Messe chrismale 2004
5 avril 2004

Homélie de Mgr Albert Rouet
(église de Thénezay)



Nous venons de terminer notre deuxième synode. Par delà les évolutions inévitables et les ajustements que toute Eglise doit opérer de temps à autre, deux questions absolument radicales ont été posées à l'ensemble du diocèse. Elles concernent le cœur du message évangélique. La première touche à la pertinence de la foi dans notre monde coincé entre un matérialisme sans envergure et une crédulité à toute épreuve.

L'autre problème est celui de l'articulation des ministères. On peut dire, sans trop simplifier, que l'Eglise catholique était organisée dans la mentalité, le type de fonctionnement, de bien d'autres religions : il y avait des grands-prêtres, des prêtres, des sous-prêtres, et très loin... des fidèles.

Cette structure pyramidale ne se montre pas très originale. La seule question consiste à savoir si c'est vraiment cette forme que le Christ a voulue ? Nous y sommes habitués. Peut-être n'y avait-il pas d'autre solution, en un temps où si peu de gens savaient lire et écrire et pouvaient se déplacer. Il reste que la seule question importante demande qu'est-ce que le Christ a voulu.

Par conséquent, la question de l'articulation entre les différents états de vie de baptisés, confirmés, mariés, de la vie religieuse et des différents ministères ordonnés ou reconnus représente une question centrale pour l'avenir de l'Eglise.

Car dans un monde où les gens prennent de plus en plus de responsabilités, où une personne peut être maire de sa commune, conseiller général (je vous remercie de votre présence), animer une entreprise, présider une association, nous ne pouvons pas prétendre être témoin d'un évangile de liberté en continuant à traiter les laïcs comme des mineurs.

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Un changement de perspective sur ce point tellement ancré dans l'imaginaire réclame dans nos têtes et dans nos mentalités une profonde mutation. Nous avons le choix entre deux solutions. Ce n'est pas le médecin qui a parlé ce matin qui contredira le fait que bien souvent on ne choisit qu'entre deux misères. Ou bien nous gardons un style hérité de religions non chrétiennes, et notre avenir se résumera à quelques "Monacos spirituels", à quelques "Liechtenstein catholiques" ou, dans le meilleur des cas, à un grand "Duché du Luxembourg chrétien"...!

Ou alors, si pénible qu'elle soit pour tout le monde, la mutation à l'échelle du problème exigera une véritable recomposition de la psychologie un renouveau du positionnement social. Nous devons accepter, comme prêtres, évêque et diacres, d'évoluer vers une autre manière d'organiser et d'exercer le ministère en fonction, non pas des mentalités, ni des représentations sociales, mais en fonction de ce que l'Evangile, à l'encontre des religions de son temps, et en particulier de celle au milieu de laquelle il est né, a voulu proposer : "N'appelez personne père, vous n'avez qu'un Père dans les cieux et vous êtes tous frères" (Mt 23, 8-9).

Avec opportunité la célébration, pour la première fois (j'en remercie le Conseil presbytéral), de la bénédiction des Saintes Huiles et de la consécration du Saint-Chrême, se passe à Thénezay, en dehors de la cité épiscopale.

Je voudrais revenir sur ces trois gestes, parce que, dans leur simplicité, ils concernent la question soulevée par notre synode.

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Nous allons commencer, entre chrétiens, par bénir l'Huile des Infirmes, l'huile des malades. C'est dire que la liturgie pose en premier, devant nous, quel que soit notre âge, quelle que soit notre condition : fidèles ou évêque, elle pose devant nous le fait de notre mort.

Je sais bien qu'on a beaucoup élargi le sacrement dit de "l'Extrême-Onction" afin d'éviter la dernière extrémité, il n'empêche que le problème soulevé par cette bénédiction nous interroge pour savoir si tout le poids de la maladie et de cette souffrance encore insuffisamment traitée, si tout le poids de l'âge et parfois la perte d'intelligence, de confiance et de mémoire, bref si sous le poids de ces états dans lesquels nous faisons naufrage, nous serons capables de rester fidèles. C'est-à-dire l'ultime adéquation de notre existence au moment où le Christ lui-même a connu ce combat. Alors il a dû accepter, non pas sa volonté, mais la volonté du Père. Là où l'homme se défait dans sa chair, dans son cœur et parfois dans sa tête, à l'endroit où il perd pied, donc où il peut se durcir, se tendre, oublier, s'enfuir, ruser ou se révolter, recevoir la capacité d'être fidèle et conforme au Christ et de dire, comme dans l'évangile : "Père, entre tes mains je remets mon esprit" (Lc 23, 46).

