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Messe chrismale 2006
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10 avril 2006
Homélie de Mgr Albert Rouet
(église de Neuville-de-Poitou)
Sur l'identité du prêtre
Toutes les religions de l'antiquité avaient leurs prêtres, désignés par l'autorité politique de la ville, ou prêtres héréditaires de père en fils, par la loi du sang. Or voilà que le Christ rompt cette habitude, ce qui provoque d'ailleurs, pendant un certain temps, une interrogation sur le prêtre catholique.
Il ne laisse à ses disciples que quatre ou cinq injonctions : "Allez, de toutes les nations, faites des disciples" ; "Qu'il n'y ait entre vous aucun pouvoir, comme les rois le font sentir" ; "Allez guérir les malades et ceux qui ont le cœur blessé" ; "Lavez-vous les pieds les uns aux autres" et "Faites ceci en mémoire de moi". Ces cinq phrases, cinq commandements sont tous référés à l'attitude même, à la personne même du Christ. C'est "comme le Père qui m'a envoyé", que Lui nous envoie. C'est parce que Lui, le premier a lavé les pieds des apôtres qu'ensuite Il nous demande de le faire. C'est parce qu'Il se donne pour l'alliance éternelle, qu'Il demande d'en faire mémoire. Et son joug est doux.
Ces magnifiques principes fondateurs, si beaux et si nobles qu'ils soient seraient pourtant stériles si on en restait là. Et c'est probablement l'une des raisons du demi-succès, voir de l'échec, de beaucoup de rapports, de livres, de thèses ou d'hypothèses qui ont été consacrés aux prêtres. Car on ne peut pas passer directement de ces injonctions du Christ à la réalité concrète de nos vies, de notre situation, sans médiation. Ceux qui voudraient oublier qu'existent des médiations, ou bien se réfèrent à des modèles antiques et maintiennent en état de survie avancée des prescriptions d'autrefois, ou bien prennent leurs intérêts ou leurs propres ambitions comme moyens d'accomplir ce que le Christ nous dit. Et Saint Paul lui-même était bien conscient, qu'en parlant de l'évangile, "malheur à moi si je n'évangélise pas", ces commandements suprêmes, il les vivait à travers une culture propre, à travers des situations précises. Dans les Actes des apôtres, il organise les communautés qu'il crée, grâce au modèle de la synagogue, avec les anciens et l'apôtre itinérant allant d'un endroit à l'autre. Quand il se fait juif avec les juifs et grec avec les grecs, c'est bien parce qu'à chaque fois, il comprend qu'il ne peut appliquer les exigences du Christ qu'en utilisant la médiation du pays, de la culture et des gens parmi lesquels il se trouve et jusqu'à ce détail ô combien célèbre : "n'aurais-je pas le droit, moi non plus, de me faire accompagner d'une femme comme Pierre", lequel circule normalement avec sa femme !
De ce fait, la vraie question n'est peut-être pas celle, directe, de l'identité du prêtre, comme si on pouvait dans une situation idéale et un ciel totalement clair, définir sur une carte à puce, l'identité définitive du prêtre de l'évangile.
La vraie question en est peut-être une autre, que nous ne voyons probablement pas assez clairement. Celle-ci : de quel prêtre le monde d'aujourd'hui a-t-il besoin ? Quels sont les traits absolument décisifs qui vont nous donner les médiations indispensables pour que nous accomplissions les prescriptions du Christ dans le concret d'aujourd'hui ? On devine, à ce moment-là, que le prêtre, d'un côté touche quelque chose d'inaltérable, ce que le Christ nous a dit, ce qu'il a vécu lui-même et ce pour quoi il a envoyé ses disciples. Mais d'un autre côté ce roc, cet ancrage, ne nous dit pas encore comment vivre cette mission, sous quelle forme, de quelle manière, concrètement, comment s'y prendre. Nous avons une autre référence, c'est le monde dans lequel nous vivons. Stabilité d'un côté, grande variation de l'autre : inévitablement, nous sommes placés entre les deux, attachés à l'évangile et en même temps pour ce monde, pour ces hommes.
