Messe chrismale 2003
14 avril 2003

Homélie de Mgr Albert Rouet
(église St-Hilaire-le-Grand de Poitiers)



La Fête Chrismale redit l’origine et la mission de notre Eglise. Nous le rappeler est particulièrement important en cette année où nous célébrons la fin de notre Synode diocésain. L’origine est dans le Christ

Ce matin, nous étions là où sainte Radegonde a œuvré, nous rappelant qu'il n'y a pas d'Eglise du Christ sans charité et que l'appel qui l'a arrachée à une vie finalement nantie, cet appel à tout laisser pour l'unique époux qui est le Christ, il nous appelle encore aujourd'hui à nous lever et à marcher à la suite du Christ.

Marcher à la suite du Christ nous introduit dans l'immense charité de Dieu, dans ce qu'il est de plus intime : sa vie trinitaire.

Ne pensons pas qu'il y ait d'un coté une vie spirituelle tellement pure qu'elle serait désincarnée et, de l'autre, ce qu'on appelle aujourd'hui avec un peu de dédain, le social. Comme si faire vivre les hommes n'était qu'une conséquence, pour bon caractère et dames d'œuvre, de la foi chrétienne.

Où nous étions ce matin, la vie de Radegonde attise en nous l'exigence, au nom du Christ, de faire de cette terre la terre selon le cœur de Dieu, une terre fraternelle parce que filiale.

Radegonde unit à la fois l'extrême dévouement et l'intimité la plus radicale avec celui à qui elle a vraiment donné sa vie : Jésus de Nazareth.

Ce soir, nous voici dans cette église, où Hilaire fut enterré, où son corps a reposé, lui qui a payé du prix de l'exil et d'un travail incessant, cette annonce de la Foi, cette fidélité à la splendeur de Dieu, à laquelle il avait consacré sa vie, parce que le Verbe fait chair, a saisi au plus profond de son être ce fonctionnaire d'un empire déclinant et il en fit un chrétien.

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D'abord un chrétien.

Au nom de notre baptême : avant même d'être prêtre, diacre, évêque, ministre reconnu, il existe une réalité première, cette imprégnation du Christ de notre existence. Ce qui nous habite de plus radical, n'est ni notre fonction, ni notre titre ni même notre ministère, mais cette capacité à nous laisser prendre par l'Oint du Seigneur, le Christ. A faire que notre existence toute entière, marié ou célibataire, religieux, religieuse, prêtre, diacre, séminariste ou retraité, qu'importe, que notre existence soit l'écho amoureux de cette parole fondamentale de Dieu à chacun de nous : “Je t'aime et mon amour imprègne ta vie”.

La mission est celle du Christ. Il fut complètement pénétré, imprégné par l'Esprit du Père, au point que toute son existence n'a été que l'accomplissement filial, amical, amoureux, de la volonté de son Père. Cette coïncidence intime, marie ce que le Christ voulait pour lui et ce qu’il voulait avec son Père. C'est parce qu'il été si profondément intime avec le Père, Un avec lui, qu'il a aimé passionnément ses brebis, ces hommes et ces femmes que le Père lui donnait.

Dans chaque homme, lui, le Christ, Fils unique du Père voyait l'image paternelle. C'est pourquoi il n'y eut pour lui, aucun perdu, aucune brebis abandonnée, aucun homme inutile, stérile, personne de trop. Il a donc pris la seule place qui convienne à l'Amour, la dernière. Celle du Serviteur.

Notre mission depuis l'origine, est la même : celle du Christ.

Ce que Radegonde fit en son temps, ce que Venance Fortunat, autre évêque de Poitiers, chanta lui aussi en son temps, ce qu’Hilaire a écrit et défendu, au prix parfois de sa liberté d'expression, cela aujourd'hui est l'exigence que le Christ place en nos mains. C'est pourquoi nous célébrons un synode.

L'exigence de l’Evangile n'est pas d'abord celle de l'évêque seul, ni des prêtres, ni des diacres, comme s’ils pouvaient tout faire à eux seuls, elle est l'exigence communautaire de notre Eglise. C'est ensemble que nous sommes redevables de l'Evangile au monde qui nous entoure. C'est ensemble avec la même responsabilité, en des charges différentes, que, ayant la même mission, nous devons donner l'Amour de Dieu et de ce monde à ceux qui vivent au milieu de nous.

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La liturgie, que beaucoup d'entre vous n'ont jamais vue, apporte comme une catéchèse de cette origine et de cette mission.

Dans un instant avec quatorze prêtres, représentants des quatorze territoires du diocèse, qui ont déjà accompli leur étape synodale, pris leurs décisions et commencé à les appliquer, nous monterons devant les Saintes Huiles.

