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Messe chrismale 2008
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17 mars 2008
Homélie de Mgr Albert Rouet
(église de St-Loup-sur-Thouet)
Evangile de Luc, 4, 16-21
Ce sont souvent les contradictions de l’Evangile qui nous apprennent le plus sur la foi ! Quand Jésus, à
la synagogue de Nazareth, parmi les gens qui l’avaient vu tout petit, les siens, ses voisins, les amis leur
dit : « C’est aujourd’hui que s’accomplit cette parole », il n’a encore rien fait. « Je suis venu apporter
la liberté aux prisonniers » : Jésus n’a libéré aucun prisonnier physique, sauf que lui a été prisonnier.
« Je suis venu apporter une année de grâce », sauf que cette année l’a conduit à la mort. Justement, à la
mort, l’évangile de Jean met dans la bouche du Christ cette même phrase : « Tout est accompli » (19, 30).
Cette phrase se retrouve chez saint Luc au premier jour de la vie publique et au dernier jour chez Jean.
Qu’est-ce qui est accompli dans ces conditions-là ? Quelle est l’action de ce Christ venu accomplir la
prophétie d’Isaïe mais qui n’a pas matériellement rien fait vis-à-vis des prisonniers, de ceux qui étaient
en sur endettement ? Cependant il affirme que la parole du prophète est accomplie.
C’est le Christ lui-même qui est l’accomplissement, c'est-à-dire qui est le but de cette création qui est la
raison d’être de notre vie, le coeur vers lequel, pas à pas, année après année, nous avançons. C’est en
espérance de ce but, ayant eux-mêmes gouté tous les âges de la vie que des vieillards accueillent
l’enfant. Siméon, Anne ont vécu dans l’espérance, une espérance de jeunesse, parce que le but, le terme,
le sens de l’histoire leur était donné. Si le Christ n’a pas accompli les choses extérieures, c’est par
l’intérieur de cette histoire qu’il la porte à sa maturité, c’est par l’intérieur de chacun d’entre nous que la
parole d’Isaïe s’accomplit. En cela, le christianisme ne peut être comparé à aucune autre religion. Ce
n’est pas par une présence externe, par des phénomènes externes que la vérité nous est donnée, mais en
passant par le coeur.
Il est bon de le redire ici, devant la maison où Théophane est né et d’où il est parti. Quand a-t-il
accompli sa propre vocation ? Est-ce quand il a quitté Saint Loup sur Thouet ? Non, il ya a des milliers
de jeunes qui ont quitté leur maison sans rien accomplir. L’a-t-il accompli quand, décapité au Tonkin, il
a livré sa vie ? Mes frères combien de gens aujourd’hui encore sont mis à mort injustement ? Le
témoignage de Théophane provient de ce qui passe par l’intérieur, par consentement à ce que
s’accomplisse en lui le désir de Dieu sur sa propre vie. Ce qui fait le martyr, ce n’est pas le sang, c’est le
coeur.
La liturgie d’aujourd’hui nous oblige à rentrer dans le coeur de nos vies. Nous allons trois fois bénir de
l’huile. Quelle importance que ces trois fois, pour les malades, les catéchumènes et pour les
consécrations, il s’agisse d’huile ? Il y a là quelque chose que, dès l’origine, la liturgie a pris très au
sérieux. L’eau du baptême est faite pour être traversée, comme on traverse la Mer Rouge, le Jourdain,
l’eau de la mort sortie du côté du Christ. Le baptême nous fait passer de l’autre côté. Comme vous en
sortez trempés, alors vous séchez. Tandis que l’huile elle pénètre, elle s’infiltre, elle entre au coeur des
choses. Mettre de l’huile n’est pas d’abord une onction extérieure. Le geste permet que sa qualité entre
au plus creux de la chair, dans un corps. Ce même symbole de la pénétration nous indique que l’onction
des malades n’est pas un médicament. Elle ne remplacera pas les prescriptions d’un médecin, elle ne
guérira pas les maladies pour lesquelles il n’existe aucune thérapie. Elle fera autre chose : elle vous
touchera au coeur. Elle accomplira que ce moment où une vie est blessée, affaiblie, devienne un moment
essentiel pour découvrir ce qui reste de vraiment important. Nous avons tord de penser qu’une maladie
ou un handicap ne soient qu’un manque ou une infortune. L’une et l’autre sont des routes, des portes qui
ouvrent notre existence à ce qui est le plus fondamental. La maladie nous permet de nous révéler à nous-mêmes
ce à quoi nous tenons, si cela est important ou ridicule, dérisoire ou vital. Elle nous dénude.
Pensez à Job criant vers Dieu : à la fin, Dieu dit de Job aux trois amis remplis de vertu, de morale et de
religion : « Celui qui a bien parlé de moi, c’est mon serviteur Job » (42, 7). Il avait appris l’essentiel
dans son malheur. Consacrer et bénir l’huile des malades nous révèle qu’une maladie n’est pas le
malheur absolu, si nous savons la prendre par l’intérieur pour découvrir ce qu’elle nous révèle par
l’essentiel sur l’existence.
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Nous allons ensuite bénir l’huile des catéchumènes. Mais les catéchumènes ne sont pas des élèves que
nous conduisons de classe en classe vers l’examen du baptême. Ils ne sont même pas des gens que nous
recrutons pour augmenter le nombre de notre club. Ils sont ceux que Dieu nous donne. A l’intérieur de
leur existence, par le creux de leur histoire, le Christ nous offre quelque chose que nous n’avons pas.
Ces catéchumènes que nous portons vers le baptême, nous apportent, du plus creux de leur vie, ce que
sans eux nous n’aurions pas découvert de la richesse de Dieu, de la profondeur de l’Evangile, parce que
c’est par l’intérieur que s’accomplit une existence.
