![]() | Messe chrismale 1996 |
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On ne peut pas entrer dans la psychologie du Christ, mais il n'est pas difficile, sans faire de roman, de deviner quelle Foi il dut avoir en sa mission, pour retrouver devant lui des gens qui ne comprennent pas, ou, en tout cas, qui ne comprennent que pour en tirer avantage. Et un auditoire qui va se refuser à sa parole. La fin, vous la connaissez : un par un les disciples commencent à partir....
Pour l'évangile de Saint Jean, Jésus arrive au cur de sa vie publique : le chapitre 6 en est le sommet. Au moment où Jésus révèle qu'il apporte la vie, pas simplement pour quelques disciples, ni seulement pour ceux qui vont lui faire confiance, mais qu'il donne sa vie pour la vie pour le monde, pour tous les hommes, sans aucune limite, sans aucune restriction, il a devant lui en signe de l'humanité, des gens qui ergotent, qui discutent et qui partent...
Il lui faut une singulière Foi dans la mission reçue pour continuer son uvre, pour poursuivre son travail, alors qu'apparemment il rencontre l'échec.
Ce moment de la vie du Christ, ce moment eucharistique par excellence, gloire de son offrande, grandeur du don qu'il fait de lui-même, envoyé par le Père, cet instant est le moment de la tentation. Il faut reconnaître que pour nous aussi notre ministère est l'endroit de notre tentation.
Je ne pense pas qu'il y ait eu d'époque heureuse où il était facile d'être prêtre. Par contre il est toujours facile d'échapper à sa mission, c'est un autre problème. Quand on veut accomplir, avec toute la force de sa liberté, la mission que nous avons reçue, nous rencontrons les tentations.
D'abord parce qu'aujourd'hui plus qu'hier, les jubilaires en sont témoins, le monde ne nous attend guère. Il a tout ce qu'il lui faut, sauf que ce monde d'abondance est un monde de blessures pour l'homme. Nous sommes réunis depuis une demie-heure et il y a en France vingt-cinq nouveaux chômeurs, puisque nous avançons à cinquante chômeurs à l'heure, en moyenne !
La société qui, d'un côté s'étourdit dans la consommation, qui est de plus en plus offerte à ceux qui en ont les moyens, est une société qui supporte silencieusement, honteusement, d'écraser ceux qui ne peuvent pas suivre son rythme.
Nous sommes entre les deux :
- devant des gens que l'argent rend sourds, que le pouvoir aveugle,
- et devant des êtres que l'exclusion blesse, et qui ne savent plus matériellement où aller.
Notre mission d'être donnés au monde nous écartèle aujourd'hui dans une société duale, à deux ou trois vitesses, et dont nous sommes les serviteurs... qui servir ? On demande de privilégier l'attention aux plus pauvres. Oui, certes, mais le plus pauvre aujourd'hui est légion, il est multiple...! Un grand nombre d'entre nous portons comme une croix le fait d'être envoyés à une société déchirée.
Cette société, également est prête à courir après n'importe quelle manifestation religieuse. Qu'un être fortuné décide de faire circuler en France un signe religieux, cette alliance de la crédulité et de la finance induit le peuple chrétien en tentation maligne pour sa foi.
Comme prêtres, nous voulons être fidèles au cur de l'évangile, à ce Jésus Christ dont Saint Paul disait "Quand je suis venu chez vous, je n'ai voulu savoir qu'une chose : Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié". Ce message paraît abstrait, loin, étrange, et plus pénible encore, vieux !
L'endroit de notre mission est l'endroit de notre tentation. Combien d'épreuves avez-vous traversées depuis 60, 50, 25 ans ? Quelles mutations de la société, quels changements de notre Eglise ? Aujourd'hui, où nous faisons l'expérience de la pauvreté, nous portons autour de nous le même regard que Jésus jetant les yeux sur ses apôtres et leur disant : "Et vous, allez-vous également m'abandonner ?" Je sais la terrible douleur de tel ou tel qui se demande quels fruits a porté son sacerdoce... Nous savons bien aussi que demain ne sera pas nécessairement plus facile.
