2- Amour et société
(L'intime et le commun)Le temps liturgique ordinaire déroule le plan de Dieu. Il commence par le récit du baptême du Christ, cela parait normal. En même temps, ce texte de Saint Jean (1, 29-34) fournit une des meilleures introductions pour continuer notre méditation sur le mariage.
Nous y trouvons une parfaite illustration de la dimension communautaire, la dimension du peuple, que, dans l'Ancien Testament, l'amour de Dieu revêt comme signification première de lAlliance.
L'alliance est une alliance commune. Deux aspects dans ce récit de Saint Jean nous mettent sur la piste :
- D'abord, il s'agit de l'Agneau de Dieu. Si l'on sort des bergeries chères à Marie-Antoinette, l'agneau est un jeune bélier. On pense spontanément à l'agneau pascal, ce jeune mâle d'un an sacrifié à Pâque.
Aussi bien les évangiles que les épîtres parlent peu de l'agneau pascal. Les textes parlent beaucoup plus du pain et du vin, c'est-à-dire de la liturgie du repas pascal. Cette liturgie pascale se retrouve dans la liturgie eucharistique.
Mais on parle peu de l'agneau. Car l'agneau, c'est le Christ. Bien entendu, ce n'est pas l'animal qui est en cause, mais la réalité même qu'indiquait l'agneau pascal et que Jésus réalise en donnant sa vie en sacrifice pour nous.
Il ne semble pas pourtant que l'agneau pascal soit le premier sens de la phrase de Jean-Baptiste. Rien dans les autres passages où il est question du Baptiste, ne laisse supposer qu'il ait une vue sacrificielle de Jésus. Nous avons un nombre important de textes de l'époque de Jean-Baptiste ou aux alentours, où l'agneau représente un titre royal.
L'agneau désigne ce fils de Roi, le messie attendu. Un texte particulièrement clair dit que l'agneau vaut plus que tous les rois du monde. C'est donc l'espérance messianique qui est ainsi désignée. C'est le fait que l'héritier attendu, l'agneau attendu, devient le bélier de tête, pour conduire le troupeau, les brebis de Dieu.
On voit immédiatement, cette sorte de mélange, de double sens :
- dun côté, la signification individuelle : Jésus est véritablement le Messie attendu, le fils de David désiré et donc le Roi des nations. La nouveauté apparait quand ce Roi, celui qu'on protège, devient précisément celui qui donne sa vie.
- En même temps, ce roi, cet agneau unique, ce singulier, est un pluriel, parce qu'il est l'agneau d'un peuple.
Il est le chef d'un peuple, il est le roi d'un peuple et tout le monde sait qu'en Orient, le roi faisait corps avec ses sujets . Il était un avec son peuple. Donc quand on parle de l'agneau de Dieu, on parle aussi du peuple de Dieu.
Le plus intime est le plus commun. Le plus secret du Christ se déploie pour constituer le peuple nouveau qui est son Eglise. Peuple dans lequel il accueille toutes les nations, tous les peuples.
- En signe de ce passage, l'Esprit est donné. Esprit qui planait à la création. Esprit qui constitue le peuple de Dieu d'Israël, d'où le symbole de la colombe. On parle bien du coq gaulois ! La colombe représente l'Esprit constitutif du peuple d'Israël. En venant sur le Christ, ce sont les attentes messianiques, la promesse de la recréation qui se réalisent.
Jésus est à lui seul, dans cet être singulier éminemment personnel, le peuple de la nouvelle alliance, l'homme nouveau, l'Adam nouveau dont parlera Saint Paul. Il est un et multiple.
Il est un universel "concret", selon la formule du Père de Moncheuil. Concret, car c'est bien une personne. C'est bien Lui qui est l'agneau. C'est bien Lui qui reçoit l'Esprit.
Il est universel, car le peuple dont il prend la tête est un peuple catholique, sans frontières et c'est un peuple qui est rempli de l'Esprit-Saint.
On assiste là ainsi à la jonction entre :
- la création à laquelle l'Esprit planant sur les eaux présidait,
- et l'annonce faite à Israël dans son accomplissement, sa plénitude dans le Christ.
Le plus ancien, pour parler comme Saint Jean (1 Jn 2, 7), devient en même temps le plus nouveau. Ce qui se réalise sous les yeux admiratifs de Jean-Baptiste est la révélation, la manifestation, l'épiphanie de ce que Dieu voulait en lançant dans l'histoire le monde qu'Il créait.
