Messe chrismale 2001
9 avril 2001

Homélie de Mgr Albert Rouet
(église St-Cyprien de Poitiers)



En remettant en honneur très vigoureusement la notion centrale du Mystère Pascal, le Concile Vatican II nous ramène avec générosité aux enseignements les plus constants, les plus clairs et les plus forts des Pères de l'Eglise. Pratiquement dans tous ses textes le Concile parle du Mystère Pascal comme constituant le cœur même de la vie chrétienne. Le décret sur la liturgie le définit comme la "tradition apostolique" (106). "Les événements de la vie sont sanctifiés par... le Mystère pascal" (61). Si le "Ministère des prêtres s'enracine dans la Pâques" (Presb. ord. 23,) "les fidèles y sont associés par l'Esprit Saint" (Sur l'Eglise, 22). Cet acte fondateur accompli par le Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5) "fait passer du vieil homme à l'homme nouveau" (Les Missions, 13). Le concile demande aux séminaristes (Sem. 8) d'y adhérer "comme il convient à ses amis", pour devenir "capables d'y initier le peuple qui leur sera confié".

Le concile renvoie notre Eglise à sa source. Il lui rappelle, sa richesse la plus splendide depuis sa fondation apostolique. Il rejoint l'établissement des première réflexions théologiques qui constituent la base, encore actuelle, de toute réflexion vraiment fructueuse dans le peuple de Dieu.

La Tradition ne s'arrête pas aux décennies qui nous ont précédés, ni même à l'époque de la Réforme. La véritable Tradition apporte cet esprit et cette source qui remontent, par les Apôtres, au Christ lui-même, l'origine coulant toujours au-delà de ce que nos mains peuvent en saisir.

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En parlant du Mystère Pascal comme de l'expression la plus juste de notre foi, que veut dire exactement le concile Vatican II ?

Vers la Transfiguration


Une image nous le fera aisément comprendre. Imaginez que vous ayez une maison et que cette maison brûle, il n'en reste plus que les quatre murs. Supposez maintenant que vous ayez une bonne police d'assurance. Vous obtiendrez, après un certain temps, un chèque qui vous permettra de reconstruire votre maison ad integrum, c'est-à-dire exactement à l'identique, selon l'intégrité de ce qu'elle était avant le sinistre.

On voit très bien ce que signifie cette comparaison : le Salut accomplirait ainsi simplement un retour à la condition initiale, comme si l'action du Christ avait effectuée pour nous se résumait en un aller et retour. Après une visite dans les ténèbres désertiques de Saharas spirituels, l'homme reviendrait au port d'attache que le péché lui avait fait perdre. Or, ce n'est ce que disent ni la Tradition, ni même l'Apôtre Paul.

Nous touchons les réalités les plus fondamentales de notre foi qui, aujourd'hui, ont besoin d'être redites. Rappelez-vous ce qu'écrit Paul : "Ceux que le Christ a justifiés, il ne les a pas simplement ajustés à son pardon, mais il les a également glorifiés" (Rm 8, 30). Le Christ a en vue non pas uniquement un retour à ce que nous étions, ce qui serait parfois bien lassant, avouons-le, et qui se retrouve dans d'autres mythologies. Le Christ est venu répandre l'Esprit sur nous afin que nous devenions ainsi des fils. Il nous donne la transfiguration profonde de notre humanité. Transfiguration de ce monde, car "la création, comme écrit Paul aux Romains, gémit dans l'attente de sa véritable naissance" (Rm 8, 22). Nous sommes une terre en gésine, nous sommes une terre en train d'accoucher d'un monde que Dieu appelle de tous ses vœux. Mais également transfiguration pour nous-mêmes, puisqu'aux Corinthiens Paul écrit cette phrase : "Si quelqu'un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. L'être ancien a disparu, ajoute-t-il, un être nouveau est déjà là" (2 Co 5, 17).

Le Mystère Pascal a pour objet de nous transfigurer à l'image du Fils ; d'être changés de jour en jour, grâce à l'action de l'Esprit-Saint, en une image de plus en plus fidèle au Fils unique de Dieu, Jésus Christ, notre Seigneur (2 Co 3, 18). "Le tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le Christ" (2 Co 5, 18). C'est ainsi que la parole vive de la réconciliation nous fait "justice de Dieu" (v. 21).

Dans l'Alliance Nouvelle

Or, on ne peut obtenir cette grâce de la transfiguration que si nous acceptons de mourir à nous-mêmes, que si nous acceptons de nous laisser totalement saisir par le Christ.