A ce niveau, il n'y a pas d'évêque qui vaille, il n'y a pas de prêtre ou de religieuse qui tienne, nous sommes devant le nu le plus intégral de la vie, de ce qui attache au Christ au moment de la plus radicale précarité.

Cette onction nous rappelle que personne ne saurait se prévaloir de sa fidélité profonde. Notre fidélité nous est donnée par le Christ. L'onction nous imprègne de l'acceptation du Fils pour que, au dernier moment, au lieu de nous raccrocher à nos biens, à l'héritage à faire, à nos habitudes, nous soyons, les mains vides, devant le Christ nu et à sa suite.

Puis, nous passons à la bénédiction de l'Huile des Catéchumènes. On l'utilise moins. Pourtant nous sommes tous passés par cet état. Il a été notre première étape dans l'Eglise. Il nous rappelle qu'aujourd'hui des adultes frappent à la porte. Nous ne serons l'Eglise du Christ que si la porte est ouverte. Nous serons l'Eglise du Christ que si nous nous rappelons que nous ne sommes pas chrétiens de père en fils depuis quinze générations, mais que celui qui nous accompagne sur le chemin vers le Christ est d'abord l'Esprit-Saint.

Devenir chrétien demande de se laisser imprégner, se laisser emplir, de se laisser oindre par l'onction du Seigneur qui nous refaçonne, nous repétrit pour que nous soyons le visage du Seigneur. Nous ne sommes pas chrétiens par nous seuls. Nous sommes chrétien parce que l'Esprit nous façonne. Ce fait encore nous met sur un pied d'égalité. Ce n'est pas parce qu'on est évêque, ce n'est pas parce qu'on est prêtre, qu'on est meilleur chrétien. Nous avons nous aussi, comme vous frères, à être fidèles à la foi reçue, à nous convertir au Christ. Il n'y a aucun état dans l'Eglise qui soit avantagé. Egalité d'humanité jusque dans la faiblesse radicale, égalité dans la foi, parce que c'est le Dieu qui est notre Père qui nous adopte comme ses enfants.

Enfin, nous arrivons à la consécration du Saint-Chrême. Etrange ! Pour le Saint-Chrême, la liturgie commence par un mélange d'huile et de parfum. Cet alliage nous rappelle qu'aucune réalité ne peut tenir si Dieu ne vient s'y mêler, s'il n'y a pas quelque part une incarnation du parfum de Dieu avec le meilleur des fruits chargé d'une forme symbolique, l'huile. Nous offrons le produit de l'olivier, fruit de la terre et du travail de l'homme, comme nous le disons du pain eucharistique. Dieu n'intervient pas à l'intérieur de l'histoire sans une participation de l'homme, une offrande. Dieu agit en collaborant. Il y a, au cœur de la foi, avant toutes choses, un mariage, le mariage de Dieu et de l'humanité, les noces entre le Christ et cette terre.

Ce Saint-Chrême a d'abord servi pour nous tous. Il nous a marqués au baptême, il nous a oints à la confirmation. Pour certains, il nous a imprégnés pour l'ordination de prêtre et pour nous, François, pour notre ordination d'évêque. Le même Saint-Chrême, fait et des chrétiens et des ministres ordonnés.

Intéressant... Que là encore ce soit le même signe qui se divise en deux effets. Un article de "Serviteurs d'Evangile" (3211) très important souligne l'articulation du "et... et" : un seul Dieu, Père et Fils et Esprit ; le Christ Dieu et homme et nous sommes une Eglise où existent un sacerdoce des laïcs et un presbytérat ordonné : et.

Cette articulation qui compose le Saint-Chrême de deux éléments pour faire un seul produit, nous montre qu'il n'y a pas d'humanité indistincte, mais homme et femme, qu'il n'y a pas d'Eglise qui ne soit d'abord sortie de l'humanité et née du Verbe incarné : et.