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Vous avez peut-être en tête une très ancienne oraison du missel qui, par suite d'un certain nombre de modifications liturgiques, était passée dans les prières de l'offertoire. Comme le prêtre la disait tout bas, en secret, peu de fidèles probablement s'en souviennent :"Dieu, toi qui as créé le monde d'une manière admirable, mais qui l'as recréé d'une manière plus admirable encore. Telle était la prière que disait le prêtre quand il versait la goutte d'eau dans le calice, à l'offertoire.
Cette prière est l'éclairage indispensable pour comprendre le sacrement de mariage. Il y a deux mouvements qui se tissent ensemble, se croisent, s'additionnent, se complètent, inextricablement mêlés.
Il y a le mouvement de la continuité. Le Dieu créateur en son Fils, est en même temps le Dieu rédempteur par le Christ incarné. Aussi le sens de la création, le début, l'origine nous ne pouvons les découvrir que dans l'aube, étonnamment neuve, du matin de Pâque.
Nous voyons, pardonnez-moi cette expression, ce que Dieu avait derrière la tête quand Il a créé le monde : nous rendre fils, dans son Fils.
Nous avons été créés sans nous, nous ne serons pas sauvés sans nous. Nous passons de l'ordre de la création où nous arrivons dans un monde déjà là, au monde de la grâce dont les sacrements et le baptême en premier sont les symboles.
En même temps, l'autre mouvement, complémentaire, nous explique le secret de Dieu, le mystère, le plus intime :
- Qui est Dieu ?
- Quelle est notre vocation ?
- Quel est le sens de l'histoire ?
Ce mystère se révèle à nos yeux dans le Christ.
Le plus intime devient le plus universel, le plus commun et le plus publique. Ce que vous dites au secret de l'oreille, sera publié sur les toits (Mt 10, 27). Cette injonction du Christ, adressée à ses apôtres, décrit ce que nous-mêmes avons à vivre dans la fidélité au Seigneur.
Par conséquent, si arrivent le monde nouveau, le monde de Pâque, la constitution d'une création neuve, si quelqu'un est dans le Christ, l'être ancien a disparu. C'est une création nouvelle, écrit Saint Paul aux Corinthiens (2,Co 5, 17).
Cette création nouvelle était désirée, préparée, annoncée dès la première création. Si le nouvel Adam, esprit vivifiant, écrit Paul, aux mêmes Corinthiens (1 Co 15, 45), est le Christ, c'est donc le Christ qui éclaire le vieil Adam, le premier Adam, l'ancêtre.
Nous devons retrouver dans l'ordre de la création une orientation, une ordination. Le mot n'est pas neutre, c'est le mot technique qu'il est intéressant de connaître. Quelqu'un qui est ordonné diacre, prêtre ou évêque est quelqu'un qui est orienté dans toute sa personne vers la réalisation du plan et de l'ordre de Dieu.
La création tout entière est ordonnée vers le Christ. Elle n'est pas absurde, elle n'est pas livrée au hasard, elle n'est pas un monde de fureur, de cris, de larmes et de sang. Elle a un but, un terme : le Christ. Devenir fils, dans le Fils.
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Allons au commencement. Reprenant une très ancienne théologie les catéchismes nous disaient que le mariage était le seul sacrement (laissons ouverte la question des sacrements de l'ancienne alliance), le seul sacrement que le péché n'avait pas détruit. La seule réalité humainement de lEden, la seule réalité qui existait au paradis et qui a continué après, que le péché n'a pas détruite, même sil l'a faussée.
La création n'est pas la fabrication, l'usinage par un ouvrier divin du monde dans lequel nous habitons. Le récit biblique a pour volonté expresse de nous apprendre le sens, les valeurs et la signification de l'acte créateur lui-même.
Dans un monde où les mythologies ambiantes estimaient que l'homme était un être déchu, créé par le mélange du sang d'un dieu désobéissant, condamné à mort et exécuté, et de la boue. L'homme naissait coupable et esclave. A linverse, la Bible affirme la dignité d'un homme créé à l'image et ressemblance de Dieu.
Dans un monde où elle représentait fondamentalement une valeur pour les princes et le service, voire l'esclavage, pour les hommes ordinaires, la femme ne comptait pas. Dire qu'on l'achetait est un peu excessif, mais les tractations autour des dots de mariages et ce qui passait quand on répudiait une épouse... que de soucis d'argent, pour si peu d'amour ! Elle était par essence, par nature l'inégale de l'homme.
Dans ce monde, la Bible, trente siècles avant nous (on n'a pas encore tout à fait compris), ose affirmer l'égalité de l'homme et de la femme et voit l'inégalité dans le péché d'Adam.