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Or, je voudrais vous rappeler une première vérité.
Ce n'est pas parce que nous traversons l'épreuve de la pauvreté que celle-ci n'a pas de sens. Nous sommes les prêtres d'un Christ qui a tout perdu. Mais dans l'acte de tout perdre, il a tout donné. Nous sommes les serviteurs de Celui qui a cru jusqu'au bout dans la mission reçue de son Père. Au moment même où il était délaissé, il n'a jamais douté de la mission qu'il avait reçue.
Je voudrais redire à tel ou tel d'entre vous, pour qui ces épreuves sont lourdes et qui m'a fait la confiance de m'en parler, il est inévitable que notre Foi soit interrogée. Il n'y a que dans les périodes réputées tranquilles, pense-t-on, que la Foi n'a pas de questions, alors qu'elle rencontre la plus terrible des tentations : celle de s'endormir.
Nous sommes à l'heure de la Foi comme prêtres, parce que nous sommes affrontés, au nom de notre mission, à un changement radical de la société dont personne ne sait ce qu'elle va devenir ; un changement radical de la forme du ministère : demain il y aura des prêtres, mais ils auront une autre forme, un autre visage que le nôtre. Cette tentation n'est pas celle de tout abandonner. Plus subtilement, elle peut être celle de vouloir se rassurer. On se rassure en prenant un régime tranquille, alors que nous sommes consacrés par un Feu, par un Esprit dévorant.
Je voudrais redire aussi que nous ne devons pas nous en vouloir àcause des blessures qu'ensemble nous portons. On n'a pas le droit de reprocher à quelqu'un d'avoir été blessé par les combats qu'il mène. Mais ce retour sur nous-mêmes nous invite à la conversion. On parle beaucoup de la conversion, il faut bien un jour ou l'autre reconnaîtree qu'elle est, pour vous comme pour moi, nécessaire.
Ce peut être aussi la tentation de revenir à des figures du passé, qui ont eu leur grandeur, qui ont fait leur preuve. Puisqu'on parle du curé d'Ars, je souhaite simplement qu'on ait, dans les formes d'aujourd'hui, la même générosité que celle qu'il a eue en son temps, en sachant que nous ne reviendrons pas au dix-neuvième siècle !
La question n'est pas d'imiter le curé d'Ars, elle est de l'être aujourd'hui. Le problème n'est pas de revenir à une forme de curé de campagne à l'ombre de son clocher, mais d'inventer pour demain une vitalité dans nos campagnes qui soit à la mesure des espérances, des combats et des efforts des hommes dans la plus petite de nos communes.
La tentation d'hier est contraire au sacerdoce reçu. Quand on ne sait plus ce qu'on va devenir, il est tentant d'avancer à reculons. Ne soyons pas séduits par les sirènes vieillissantes des siècles passés. Le Christ n'est pas derrière, il est devant. Le Royaume n'est pas en ruines, il est en chantier.
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Je comprends aussi que, pour tel ou tel, cette épreuve pose le problème fondamental de la Foi. Nous parlons de nos méthodes apostoliques, parfois elles nous divisent, c'est humain. Nous parlons de nos projet et nous avons raison. Nous parlons rarement de la Foi entre nous. Peut-être parce que nous en parlons avec les laïcs et qu'il y a une certaine pudeur de dire à qui nous croyons, à confier comment notre Foi passe les épreuves, est purifiée décantée, parfois agitée et traversée de tempêtes. Aujourd'hui, la Foi du prêtre est aussi interrogée, questionnée, soupçonnée radicalement parce que ce monde est lui-même notre épreuve.
Revenons au Christ, à son travail. Ses auditeurs l'interrogent sur sa mission, sur sa Foi,sur la confiance qu'il donne à son Père. La seule réponse qu'il fait n'est pas de continuer simplement son travail, mais de redoubler le don de soi.Dans un secteur, on m'a parlé d'un prêtre qui a été très longtemps curé d'une paroisse. Il faisait les gestes du culte mais les fidèles se demandaient s'il y croyait encore !