Enfin le saint Chrême, pour le baptême, pour la confirmation, pour les ordinations de prêtre et d’évêque,
nous fait bien comprendre également que ce qui est visé par l’onction, n’est pas un statut social, mais le
don d’une personne, ou plutôt le fait qu’une personne se laisse prendre par le Christ. Comprenez bien
cela : cette huile qui nous parait ordinaire, si vous la mettez sur un rocher, celui-ci devient étincelant ; si
vous la mettez sur votre peau, vous vous habillez de la lumière du soleil, comme si cet élément tout
simple de l’huile d’olive rendait aux choses une luminosité, une beauté inconnue. Prenez un morceau de
granit de Gâtine, laissez-le, là, il demeure terne. Il ne brille pas. Versez sur lui de l’huile, il devient beau,
comme si l’huile avait pour effet de révéler la beauté des choses, de faire qu’un simple caillou puisse
devenir rutilant, étincelant, qu’une peau ordinaire soit d’une seul coup habillée de la lumière du soleil,
comme si le propre de l’huile consistait à révéler, comme par l’intérieur, la beauté invisible que, sans
elle, nous ne pourrions voir.
Par conséquent, si tel est le sens profond de l’huile, alors ce symbole nous dit notre propre place. Voilà
que d’un seul coup, c’est nous qui sommes visés. Regardez, quand le prêtre ou l’évêque fait l’onction, il
rend lumineux un chrétien, un homme. Mais lui il ne peut pas aller plus loin. Le fait de tracer une
onction sur une peau, sur une tête, des yeux, des oreilles, sur la paume des mains ou le dos des mains, ou
les pieds pour les malades, ce fait montre que notre action, par laquelle le Christ agit, ne nous autorise
pas à entrer dans cette personne. L’onction s’effectue en surface. Diacres, prêtres et évêques, nous
restons en surface et ce serait utiliser un pouvoir abusif que de croire, que de prétendre que, puisqu’on
nous appelle « père », nous aurions des droits à nous introduire dans la vie privée des gens, à forcer les
confidences, à sonder les coeurs ou les secrets d’alcôves. Nous ne sommes pas les ministres d’un foret,
nous sommes les serviteurs d’une onction.
Plus nous consacrons, plus l’acte de consacrer montre que nous ne pouvons pas rentrer, nous sommes à
la porte. Nous sommes les portiers de Dieu et c’est beaucoup ! Nous nous tenons en imitateurs de Jean-Baptiste
qui se réjouit, parce qu’à côté, l’ami est heureux avec son épouse (Jn 3, 29). Consacrer
quelqu’un interdit au ministre d’entrer dans les secrets du coeur. Nous ne pouvons pas violer les
consciences. Nous ne pouvons pas, au nom de Dieu, aller plus loin que cette peau que nous marquons du
chrême. Voilà qu’au moment même où, par notre ordination, diacres, prêtres, évêques, nous manifestons
dans la liturgie ce pouvoir insensé qui nous est confié de consacrer un être et une chose à Dieu, donc de permettre à Dieu de s’emparer, de prendre, de saisir quelqu’un pour la vie, à ce moment-même, nous
restons dehors en humbles serviteurs. Nous ne pouvons pas devenir des gourous. Quoi qu’il en coûte, on
ne peut pas être ordonné prêtre simplement pour assouvir sa volonté de puissance de régenter les
libertés, les êtres et les choses. L’huile que nous consacrons dit notre humilité.
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Les temps que nous vivons, nous ramènent à la juste place de l’évêque, du prêtre et du diacre qui ne doit
être que la place du serviteur. Nous sommes là pour vous. Et vous êtes nos maîtres. Nous sommes là à
votre service et c’est vous qui nous menez. La place du serviteur est celle du Christ. Pourquoi pourrions-nous
prétendre à être mieux traités que Lui ? Pourquoi aspirer à plus de dignité que Lui, pourquoi
rechercher plus d’honneur que Lui ?
Telle est aussi la place de l’Eglise dans ce monde. Elle n’a pas à régenter l’histoire de ce monde mais à
faire resplendir la beauté qui est intérieure aux hommes. Ne cherchons pas, ne demandons pas pour notre
Eglise, d’autre place que celle de faire briller ce monde par le coeur. Nous n’avons pas à nous mesurer
par l’argent, par les moyens, les titres, les passe-droits, les honneurs, avec d’autres réalités, voire
d’autres religions de ce monde. Que des religions cherchent à gouverner, à avoir le pouvoir, à imposer
leur philosophie et leur morale, c’est leur problème mais ce n’est pas la question des disciples du Christ.
Notre seul désir cherche à faire resplendir l’humanité, à faire réussir l’histoire des hommes et de
marquer cette histoire par l’intérieur, comme le sel dans la nourriture, le grain de blé jeté en terre. Oui, à
faire resplendir cette histoire de la beauté à laquelle Dieu la prédestine et qui déjà est à l’oeuvre. Nous
révélons dans un monde de fureur, d’incertitude et de cris l’amour puissant mais intime de Dieu pour
cette humanité. Nous ne pouvons, comme chrétiens, servir ce dessein de Dieu qu’en étant nous-mêmes
depuis notre baptême marqués de l’huile de l’humble crucifié. Et c’est notre joie !
Qu’y a-t-il de plus beau que de voir réussir quelqu’un, que de voir un homme terne se mettre à briller de
joie et d’allégresse, de voir grandir la justice et la paix, de voir des hommes enfin un peu mieux
humains ? L’huile d’allégresse que nous allons consacrer dit la vocation de l’Eglise sur cette terre, parce
que c’est comme cela que le Christ a tout accompli.