un geste humble, modeste, minuscule, inégal, cette femme donne toute sa vie.

L'égalité dont parle l'Evangile, ne consiste pas à donner la même chose, le même nombre de baisers ou de caresses, le même nombre de lettres ou de coups de téléphone... Cela consiste à donner, avec la même générosité, tout ce que nous pouvons donner. Chacun selon sa mesure.

Là nous rencontrons les inégalités : l'un va parler plus que l'autre, l'un saura manier le verbe mieux que l'autre, l'un sera plus attentif aux gestes quotidiens que l'autre... Le problème n'est pas de comparer ce qu'on donne, mais de savoir si on donne avec une générosité égale.

Il y a dans l'amour une égalité radicale qui est la même pour tous, c'est l'exigence de se donner. Le commandement est égal, chacun l'accomplit à sa manière. Il est évident que la mesure est inégale, selon les moments, selon chacun. Il y a toujours un moment ou l'autre va se donner plus facilement que son conjoint.

L'exemple vient du Christ, bien entendu. Il se donne plus que nous et mieux que nous. L'acte de donner sa vie chez le Christ est infiniment supérieur à l'acte de donner ma vie, chez moi. Pourtant c'est bien le même acte, d'une exigence égale, accompli dans l'inégalité des possibilités de chacun.

C'est pourquoi le pardon est fondamental, l'espérance est fondamentale. C'est pourquoi l'amour est toujours une quête, une démarche, parce que j'ai toujours à apprendre à me soumettre à l'autre comme dirait Saint-Paul. C'est l'autre qui m'apprend à l'aimer. Il faut donc que je m'y soumette. L'exigence est la même, elle est égale pour tous. Donnes-toi si tu veux aimer.

L'Evangile n'arrête pas de dire cela. Rappelez-vous quand Jésus dit à Pierre : “Viens et suis-moi" et à Jean il dit "reste là," les deux vont le suivre, mais de manière inégale parce que différente (Jn 21, 22). Il y a un mot qui mériterait à lui seul une autre méditation, qui revient sans cesse dans l'Evangile, c'est "comme". Soyez parfaits "comme" votre père céleste est parfait (Mt 5,48).

Si le Christ nous avait dit, soyez parfaits à la mesure du Père, cela ne nous serait pas possible. La perfection de Dieu est l'adéquation de Dieu à lui-même. Et la proportion, pour nous les hommes, c'est notre propre adéquation à nous-mêmes. La relation entre les deux c'est "comme". Il est fondamental d'apprendre à aimer "comme". Parce que l'autre ne m'aimera jamais comme je veux qu'il m'aime, je ne l'aimerai jamais à la mesure qu'il désire que je l'aime. On aime comme on peut, c'est-à-dire en proportion de ce que chacun peut donner. Là est la loi la plus profonde du dialogue de la création.

Le sacrement de mariage est le sacrement de ce corps, de cette inégalité dans l'égalité, du respect de ce que chacun est, avec la même exigence, celle de la petite vieille qui, donnant son obole, offre toute sa vie. Elle mise tout sur un don infime.

(avril 2000)