Le chemin du Christ ramasse toutes ces tentations. Il n'a rien récusé, rien refusé, mais il s'est simplement laissé donner par son Père aux hommes. Il est celui qui a su trouver, à travers les abandons, les traîtrises, la solitude, l'endroit où se donner encore. Il a trouvé encore un aveugle, un mendiant, une femme adultère, qui ce matin-là ont été les raisons de sa mission.
J'allais dire que Jésus a tenu le coup parce qu'il a trouvé dans cette humanité un plus pauvre que lui, un plus malheureux que lui, au point que Simon de Cyrène a même dû porter sa croix.
Il s'est laissé donner par la pente même de l'amour qui l'envoyait aux hommes. Nous sommes dans la même situation en tant que sacerdoce unique, ce presbytérium que nous formons dans l'Eglise de Poitiers.
Je comprends toutes ces peines, ce sont les miennes. La Foi d'un évêque n'est pas non plus à l'abri des questions. Mais je me dis : regardez dans Saint Jean, au cur de l'entretien avec la Samaritaine, les disciples reviennent d'aller chercher de quoi manger. Jésus leur dit : "Je n'ai plus faim, j'ai une autre nourriture qui est de faire la volonté de mon Père". Il ajoute : "Regardez les moissons sont blanches..." . Nous travaillons, nous nous donnons de la peine, nous avons des agendas trop remplis, nous n'arrivons pas à tout faire, c'est sans doute déraisonnable, mais l'amour est-il raisonnable ? Des vies trop remplies et trop pleines, c'est aussi une façon de se donner.
"Regardez les moissons blanchissent !" On ne voit pas parce que nous sommes à ras de terre, mais il y a des gens qui se lèvent, des laïcs qui reprennent courage, il y a des équipes d'action catholique qui naissent, il y a des prêtres ouvriers qui ont été comme du grain semé en terre, humblement, souterrainement, et qui voient (ou ne voient pas) lever le grain mais dont l'action, un jour aux yeux de Dieu, aux yeux de l'humanité portent son fruit.
Notre travail rejoint le vrai travail qui est la raison même de notre ministère : le souverain et unique prêtre, le Christ est déjà à l'uvre dans l'humanité, il n'abandonne pas les hommes. Malgré la fracture de notre société, malgré nos lassitudes, malgré nos épaules voûtées, malgré notre âge moyen, Christ travaille dans ce monde !
Elle est là notre force. Elle n'est pas en nous, elle est en Lui. Donné par le Père, il reste donné et Dieu ne reprend pas ses dons. Dieu nous a déjà tout donné avec son Fils. Il nous faut donc ouvrir l'il simplement pour recueillir la moisson car il est, Lui, le grain jeté en terre et la moisson de l'Esprit.
Frères, si nous regardons nos forces, nos qualités ou nos vertus, cela ne va pas très loin ! C'est le Christ qu'il faut voir, ce Christ de Capharnaüm qui annonce la vie du monde quand les gens veulent un roi à leur guise. Le Christ qui annonce l'uvre magnifique de Dieu pour l'humanité et eux tournent le dos tranquillement ; et il continue !
La raison d'être de notre ministère est dans cette force humble du Christ qui continue sa mission, par l'amour qui le tient attaché à son Père. Cet amour indéfectible du Christ envers l'humanité constitue la source de notre fidélité.
Voilà pourquoi il est merveilleux d'être prêtre. Dieu n'a pas attendu que nous soyons parfaits pour nous appeler, il nous prend tels que nous sommes et c'est avec nous qu'il fait son travail.
Rendons grâce parce qu'il nous a choisis nous pour nous donner, rendons grâce parce qu'il nous a pris pour nous envoyer, il nous a unis dans un même presbytérium pour nous semer dans cette terre du Poitou, et même au-delà, pour le service de l'humanité. Dieu ne désespère pas de l'homme puisqu'il s'est fait lui-même l'homme.