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Messe chrismale 2005
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21 mars 2005
Homélie de Mgr Albert Rouet
(cathédrale de Poitiers)
Qui ouvre l'a-venir ?
Dans l'application de notre Synode, nous tenons compte des orientations de l'Eglise de France sur l'annonce de la foi et le fondement de la Catéchèse. Je remercie le Père André Dupleix de nous en avoir si clairement parlé ce matin. Ce trimestre, se sont tenues 27 réunions : 9 réunions avec les personnes chargées de l'annonce de la foi, 13 réunions avec les prêtres (nous nous sommes rencontrés à chaque fois une matinée) et les réunions, maintenant classiques, des délégués pastoraux et des prêtres des Communautés locales. De ces rencontres, je voudrais retenir un mot et approfondir une question.
Le mot qui revient le plus souvent dans ces rencontres - qu'il s'agissent de prêtres, de laïcs, de ministres reconnus ou simplement de personnes qui donnent un peu de leur temps à la vie de l'Eglise, est le mot "confiance". Confiance, parce que, malgré les difficultés, les incertitudes, malgré l'impression de peiner sans toujours voir de résultat, ce que nous faisons de notre mieux, vous comme moi, nous le faisons au nom de l'Evangile et, osons le dire aujourd'hui par amour pour le Christ, en réponse à son amour.
Cette confiance est notre force, parce que nous essayons de vivre selon la manière dont Dieu lui-même nous traite. Comme écrit saint Jean : "Le Christ sait ce qu'il y a au cœur de l'homme et il n'a pas besoin qu'on le renseigne sur l'homme" (2, 24-25). Cependant, ce Christ lucide, nous fait confiance. Nous ne pouvons pas vivre autrement que dans cet Esprit qu'il a répandu sur toute chair, qu'il nous a donné au baptême, à la confirmation et à l'ordination.
Mais la question qui va nous retenir ce soir, est évidemment la question qui a surgi sur toutes les lèvres : "Et demain ?". De quoi demain sera-t-il fait ? Vous savez - je l'espère en tout cas - que je n'ai pas de boule de cristal et que je ne tire pas les tarots. Par conséquent, je n'en sais pas plus sur demain que vous. Si vous attendez des révélations pour 2015, de ma part en tout cas, il y a des prétendus voyants extralucides qui le feraient - assurent-ils ! - mieux que moi !
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Mais ce n'est pas parce que nous ne savons pas de quoi demain sera fait, que nous ignorons par où passe demain ni où est la porte de demain. Quelle que soit la suite des événements, quelle que soit la manière dont évoluent notre société et ce monde, nous savons dans la foi par où demain s'ouvrira. Justement, ne nous trompons pas : ce qui est au cœur des réunions de ce trimestre et qui se situait déjà au centre des préoccupations du Synode, est précisément le problème de la foi. A cette question-là, "foi pour aujourd'hui et foi pour demain", nous n'avons que ce mot de Jésus-Christ : "Suis-moi !". Il ne dit pas ni où il va ni ce qu'il attend de nous, il dit : " Suis-moi ! ". Rappelez-vous sa parole à saint Pierre, le titulaire de cette Cathédrale : "Quand tu étais jeune tu mettais ta ceinture et tu allais où tu voulais. Maintenant, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voulais pas aller... Mais, toi, suis-moi !" (Jn 21, 18-22). Où le Christ nous conduit, lui le sait. Plus que nombre ou les résultats, c'est la fidélité qui importe ici. Donc la foi.
Or, au moment où nous réentendons ce "suis-moi !" cette phrase de confiance la plus extraordinaire qu'une personne puisse dire à un autre, voilà que notre foi elle-même est attaquée de deux côtés. Notre bien le plus précieux, par l'intérieur, est comme enserré entre deux forces contraires.
D'un côté, à l'imitation d'autres religions, nous pouvons sombrer dans l'évanescence de la foi, dans un spiritualisme tellement large, tellement tolérant, qu'il n'a plus aucun contenu. Ce mois-ci, j'ai lu les lettres d'adolescents qui demandaient le baptême et qui seront donc baptisés à la fin de cette Semaine Sainte. L'un deux écrit cette expression qui mérite très grande attention : "Mes parents ne m'ont pas fait baptisé quand j'étais tout petit, ils voulaient que je choisisse. Ils sont très tolérants. Ce n'est pas vivable." Effectivement, une dissolution anonyme de la foi en opinion parmi d'autres de même nature la transforme en une espèce de gaz qui occupe tout l'espace, sans aucun contenu propre, aucune réalité personnelle et qui évite précisément le problème de la confiance. On croit pour soi, on cherche ce qui fait plaisir, on se retrouve à son aise et, sous couvert de contacts avec d'autres, plus personne ne sait très bien qui il est, faute de percevoir le véritable visage de Dieu.