Rappelez-vous, frères-prêtres et diacres, ce moment de la prostration où vous étiez abandonnés, comme au tombeau, à la volonté de Dieu. Ne cherchant plus ce qui nous plaît, mais prêts à entendre la voix pour tout appel, même parfois stupéfiant, où la mission nous entraînera. La mort à soi-même, n'arrive jamais quand on le voudrait, ni comme on le voudrait ! Elle nous saisit pour nous laisser donner et se laisser donner à l'image de Celui qui a posé sa vie pour nous.

Ce qui est en cause ici, c'est véritablement d'être un avec le Christ. "Si quelqu'un est dans le Christ, écrit Paul aux Galates, il n'y a plus ni homme ni femme, il n'y a plus homme libre et esclave, il n'y a plus le Juif et le Grec, tous, vous êtes un dans le Christ" (3, 28).

Notre vie de baptisés, notre service de ministres de l’Evangile, s'enracinent dans la mort du Christ. Son passage au Père manifeste essentiellement le renoncement à nos limites humaines, le renoncement à nos petitesses pour qu'éclate, comme dans une chrysalide divine qui s'ouvrirait pour nous, l'humanité que Dieu désire. En plein Moyen-âge, une école théologique soutenait que, même s'il n'y avait pas eu de péché originel, le Christ se serait incarné car le projet de Dieu déborde l'effacement des offenses. Il invite beaucoup plus largement à l'alliance intime d'une humanité renouvelée entre Lui, notre Père, Jésus son Fils uni aux hommes dans l'unique Esprit. Cette Nouvelle Alliance constitue le but du Mystère Pascal.

Il s'agit bien d'un mystère, parce que non seulement il reste à jamais inépuisable, mais que, pour le comprendre, nous devons entrevoir et nous laisser transporter par l'union, l'intimité du Fils et du Père. C'est l'amour absolu de Jésus incarné pour son Père qui l'écartèle en croix. C'est la tendresse présente de ce Père rejoignant son Fils et accueillant sa personne, c'est ce mystère de Dieu même dans lequel nous entrons, comme mystère du don, comme fécondité de l'amour, comme générosité de la Trinité.

Il est clair que cette conception qui se tient au cœur de la vie chrétienne, vous la mettez en œuvre chaque fois que vous baptisez, chaque fois que vous célébrez l'Eucharistie puisque le sommet de la messe célèbre : "Par Lui, avec Lui, en Lui, à Toi Dieu notre Père tout honneur et toute gloire". Notre Père, le Père d'un peuple unique, le nôtre.

Unir trois axes du Concile

Nous pouvons donc unir trois grandes intuitions de Vatican II, dont on voit maintenant combien elles sont lumineuses. C'est parce qu'il y a un unique Mystère Pascal qu'il y a un seul peuple de Dieu. Jamais le Christ ne parle de sa "mort", il parle de son "Exode" (Lc 9, 31). Le peuple disséminé, le peuple perdu d'esclaves écrasés en Egypte, voilà que, conduit par Moïse et encadré par un corps des soixante-dix anciens, ce peuple est constitué peuple que Dieu a choisi : "Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu". Il est le peuple de l'Alliance.

Puisqu'il y a un Mystère Pascal, il y a un unique peuple de Dieu. Non pas d'abord une pyramide, mais un peuple de frères : "Vous n'appellerez personne père, vous n'appellerez personne maître, car vous êtes tous frères" (Mt 23, 8-9). Et pour cause ! Nous n'avons qu'un Père, celui que nous prierons tout à l'heure. Nous sommes radicalement, de par notre baptême, la religion de l'égalité. Cet unique appel demande à chacun de se sanctifier (Th 4,3).

Le Mystère Pascal fonde l'Eglise comme peuple de Dieu. Il fonde le presbytérium. Jamais le Concile Vatican II ne dit "le" prêtre, toujours il dit "les" prêtres. Car le prêtre ne représente pas une identité abstraite, homologuable à travers tous les pays du monde. Il appartient à un presbytérium concret, avec son histoire. On est prêtre à la proportion vraie où on accepte d'être membre d'un presbytérium, où on consent à cette histoire, où on en est le serviteur dans un peuple donné. Tout le reste n'est que spiritualité désincarnée.

L'unité de l'appel fondateur (2 Tm 1, 9) et l'unité de vocation à vivre le Mystère Pascal nous attachent dans une fraternité que lie l'unique Esprit. Une si forte communion s'exprime dans la concélébration Eucharistique, signe de l'unique prêtre qui est le Christ. En outre l'Eucharistie nous la célébrons ensemble. Elle est la liturgie du Peuple de Dieu. Rappelez-vous Jean Chrysostome disant à ses fidèles déjà en retard : "Je ne peux pas célébrer sans vous, je ne peux pas commencer sans vous, je ne célèbre pas sans mon peuple". Car c'est ensemble, comme peuple sanctifié, que nous célébrons l'unique Eucharistie dont le presbytérium est le serveur.
Le Concile unit ainsi, dans une même approche, le Peuple de Dieu, le Presbytérium et la Concélébration.