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Dans l'évangile de la Passion selon saint Luc, en plein milieu de l'institution de l'Eucharistie Jésus dit "Faites ceci en mémoire de moi" (22, 19). Nous avons compris, nous catholiques, pour une part avec raison, mais pour une part seulement, comme élevant un refus à l'encontre de la position Luthérienne et Réformée, nous y avons lu seulement le pouvoir du prêtre de consacrer. Et c'est vrai. Mais c'est oublier que le "en mémoire de moi" signifie aussi : comme j'ai fait, faites-le. Peut-on consacrer l'Eucharistie sans donner sa vie ? Peut-on consacrer l'Eucharistie sans se livrer soi-même ? Comme lui l'a fait.

C'est pourquoi immédiatement après le Christ, au sein même de l'institution de l'Eucharistie, ose dire "chez les païens (chez les païens, remarquons bien), ceux qui commandent font sentir leur pouvoir ou se font appeler bienfaiteurs, mais chez vous, qu'il n'en soit pas ainsi, je suis parmi vous comme celui qui sert" (22, 25-27). Nous devons revenir à cette injonction du Christ et quitter une représentation culturelle de puissance du prêtre et de l'évêque, ("Monseigneur !" je suis le seigneur de personne !). En effet l'Eglise n'est pas maîtresse, elle est servante. Tant qu'à l'intérieur de notre fonctionnement d'Eglise nous n'aurons pas manifesté cette humilité, ce que nous disons sera des mots uniquement pour les hommes qui nous entourent et nous adulent.

Avez-vous songé qu'immédiatement après, dans la construction de ce chapitre de saint Luc, arrive un passage éblouissant ? Parlant à Pierre qui est prêt, bien sûr, à aller en prison et jusqu'à la mort... Tu parles ! Jusqu'à la mort ! On verra plus tard, mais pour l'instant ce n'est pas le moment. Jésus lui répond "qu'il va être passé au crible" (v. 31). Et Pierre, ce Pierre qui n'est pas un seigneur, deviendra, comme dit l'épître au Hébreux, "enveloppé de faiblesse" (5, 2). Ce n'est qu'après l'épreuve qu'il pourra réconforter ses frères. Nous ne pourrons jamais réconforter les hommes, tant que nous n'aurons pas goûté à la faiblesse de l'humanité. Ce n'est pas en nous exaltant que nous nous rapprochons des autres, c'est en leur lavant les pieds.

C'est cela que le prêtre doit signifier aujourd'hui, parce qu'il est pasteur, mais pasteur d'adultes. Ce n'est pas en les contraignant à manger qu'on fera grossir les brebis, elles n'en feraient que dépérir.

Je pense que nous touchons ici une question de crédibilité. Tout le monde veut être chef, tout le monde veut être patron, tout le monde veut être président. Nous ne sommes rien de tout cela ! Dans l'Eglise du Christ, nous sommes simplement les témoins humbles donc fidèles de la figure qu'il a prise, celle du serviteur. De la même façon que l'huile articule en souplesse les différentes pièces d'un moteur, nous avons, nous, parce que consacrés comme prêtres, à articuler les chrétiens les uns avec les autres. De faire des multiples activités dont ils sont tout-à-fait capables d'être responsables, l'unique corps du Christ. C'est-à-dire que l'endroit de notre humilité et de l'humilité de notre service prouve l'exactitude de notre vérité, donc de notre gloire, comme pour le Christ.

C'est dire, pour vous comme pour moi, que l'équilibre psychologique indispensable n'est pas à chercher dans la suprématie, n'est pas à trouver dans les titres, les habits ou les honneurs, mais dans cette humble fidélité, toujours catéchuménale, de la découverte du Christ, dans cette reconnaissance que nous sommes enveloppés de faiblesse, comme il est dit pour la bénédiction de l'huile des infirmes, parce que là nous touchons le plus nu, le plus cru de l'humanité. La vérité de notre ministère presbytéral est d'arriver à rejoindre la vérité de l'humanité là où elle assume son sort et construit son histoire. Le plus pauvre, le plus juste est aussi le plus nu, et jusque là.

Par conséquent la seule reconnaissance que nous puissions espérer est celle du Christ "Entre dans la joie de ton Maître, entre bon et fidèle serviteur" (Mt 25, 21). C'est cet amour que nous avons promis, dans notre fragilité, dans notre petitesse. Vos prêtres ne sont pas des héros ni des chefs. Il suffit qu'ils aient été fidèles au Christ, c'est leur joie, c'est leur raison d'être, c'est pour que vous le soyez qu'ils sont là.

C'est probablement la plus grande des reconnaissance que de dire d'un prêtre : "il m'a aidé à aimer ce Christ".