Mais, d'un autre côté, l'autre tentation est celle de la dureté. Elle se comporte comme d'autres religions, parce que, aujourd'hui, les courants les plus divers traversent notre société. A ce moment-là, on rêve de croisades, d'une Eglise conquérante, d'une identité tellement forte que l'autre ne peut plus que se soumettre ou se démettre, comme si nous étions prisonniers entre l'insignifiance et l'hostilité.
Qui ne comprend que ce dilemme n'est pas chrétien ? Que, précisément, il n'y a d'avenir ni d'un côté, ni de l'autre… parce qu'il s'agit là simplement de réactions psychologiques nées de la peur ou d'une volonté de conformisme. Cette alternative représente une manière de dépendre du monde ambiant en se noyant dedans ou en lui tenant tête. Il n'y a là presque rien de religieux, sinon le revêtement ou les prétextes, suscités par des réactions sociologiques - ou plus souvent psychologiques - de mentalités durcies ou inconsistantes. Ces deux tentations représentent deux formes de compromission avec l'air du temps. Elles reflètent ce monde. Ce n'est pas l'Evangile qui les dicte, mais des adaptations jugées rentables et espérées fécondes. Surtout, ces deux réactions évitent ce qui ouvre la porte à demain, dans la foi chrétienne : elles évitent la mort et la résurrection.
Car demain ne sera possible que si nous acceptons de mourir à quelque chose pour que le Christ nous ressuscite. Il n'y a pas, dans l'histoire de l'Eglise, d'autre solution pour voir demain que celle de passer par où le Christ est passé, sinon nous restons dans la continuation, donc dans la répétition. Nous restons dans ce que l'homme a toujours été capable de faire : la continuité anonyme et désespérante du même.
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Si nous voulons passer par le chemin de l'Evangile, nous sommes appelés véritablement à suivre ce Christ qui, lui, ouvre les portes de demain. Car demain ne sera pas le résultat de nos statistiques, ni le résultat même seulement de nos efforts. Demain sera la grâce que Dieu nous fait d'annoncer aux hommes de demain, l'Evangile pour eux. Si nous voulons accueillir demain, comme une grâce et non pas comme une peur ni comme une fatalité, se lèvent les trois conditions de l'Evangile.
La première est la condition de l'incarnation. Il n'y aura de demain pour notre foi et pour notre Eglise que si, à la suite du Christ, nous acceptons de passer par l'humilité de Bethléem, par le silence de Nazareth, par la parole proclamée, pas après pas, sur tous les chemins. Il est de bon ton, aujourd'hui, de critiquer ce qui a été il y a quarante ans l'enfouissement. On voudrait aujourd'hui de l'identité. Cela fait partie des faux problèmes et des mauvaises analyses dans lesquels nous aimons nous enliser.
La question n'est pas l'enfouissement ou l'identité, mais de savoir ce qui fait sens à notre époque. Et si Nazareth fait sens aujourd'hui, nous sommes tenus à Nazareth. Si le sermon sur la montagne est à dire aujourd'hui, nous sommes tenus d'en prononcer les paroles. La question ne consiste donc pas à savoir comment chacun d'entre nous attend de se situer. L'incarnation nous demande de partir des autres, de ce monde pour savoir ce que, eux, attendent de nous, la place que nous avons à prendre. L'Evangile déborde le petit groupe qui nous plait, qui nous adule, l'Evangile regarde ces brebis sans pasteur lassées, épuisées et affamées… tout le monde. Il est facile à un prêtre de se faire sa clientèle de 40 personnes. Mais on est prêtre pour tous… surtout pour les plus loin.
L'incarnation est une marche inlassable vers ceux qui, justement, n'attendent rien : vers Marie-Madeleine et le centurion, vers Zachée et les femmes pécheresses, même si les Pharisiens refusent et n'entendent pas le pardon offert. L'incarnation exige cette proximité et, là, il faut que nous mourrions à nos installations et à nos habitudes. Il serait terrible de considérer l'Eglise comme un droit acquis alors qu'elle est la grâce qui naît chaque matin. Si nous ne mourons pas à une certaine habitude, demain ne viendra pas.
L'avenir est toujours dépossession. Comme le Christ qui a quitté le sein du Père et est entré dans notre humanité, il est devenu ce qu'il n'était pas. Nous avons à devenir ce que nous ne sommes pas encore. C'est l'incarnation au plus près qui ouvre la porte de demain.