Nous commençons par bénir l'Huile des Malades, “l'huile des infirmes”, comme dit le vieux texte : infirmes dans leur corps, dans leur tête, dans leur cœur. Mais aujourd'hui aussi, infirmes du travail, à un moment où le chômage reprend, infirmes de reconnaissance sociale, quand on n'a plus qu'à prendre la route ou à prendre la drogue pour avoir l'illusion d'exister encore. Toutes ces brebis harassées et perdues, dispersées dans notre société et qui ont fait pleurer le Christ.

Chose étrange, nous sommes scrupuleusement attentifs, de manière presque janséniste, à la qualité de nos vertus et de notre morale, nous surveillons notre progrès et nos sacrifices, avec autant de précision que les cours de la Bourse... Jamais pourtant l'Evangile ne montre le Christ aussi scrupuleusement attentif à l'évolution individuelle. Non pas qu'il se désintéresse des qualités de chacun, mais il s’émeut de voir les gens harassés, les brebis dispersées, les habitants de Jérusalem en larmes, ces groupes de personnes sans espoir, désespérés... Songez : ces gens, en pleine nuit, n'ont même plus d'endroit où trouver un quignon de pain... Là, Jésus est troublé, ému, jusqu'au plus profond de lui-même, de la même manière qu'il sera troublé et ému à Gethsémanie.

Qu'est-ce qui émeut le corps du Christ ? Qu'est-ce qui trouble sa propre personne, sinon de voir des hommes traités inhumainement, de voir ce monde qu'il aime et dans lequel le Père l'a envoyé, se déshumaniser goutte à goutte. Car nous avons l'horrible capacité d'être tranquillement, bourgeoisement inhumains. Ce calme nous rassure, mais il est mortel.

Commencer par bénir l’huile des infirmes nous redit que nous ne serons pas l’Eglise du Christ si nous ne faisons pas tout pour relever ceux qui souffrent. Non pas de manière paternaliste et de loin sans nous salir les mains, mais comme le Christ, usant ses pieds pour chercher la brebis perdue, fraternellement.

Ensuite nous bénirons l’Huile des Catéchumènes.
Notre Eglise n’est pas complète. Elle est trouée de tous ceux qui lui manquent. Mais le Catéchuménat n’est pas un taxi de secours pour, au dernier moment, rattraper un train qu’on aurait raté. Notre Eglise toute entière est catéchuménale, car toute entière elle se tient à la porte de l’Evangile pour inviter ceux qui cherchent un sens à leur vie, à découvrir la Parole vivante du Seigneur.

Notre Eglise découvre ainsi, par ceux que le Christ lui donne, des chemins qu’elle ignorait encore pour mieux découvrir le Christ qu’elle aime.

C’est pourquoi, une seule fois dans l’année, en un seul endroit du diocèse, s’effectue la bénédiction de l’huile des catéchumènes. Car le catéchuménat nous concerne nous aussi en tant que nous sommes à la recherche de Dieu, à la découverte du Christ, en apprentissage d’être chrétien et que jamais nous ne pouvons prétendre tout connaître, tout savoir et prendre notre retraite de croyant.

Quand on aime, on est toujours le catéchumène de celui qu’on cherche. Et plus on le rencontre, plus on désire l’aimer davantage. Les catéchumènes sont les racines actuelles de toute notre Eglise : appelés ensemble, confirmés ensemble !

A ces catéchumènes la prière demande “courage et intelligence”.
Courage aujourd’hui pour ne pas nous plier à des conformismes, pour ne pas trouver de fausses raisons de ne rien faire, pour ne pas prétexter d’agendas trop remplis et juger qu’on ne peut plus inventer, pour estimer que, du moment qu’on a tout essayé, il n’y a pas encore à tenter à nouveau, comme ce semeur qui va semer sur le chemin, dans les épines, dans les cailloux, mais qui n’arrête pas de semer la Parole. Le courage d’entreprendre, parce que l’Evangile d’hier, comme une aube de Pâque, renaît nouveau ce matin même et nous appelle encore et toujours.

Et intelligence ! Nous sommes dans un monde compliqué où les problèmes sont difficiles, où nous avons charge, non pas de présenter une foi tranquille et sans peine, mais d’arriver à comprendre ce monde pour savoir comment, en dialogue, lui dire la foi et savoir aussi comment penser notre foi pour qu’elle prenne sens dans ce monde.

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Enfin, vous verrez, Frères, les prêtres imposer les mains avec moi. Nous terminerons par la consécration du Saint Chrême.

Ce geste explique ce que nous faisons aujourd’hui. Ne pensons pas qu’inviter ensemble : prêtres, diacres et ministres reconnus soit le mélange de tout et déprécie le rôle de l’un au profit de l’autre, comme si l’on pouvait mesurer la mission à la part de pouvoir que l’on entend conserver.

Le même Saint Chrême nous a marqués au jour de notre Baptême, nous a imprégnés au jour de notre Confirmation. Comme prêtres, il a oint nos mains. Comme évêques, François et moi, il a coulé sur notre tête ! Le même Saint Chrême, car il n’y a qu’un Esprit du Christ unique, fait de nous un peuple sacerdotal, c’est-à-dire un peuple capable de s’offrir lui-même pour la vie du monde et la gloire de Dieu, un peuple capable de se livrer, de se donner, quoi qu’il en coûte, comme le Christ, par amour de Dieu et des hommes.