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Sur ce point des médiations, le Christ ne laisse pas non plus au hasard de l'histoire, aux humeurs changeantes des années. Le Christ nous dit quelles sont les médiations qui vont vous permettre d'accomplir aujourd'hui les exigences qu'il nous laisse.
La première : "Dieu a tant aimé ce monde qu'il lui a donné son Fils". On peut dire tout ce que l'on voudra de l'époque dans laquelle nous sommes, il n'empêche qu'elle est une année de grâce. La première grâce que Dieu nous fait, est d'avoir à vivre comme un cadeau qu'il nous donne, le temps d'aujourd'hui. Quelles que soient ses insuffisances, ses misères, ses outrances et ses violences, c'est ce monde que nous avons à aimer. On ne pourra jamais accomplir les exigences du Christ concernant ses disciples si on n'aime pas, contrairement à Lui, le monde pour lequel Il nous envoie. Aimer ce monde ne veut pas dire l'épouser, cela veut dire simplement le regarder avec l'espérance selon laquelle, même d'un tombeau scellé, la vie pascale est capable de se relever. C'est savoir que Dieu ne désespère pas, et que, de Zachée perdu dans son arbre, de la Marie Madeleine recomposée, enfoncée dans son mal, Dieu est capable de faire sortir de la sainteté.
La première médiation qui nous permet d'exercer ce ministère consiste à aimer ces hommes et ces femmes, tous, auxquels nous sommes donnés, que nous n'avons pas choisis, qui ne sont jamais tels qu'on les aimerait, ils sont simplement autres que nous ! C'est à eux avec leurs joies, leurs limites, leurs peines, leurs angoisses que nous sommes envoyés comme prêtres.
La première méditation pose, en un sens, que le peuple de Dieu nous apprend à être prêtres et évêque et diacres : nous leur sommes donnés mais eux nous forment. On ne peut arracher le prêtre de cette situation. Dans une conjoncture variable mais inévitable, il incarne l'envoi du Christ.
La deuxième médiation tout aussi concrète, reconnaît que ce monde est un monde inaltérablement ambigu, ambivalent, versatile. Parfois, pour croire en l'homme, il faut une forte dose de foi en Dieu, parce qu'il n'y a peut-être pas d'être plus ingrat que l'homme, quand il ne veut pas reconnaître qu'il est relié aux autres. Ce monde est traversé de tellement d'intérêts, de violences et d'égoïsmes ! "Vous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas de ce monde" : qu'est-ce à dire ? La phrase, souligne l'évangile, nous demande de peser ce monde, de le juger au sens d'un discernement en fonction des critères que le Christ lui-même nous a laissés. On vient d'entendre le premier de ces critères, c'est que l'évangile est annoncé aux pauvres. Comme ministres de l'évangile nous serons toujours obligés d'exercer notre ministère à partir de la médiation du petit, du pauvre, de l'orphelin, de la veuve et du blessé, que le Christ nous indique. Au moment même où nous rencontrons cette humanité nous avons charge de discerner en elle, comme les plus aimés du Christ, ceux et celles que l'humanité ne voit pas. Et pour reprendre une parabole, nous sommes toujours le Samaritain des blessés de cette terre.
La troisième médiation, elle, nous concerne directement, elle touche notre pauvreté de vie. C'est vrai, reconnaissons-le, que nous vivons à une époque où la reconnaissance sociale ne nous est pas nécessairement donnée du premier coup. Plus peut-être que le célibat et les problèmes affectifs, c'est le fait que nous soyons pauvres, sans ambition terrestre, qui présente le premier frein à devenir prêtre. Un célibat aisé, d'une bourgeoisie quiète dans son salon, passe très bien. Mais cette humilité du ministère, ce fait que, sans être pauvre, nous ne roulons pas sur l'or, que notre image sociale comme celle d'autres institutions, n'est pas au beau fixe, cela déplaît au monde. Pourtant, "comme on m'a traité, on vous traitera" et si le monde a dédaigné le Christ, ne cherchons pas à en être honorés.