Dans la vie offerte

Ce serait une réduction, une dégénérescence que d'en rester à ce que trois époques, plutôt sombres pour la théologie, ont présenté du sacrifice.

• Il a fallu l'arrivée, tardive dans l'histoire de l'Eglise, mais cruelle pour l'Europe, de trois épidémies de peste aux 14e et 15e siècles, en particulier la "grande peste noire", où nos pays perdirent presque la moitié de leur population, pour que le sacrifice ne soit plus ce qu'Augustin appelait : "l'hommage, l'offrande spirituelle d'une liberté à son Dieu", mais que, d'un seul coup, le sacrifice ne fut attaché qu'à la mort. La mort ! Comme si Dieu aimait la mort !

• Il a fallu ensuite la crispation anti-protestante pour que le sacrifice devienne une arme de combat : dès lors qu'on ne prononçait pas des mots mortifères, excluants et sanglants, c'est comme si on avait trahi la foi. Pardonnez-moi ce mot cruel mais, à la réflexion, logique, d'une époque qui précède de peu les épidémies de peste. Vous le trouverez dans le livre d' Emmanuel Leroy-Ladurie, "Montaillou, village Occitan", village qui va tomber tout entier dans l'hérésie cathare : "Ils aiment le Christ, ils l'aiment saignant". C'est atroce ! N'empêche que cette dévotion-là assimile le sacrifice et la mort. Un tel rapprochement se comprend quand la moitié d'une population meurt de peste, car la mort des hommes trouve dans la mort du Christ son propre sens. Mais cette ligne s'accentue quand la crispation anti-protestante conduit aussi à des œuvres de mort. Nous nous sommes entre-tués ! Il y a un rapport entre une théologie sacrificielle figée et prendre les armes....

• La troisième époque, si noire pour la réflexion chrétienne, naît avec le romantisme et son goût pour la douleur.... Mais lui aimait souffrir ! Il a magnifié d'autant plus la souffrance qu'il y prenait son plaisir et y trouvait sa récompense.

Or de ces traditions à courte-vue, très typées dans l'histoire de l'Eglise, il en est résulté la notion d'un sacrifice mutilé, dégénéré, contre lequel le Concile s'est élevé bien sûr, c'est celle d'un sacrifice lié au manque, à la privation, à la blessure, en un mot à une sorte de masochisme.

Vatican II remet en honneur "le sacrifice spirituel" qui présente à Dieu, par le Christ, le monde et l'Eglise "comme un sacrifice universel" (Presb. Ord. 2)

Réfléchissons un peu : si nous ne gardons dans l'Eucharistie, comme cœur de l'Eucharistie, non plus le Mystère Pascal, mais seulement l'idée d'un sacrifice compris de manière trop étroite et matérielle, alors il n'y a plus que deux solutions :

- D'un côté, cette mort ignominieuse, celle des esclaves, de Jésus en croix, vous allez l'oublier, comme très probablement (n'en déplaise à un texte apocryphe), Pilate a dû complètement oublier qu'un jour il avait abandonné au Sanhédrin un petit agitateur Galiléen... Il ne reste plus qu'un vague sentiment d'un amour émotif et qui ne coûte rien, au mieux, un altruisme moralisateur.

- Ou bien, d'un autre côté, cette mort résume le signe de toutes nos morts, vous devez donc la répéter, la redire, la magnifier pour souligner tous les trépas et les œuvres de mort. Voilà comment un certain christianisme est parfois devenu une religion qui encense la mort. Ce n'est plus la vie ressuscitée qui englobe et unifie des histoires singulières, mais c'est la multiplicité des morts qui souscrivent à la Croix. L'acte unique du Christ se fragmente dans le particulier et attend des additions.

Par conséquent, il faut sans arrêt pouvoir redire et célébrer un si profond effacement. Il en résulte que souligner la mort donne autorité sur la vie et l'histoire. Celui qui célèbre le sacrifice mortel est celui qui a pouvoir sur les autres, sans se rendre compte malheureusement qu'il ressemble plus à un prêtre païen qu'à celui dont parle l'épître aux Hébreux : le Christ, arrête les sacrifices multiples en une fois par une unique offrande. Il met fin aux répétitions toujours liées à des affirmations de pouvoir et à des dégénérescences de la pensée (Hé 10, 12-14). Ce n'est plus ainsi la résurrection qui éclaire l'offrande de la Croix comme passage amoureux et filial au Père. C'est la mort qui devient justifiée d'obscurcir la relation à Dieu.