Deuxièmement, nous sommes la religion unique du Verbe incarné. Elle implique que, désormais, même si cela nous dérange, la cause de l'homme et la cause de Dieu sont inséparables. Nous ne pouvons plus croire que l'on rejoint Dieu en oubliant notre frère. L'attention à l'homme se tient aujourd'hui comme un critère de notre tension vers Dieu. Dans cette liturgie même, nous allons faire mémoire de tous les blessés et les malades, tous ceux que la vie a laissé de côté. Nous allons faire mémoire de ceux qui cherchent un sens à leur vie, d'un monde à consacrer, d'une terre que Dieu veut autrement, fraternelle, sainte… parce qu'Il l'aime. Tel est le rapport à l'eucharistie de la bénédiction des saintes huiles et de la consécration du Chrême.
Nous ne pouvons pas, comme Eglise, vivre uniquement tournés sur nous-mêmes, sur nos difficultés, sur nos manques. Arrêtons cette consommation ! Nous ne manquons de rien… nous avons le Christ ! Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? Nous ne manquons de rien, nous avons la confiance de Dieu. Quel autre élan nous ferait marcher ? A chaque fois qu'un homme pleure, qu'un homme est humilié, nous ne pouvons pas nous taire car c'est l'image vivante de Dieu qui est blessée. Il y aura un demain si nous continuons, comme Eglise, à soutenir la cause de ceux que tout le monde abandonne et que nul ne soutient. Tout homme est digne d'envoi. Mais un envoi exige de mourir à soi pour que vive l'autre.
Enfin, pendant toutes ces rencontres, j'ai beaucoup pensé à cette remarque du Christ à ses disciples : "Et vous, qu'en dites-vous ?" (Mt 16, 15). Aussi bien les prêtres en dialoguant entre eux que les personnes chargées de l'annonce de la foi, pendant les réunions, très souvent, j'ai entendu : "C'est la première fois que nous parlons comme cela ensemble, comme si nous pouvions, dans l'Eglise, parler de tout sauf de notre essentiel". Mais, nous ne pourrons dire la foi aux autres que si, d'abord, nous la partageons entre nous. Quand parlons-nous de notre foi ? Nous parlons de nos programmes, - et il le faut - nous parlons de nos agendas pour les noircir un peu plus, nous parlons de nos projets - et c'est inévitable - …mais la foi quand en parlons-nous entre nous ? Si la foi n'est pas dialogue entre nous, recherche entre nous, nous n'aurons rien à dire aux autres ! Nous annoncerons notre individualisme spirituel. Nous annoncerons ce que nous sommes : ce n'est pas l'Evangile. Il passe à travers nous, par nos médiations, mais, avant tout, retrouvons le goût de parler de la foi. Ne nous perdons pas dans des détails et des bricoles.
L'heure est suffisamment importante pour aller au cœur et le cœur est ce qui fait vivre. Si nous sommes capables, entre nous, de nous dire ce qui nous fait vivre, nous anime, ce qui nous fait nous lever tous les matins et ce qui nous lance sur les routes des hommes, alors nous serons capables, comme à Emmaüs, de marcher avec ceux dont la route croisera notre sentier. L'incarnation, cette jonction d'un Dieu qui fait cause commune avec l'homme et ce dialogue entre nous, c'est par là - me semble-t-il - que l'Evangile ouvre la porte de demain. Nous avons donc à organiser notre Eglise selon une communion vitale, comme expérience visible de la vie trinitaire. C'est notre foi.
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A cette messe, nous fêtons les Jubilaires. Ils sont là. Ils ont, parmi eux, des frères, des aînés. Vous savez, comme ministre ordonné, je me mets avec vous. On fait ce que l'on peut et on a l'impression de faire si peu ce que l'on a à faire. Mais quand même, 25 ans d'une vie d'homme, 50 ans, 60 ans… où, de son mieux et autant qu'on le peut, on a donné ce qui faisait vivre : c'est beau. J'aimerai vous rappeler que, si notre diocèse a de la vitalité, s'il peut faire cette adaptation au temps d'aujourd'hui, si le Synode nous ouvre en fidélité à l'Evangile la porte de demain, tout cela est au travail de tant et tant de prêtres comme vous, que nous le devons ; de tant et tant de diacres, de ministres reconnus, de laïcs, que nous le devons. C'est pourquoi, au-delà de toutes craintes et de toutes appréhensions, au-delà de tous problèmes et de toutes incertitudes, pour vos frères ordonnés et jubilaires ; pour vous présents, religieux, religieuses, diacres : merci.
Nous célébrons ce merci que le Fils adresse, en notre nom, à son Père… "L'Eucharistie par Lui, avec Lui et en Lui. A toi, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles, Amen."