Comment ? Par cette scène extraordinaire.
Qu'est-ce-qui fait que l'homme est un vivant ? C'est que son coeur bat, que sa poitrine palpite au souffle de sa respiration. C'est dans cette vie, dans l'endroit où la vie est enclose que la femme va naître.
Au moment où Dieu tire Eve du battement vivant d'Adam, Adam est réduit à l'impuissance, plongé dans la torpeur. Il n'a donc aucun droit à mettre la main sur celle qu'il appellera son égale : Os de mes os, chair de ma chair (Gn 2,23).
Voilà qu'à la face du monde (qui n'a pas compris il nous faut si longtemps pour lire la Bible), est affirmé le fondement du mariage : aucun homme n'est l'humanité !
Il est homme ou femme. Nul n'est tout !
La distinction sexuelle est l'inscription dans la chair d'un homme, qu'il est une partie de l'humanité, mais pas l'humanité. Nul n'est tout.
Donc, sa compréhension, sa manière de voir les choses, sa manière d'aborder la création sera toujours limitée et parcellaire. Lêtre humain est homme ou femme.
Cette différence radicale est en même temps le symbole inscrit dans notre chair d'une autre différence encore plus radicale : l'homme n'est pas Dieu, il est image de Dieu. Ce qui est beaucoup, mais qui n'est pas tout !
La Bible pose cette chose étonnante d'une humanité duelle : homme et femme ; homme ou femme.
Une humanité frappée d'une finitude, d'une limitation et marquée par une différence. Là, dans la relation à l'autre, s'inscrit le symbole de la relation à Dieu qui est le tout Autre.
L'homme est entouré de différences. Ce qui ne veut pas dire que la différence définisse une qualité. Etre différent ne veut pas dire être meilleur, ni pire. Etre différent, c'est être autre.
C'est parce qu'il y a cette altérité qu'il va pouvoir y avoir communion.
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L'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et ils seront chair unique (Gn 2, 44). Un couple certes, mais irréductiblement marqué par une différence insurmontable : la différence des sexes.
Dans l'union la plus intime, l'homme reste mâle et la femme femme. Rien ne peut enlever cette donnée. En aucun cas il nest question de rivalité ou de fusion. Il faut apprendre la communion. En plaçant cette vocation à l'origine de l'humanité, la Bible en fait l'origine de tout couple.
Ce n'est pas une histoire ancienne, ce n'est pas une histoire passée, ce n'est pas ce qui est arrivé il y a plusieurs siècles à un ancêtre lointain. L'origine est présente en chacun d'entre vous. La différence est autant en Adam et Eve qu'entre vous et votre épouse, vous et votre mari. La communion de l'homme et de la femme marque la nature même du mariage.
Là s'inscrit un type de relation, entre l'homme et la femme, qui respecte la différence sans jamais faire que l'un ait du pouvoir sur l'autre. Quand le Christ explique aux pharisiens qu'on ne peut pas répudier sa femme c'est précisément sur le pouvoir que porte la question (Mt 19, 3-10). A-t-on du pouvoir sur l'autre ? Non, répond la Bible au nom d'une égalité dans la différence qui est structurellement fondamentale.
Mais si l'humanité est cela, le plus intime d'un couple affirme, symbolise les relations qui doivent exister entre les hommes. Ce que vous vivez dans un ménage est ce monde de relations respectueuses garantissant les différences. C'est un monde de communion qui est ici indiqué.
Dans la Bible, il y a une transcription sociale directe de la relation la plus intime aux exigences communes de l'humanité.
En un mot, le mariage est une prophétie. C'est vivre à deux ce que Dieu voudrait que l'humanité vive dans son entier : une humanité communionnelle, réconciliée, où les différences soient respectées comme source d'entente, d'enrichissement et non comme hostilité ou concurrence.
C'est à ce niveau qu'il faut comprendre pourquoi la cohabitation juvénile blesse l'amour tel que la Bible l'entend : la prophétie du mariage est rabattue sur l'histoire propre à deux personnes. C'est tronquer la transcription sociale de l'amour ; c'est faire que l'amour n'a plus de vocation commune ; c'est faire que la relation de communion entre un homme et une femme ne dit rien à la société et devient une affaire purement privée, à la mesure sentimentale de deux coeurs qui s'éprennent l'un de l'autre ; c'est enlever toute la dimension commune de l'alliance biblique pour la rétrécir aux impressions partagées de deux affectivités.