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On voit bien dans ces trois médiations, qu'on ne peut exercer le ministère avec ses prescriptions qu'à partir de l'humilité de l'incarnation et qu'au cœur de ce ministère, dans l'attention à ce monde, ce sont les hommes à qui nous sommes donnés qui nous apprennent à aller jusqu'au bout de la vocation pour laquelle le Christ nous a appelés. Nous ne sommes pas seulement écartelés entre des prescriptions de l'évangile et les variations de la terre, nous sommes aussi pris entre un troupeau qui ne nous appartient pas - ce sont des brebis que le Père nous a confiées - et ce que le Christ attend de nous par fidélité à l'amitié dont Il nous gratifie : "Je ne vous appelle pas serviteurs mais amis". C'est peut-être là, dans cet écartèlement, (mais peut-il en être autrement ?) que se dessine notre amitié qui est notre véritable identité.
Je ne crois pas qu'un prêtre aujourd'hui peut tenir en menant double vie, qu'un prêtre peut tenir en cherchant simplement à rassembler autour de lui quelques ouailles qui lui plaisent. Être prêtre, c'est aussi être dépossédé. Le pire qui puisse nous arriver, ce n'est pas d'être peu nombreux, jamais l'évangile ne se préoccupe de ce problème, ce serait d'être possesseur de son sacerdoce. La question n'est donc pas celle du prêtre "en soi" (on se référait à un imaginaire). Elle consiste à reconnaître le rôle de médiation qui jouent les diverses cultures.
Quand l'évêque ordonne un prêtre, il demande à l'Esprit de Dieu de lui donner les collaborateurs dont a besoin "son ministère apostolique". Ce n'est pas le nombre de clochers qui compte, ni le nombre de communautés, mais l'élan de l'évangile. On le comprend peut-être mieux quand on regarde ce que la liturgie de l'ordination elle-même attend de nous : d'être apôtres, c'est-à-dire mis à part pour l'évangile, comme écrit Paul. Le prêtre se tient ainsi à la jointure, à la jonction, au ligament, entre le monde tel qu'il est et l'évangile dont l'Eglise est en dette. Le prêtre n'est pas d'abord uniquement pour sa communauté qui "aurait son prêtre", il est envoyé à tous les hommes, car nous devons l'évangile à tous les hommes. Le prêtre est d'abord un apôtre, un marcheur de Dieu, un itinérant de l'évangile, pas seulement pour conforter ses ouailles, mais pour rencontrer tous les autres. Avez-vous regardé un jour dans l'évangile le temps que le Christ a pris avec des hommes et des femmes qui n'étaient pas de ses disciples ?
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L'évangile place le prêtre du Christ entre un point fixe, la personne même de l'Envoyé, et une variable, les diverses cultures et les mutations des temps. Situé entre les deux, le prêtre joue le rôle d'une articulation : c'est pour cela qu'il est envoyé. N'est-ce pas le signe du chrême que de favoriser l'articulation, de la pénétrer et de l'assouplir ? Tel est son ministère apostolique.
Etant situé à la jointure de l'évangile et du monde, au nom du Fils que le Père nous a donné, le prêtre relie entre elle, comme lien et relation constitutive, des communautés chrétiennes. Le sens donne leur vocation d'être elles-mêmes missionnaires, ouvertes aux autres. Avec excès, on prétend parfois que les laïcs n'ont pas besoin de prêtres ! Ils en ont besoin pour devenir précisément des "laïcs" ; ceux que l'Esprit agrège au Corps du Christ. Ce n'est donc pas une question de pouvoir, mais il y va de la nature même de la mission, celle que le Père confie à son Fils.