Etre marqué du Chrême pousse à faire de sa vie une eucharistie offerte, donnée, sans compter, jour après jour, malgré les échecs, les incompréhensions, les difficultés, par un amour de plus en plus purifié, unique et nécessaire.

Ce même Saint Chrême, qui fait de nous un peuple sacerdotal attaché au Christ, montre aussi que l’Esprit qui bâtit le Corps du Christ, attache ce Corps par des jointures que Dieu a choisies, par des ligaments dont il donne et la force et la souplesse, afin de relier l’ensemble du Corps à la Tête, à l’offrande pure du Christ, à son actualité. C’est pourquoi l’Esprit qui fait l’Eglise fait le prêtre, de telle façon que cette Eglise ne soit pas simplement la conséquence, la suite des disciples du Christ, comme si elle était la veuve de Jésus Christ. Mais aujourd’hui les prêtres vous attachent à cette source première de l’offrande du Christ, ils font de vous, par cette attache même, l’unique Corps du Christ. Ce corps est organisé par les dons de l’Esprit. Le même Esprit unit en un seul corps et nous met au service les uns des autres dans le même Christ. Il donne à quelques-uns de relier à cette unique origine, le Fils offert. Il donne à tous de vivre de Sa vie et d’en témoigner.

Il y a donc un lien entre l’imposition des mains que les prêtres accomplissent sur les ordinands et cette imposition des mains sur le Saint Chrême qui édifie l’Eglise du Seigneur.

Car le travail du prêtre n’est certes pas de tout faire, nous ne pouvons plus tout faire, mais de relier en Eglise, dans le Christ, les activités multiformes des chrétiens. C’est ce visage d’Eglise que nous donnons en synode aujourd’hui.

Ministres reconnus : je voudrais les remercier, pour leur dévouement, leurs multiples tâches inlassablement reprises. Ils découvrent maintenant, ce que peut-être, nous, prêtres nous avons découvert depuis longtemps, que l’Amour n’est pas aimé, que l’Evangile laisse parfois indifférent, qu’on n’annonce pas le Christ sans passer par les chemins même du Christ.

Et vous, frères diacres, qui rappelez à notre Eglise qu’il ne lui suffit pas d’être bien organisée, en forme, dynamique, opulente, mais que nous avons un monde à construire. Que les activités familiales, professionnelles, syndicales, politiques, associatives, là où les hommes créent de l’humain, le Royaume de Dieu avance. Vous êtes, au nom du Christ, le signe du Créateur qui veut conduire à son achèvement la création qu’il nous a confiée.

Et vous, prêtres très chers, vous sans lesquels il n’y aurait pas d’Eglise du Christ, qui la nourrissez de son Corps, qui la relancez par son offrande, qui en faites cette construction organisée dont parle l’apôtre Paul, qui, de toutes ces pierres vivantes que sont les chrétiens, façonnez, dans l’Esprit, le Temple de l’Esprit même, la Demeure de Dieu.


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Jamais dans l’Evangile, le Christ ne pose la question qui revient trop souvent aujourd’hui : quelle est notre place ? Relisez l’Evangile, vous ne la trouverez point. Pourtant, Jésus avait devant lui un sacerdoce bien établi, une tribu réservée, des fonctions définies. Il savait, comme tout le monde, qu’à Tyr et à Sidon, des sacerdoces païens avaient leur culte, leur place, leur définition, leur fonction, leur situation sociale. Jamais le Christ ne parle de la place du prêtre, du diacre ou du ministre. Qu’importe la place, au fond ?

Car notre reconnaissance n’est pas d’abord sociale, elle est dans notre cœur : “Je vous appelle mes amis...”. Où qu’on soit, l’amitié demeure. C’est l’heure de la foi, ce n’est pas l’heure de la place.

Par contre (et cela vaut tout autant pour l’évêque), si le Christ ne parle jamais de la place, il parle fréquemment de la manière. Où que nous soyons, quelle que soit la position sociale qu’on nous octroie, la reconnaissance publique dont on nous gratifie sans que nous la recherchions, il existe une manière évangélique d’exercer la charge reçue et c’est elle qui compte. “Chez les païens, les rois et les gouverneurs aiment faire sentir leur pouvoir. Chez vous, il n’en sera pas pareil. Celui qui veut être le premier, prenant un petit enfant, qu’il se fasse le dernier”. “Vous m’appelez Maître et Seigneur, vous avez raison, je le suis, mais je vous ai lavé les pieds...”. Telle est la manière du Christ.

De quoi demain sera fait malgré les avancées du Synode ? Qui peut le dire ? Les places varient, une chose reste : cette manière christique de servir. C’est l’Evangile, c’est la mort et la résurrection, c’est Dieu tout entier en sa générosité.