La tradition biblique et chrétienne continue inlassablement daffimer ceci : quand un homme et une femme s'aiment ,leur amour a un sens pour l'humanité tout entière.
Cela veut dire aussi autre chose : Vous ne pouvez pas passer directement d'une vie conjugale à une vie sociale.
En ce sens, il n'y a pas de lien mathématique direct, matériel, entre ce que peut connaître un ménage et la construction d'une société. Mais il y beaucoup mieux. Un lien direct serait du domaine du besoin, par conséquent ne répondrait pas entièrement à ce qu'est l'homme, à sa liberté. Mais, dans ce qu'il vit de plus particulier et de plus intime, le foyer symbolise ce qu'une société a pour exigence, au nom de la création, de vivre et de promouvoir : le respect des différences, le fait qu'une différence n'est pas une inégalité et que l'endroit des différences devient l'endroit de la communion.
C'est parce que le ménage est le symbole de lhumanité que Dieu désire, qu'il est essentiel à la vie sociale. Il y a donc une relation directe entre l'amour et la société telle que la Bible la comprend. Toucher à ce point serait rendre insignifiant non seulement toute la dimension d'alliance dont parle la Bible à propos de l'amour de Dieu, mais également l'ampleur de ce qu'un homme et une femme sont appelés à vivre.
C'est à cause de cela que l'Eglise reconnaît comme valide le mariage en dehors de la religion catholique, par exemple ce qu'on appelle du vieux mot le mariage entre païens. Il est valide à cause de cette prophétie, de cette orientation première de la création.
C'est pourquoi un diacre qui est attaché à l'ordre de la création peut marier. Sur ce point, sur ce fondement anthropologique, sur lequel nous devons nous appuyer parce qu'il conditionne la position chrétienne, si peu comprise aujourd'hui, à propos de la sexualité et du mariage, c'est là où le Christ conduit ce symbole à son achèvement et en fait un sacrement. La différence radicale qu'indique le sacrement de mariage, est entre le Fils de Dieu et l'humanité qu'il épouse.
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Voilà que la création, dans ce mariage, devient sacramentelle. Alors l'amour d'un homme et d'une femme devient l'endroit où se révèle l'amour de Dieu pour l'humanité, l'amour du Christ pour son Eglise.
Vous avez charge, comme mari et femme, d'aimer comme Dieu et de nous le faire voir. La vocation du sacrement de mariage est l'épanouissement, l'achèvement, la perfection de ce symbole premier que la Bible pose en Adam et en Eve.
Il y a dans le sacrement de mariage une réalité qui est pour toute l'Eglise. Nous y reviendrons. Mais rappelez-vous deux faits par lesquels je vais terminer.
- Quand vous vous êtes mariés, il y avait l'autel, l'assemblée et entre eux les deux fiancés, émus bien sûr, avec le cierge de leur baptême à côté d'eux, qui a été le cierge de leur profession de foi, qui sera aussi le cierge au pied du cercueil. Car la lumière de la foi éclaire toute la vie.
Mais la disposition même de la liturgie vous fait comprendre que ce que vous recevez du Christ, signifié par l'autel, à travers vous est pour toute l'assemblée.
Votre amour le plus intime devient significatif pour toute l'assemblée. Pour lui rappeler quoi ? Cette chose toute simple : Qu'est-ce-que c'est que l'Eglise ? L'Eglise est le mariage du Christ et de cette part d'humanité qui croit en Lui. L'Eglise nous la symbolisons encore, vous êtes là, vous n'êtes pas toute l'Eglise. Avec les prêtres, je serai là de lautre côté de l'autel et je ne suis pas toute l'Eglise. C'est ensemble, le sacerdoce et le peuple de Dieu, que nous signifions cette réalité nuptiale qui est l'Eglise épouse du Christ.
Cet ordre d'un amour nous introduit au coeur de Dieu, nous fait comprendre l'alliance fondamentale scellée dans le Christ, entre Dieu et l'humanité. C'est cette réalité que le sacrement nous donne à vivre.
Vous voyez que, là aussi, ce que vous avez de plus intime, votre alliance dans le Christ, votre fidélité dans le Christ, possèdent une signification prophétique pour tous ceux qui vous entourent.
- Ensuite, quand vous vous êtes mariés au pied de l'autel, le oui que vous avez échangé était, au-delà de vous-mêmes, le oui du Christ à son Eglise et le oui de l'Eglise au Christ. Vous rendiez présente l'alliance semée au premier matin de la création, ressuscitée dans la splendeur de Pâque. Vous étiez le sacrement du Christ et de son Eglise.
(mars 2000)