Si vous avez une conception du sacrifice quantifiable, vous ne pouvez pas accepter la concélébration ! Car vous pensez en réalité que plus vous ajoutez quantitativement des célébrations de la mort, plus vous purifiez qualitativement l'existence de notre Eglise. C'est, au fond, un Mystère Pascal sans résurrection ! Ou la résurrection n'est plus qu'un miracle extérieur à la Croix. C'est un Mystère Pascal qui, éperdument, redit la même chose, sans être libéré par cette phrase extraordinaire de Paul : "Là où le péché avait abondé, la grâce a surabondé" (Rm 5,20).

Or, la source de la grâce est unique. On ne peut la célébrer que de manière unique, par l'unique sacrifice qu'ensemble nous allons dans un instant concélébrer. Presbytérium unique, d'une Eglise locale unique, avec son évêque qui vous a été donné.

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Il est important de méditer ces vérités à un moment où on est en train de se perdre en dehors de l'essentiel. Ne croyez pas qu'il s'agisse là de théologie irréelle : il y va du cœur de la foi.

Il y va du cœur de la foi pour deux raisons :

- La première raison touche l'Eglise.

Très particulièrement à ce point que Vatican II lui-même a remis en honneur, la sacramentalité de l'Eglise. Certes, avec prudence Vatican II dit qu'elle est "comme un sacrement". Oui ! mais si l'Eglise n'était pas un corps actif, il n'y aurait pas d'autres sacrements !

Nous célébrons l'eucharistie dans l'Eglise rassemblée ; nous baptisons (ce sera une orientation importante pour notre diocèse), dans la communauté présente ; nous donnons le sacrement de mariage et l'Eglise est là pour l'accueillir...

Or la sacramentalité de l'Eglise rappelle simplement que la manière dont nous vivons porte témoignage au Dieu en qui nous croyons. Quand on célèbre un sacrement, il ne suffit pas de se crisper sur les conditions de validité du sacrement, comme si on célébrait tout seul, sans un peuple avec qui partager, sans fraternité. La manière de célébrer appartient aussi à la nature du sacrement.

Il a fallu le rétrécissement de la crise anti-protestante pour que la validité prenne une telle place, alors que célébrer un sacrement montre comment le peuple de Dieu est transfiguré par la présence de son Seigneur et le service de son Evangile.

C'est parce que Pâques est en premier, que l'Eglise est le peuple sacramentel de son Dieu dont l'activité, dont la présence, font signe au milieu des nations : "Je t'ai établi comme un signal parmi les peuples".

- Enfin, autre conséquence pour tous les hommes. Nous ne pouvons pas nous contenter d'avoir des rapports minimaux avec les hommes ou d'envisager l'humanité simplement selon la mesure la plus étroite. La juste mesure est toujours une mesure dans laquelle nul ne se retrouve !

Le Mystère Pascal nous rappelle que l'homme est fait pour la grandeur, pour bien plus grand que ce qu'il entrevoit. Ce n'est pas en comptant chichement l'aide que nous pouvons apporter à des peuples dans le besoin que nous montrons nous-mêmes notre grandeur.

L'homme est fait pour la générosité, pour l'espace et la liberté. Nous avons, nous, comme signe sacramentel de notre présence au milieu des hommes un seul signe à donner, c'est de mettre au large les hommes et les femmes que nous rencontrons pour qu'ils ne se rétrécissent pas dans des combats inutiles, dans des crispations stériles, dans des impasses et des recherches de vent !...

Hommes larges, hommes appelés à cette grandeur des bras étirés du Christ en croix.
Hommes au cœur ouvert parce que c'est le cœur de Dieu, source de tout.
Hommes au pieds percés car le Peuple de Dieu est toujours en train de courir pour avancer dans son humanité sainte.
Homme transfiguré, quelle splendeur... !

Dans cette théologie de Vatican II, la grande Tradition chrétienne voit dans le sacrifice non pas la mort mais la vie ; non pas l'étroitesse, mais le souffle qui passe. A chaque fois qu'une fente au côté nous déchire, elle est la fontaine où s'envole l'Esprit.

Pour qu'advienne ce monde transfiguré, nous allons consacrer le Saint Chrême, célébrer l'Eucharistie, Pâques d'un monde inachevé, Pâques de l'Alliance entre Dieu et son Peuple.