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Messe chrismale 1995
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10 avril 1995
Homélie de Mgr Albert Rouet
(église St-Jean de Montierneuf de Poitiers)
Le temps du Christ n'était pas des plus tranquille. Quand on regarde attentivement la situation on s'aperçoit que le roi Hérode, connu par sa cruauté et ses magnificences, avait laissé un royaume ruiné. Que ses successeurs, incapables de maintenir l'ordre public, avaient dû être remplacés par la puissance romaine agissant directement. Que les grands propriétaires de Tyr et de Sidon s'abattaient sur la Galilée, en capitalistes avant l'heure, mettant les petits cultivateurs en déficit et acquérant leurs terres à vil prix.
Dans ces situations les sectes les plus invraisemblables, les courants messianiques les plus révoltés, mais se croyant révolutionnaires s'infiltraient de maison en maison.
C'est dans ce monde de tracas, d'espérances déçues, de mutations profondes et de violences, où les bandits, naguère réprimés par Hérode le Grand, reprenaient tous leurs droits à chaque carrefour, c'est dans ce monde, que le Christ ose envoyer ses disciples.
Pour la première fois et deux par deux. Il les envoie avec deux caractéristiques :
- la première : ces hommes contrairement à tant de diseurs de bonne aventure, n'ont aucun pouvoir sur les autres hommes. Leur action, leur pouvoir concernent les besoins des hommes. Ils n'ont pas à commander aux personnes, ils ont à lutter contre les maladies, les oppressions et les possessions de toutes sortes. Ils n'ont pas à contraindre des libertés, ils ont à permettre à ces libertés de s'épanouir et d'être enfin libertés et volontés dignes de l'homme, dignes de la raison pour laquelle Dieu a créé l'homme à son image.
Pour cette raison, il les envoie sans rien, ni manteau de rechange, ni argent, juste des sandales aux pieds à cause des cailloux du chemin. Pour être accueillis dans les maisons ils seront tributaires de celles qui acceptent bien de les recevoir. Par cette pauvreté, Jésus les oblige à l'échange. Ils ne pourront annoncer l'évangile que si d'abord on les accueille, ils ne pourront libérer les volontés humaines que si d'abord on les reçoit quelque part. Ils ne pourront donner que s'ils savent recevoir.
Pour marquer de siècle en siècle la mission de l'Eglise, le Christ inscrit au point de départ de la première mission l'échange comme condition fondamentale de l'activité apostolique.
Une Eglise qui n'échange pas parce qu'elle se croit toute-puissante ou au contraire parce qu'elle se croit infirme, par orgueil ou par doute, n'est plus dans l'axe voulu par le Christ. Pour échanger il faut être soi et en même temps reconnaître que l'autre est lui-même.
- seconde caractéristique : deux par deux, nécessairement différents. Nous sommes témoins des changements très rapides par lesquels la Société et l'Eglise sont passés.
Il a fallu s'adapter à ces mutations. Matérielles ou géographiques, elles ne sont rien ou peu de choses à côté des changements profonds des mentalités.
On a l'habitude, parce que c'est facile, à partir des changements de la société de lire les changements de l'Eglise. Je voudrais vous proposer l'inverse qui est aussi vrai sinon plus. On ne s'est pas suffisamment avisé que l'Eglise comme corps est un des premiers endroits, à cause de l'échange qui la fonde, où les modifications de la société sont les plus sensibles et les plus immédiatement perceptibles.
Notre Eglise est un des points où les ondes de choc du monde, où les changements à peine esquissés, sont perçus avec le plus d'immédiateté. Ce n'est pas un avantage. Cette qualité ne nous rend pas meilleurs que les autres. Elle signifie simplement que nous sommes plus immédiatement sensibles aux changements du monde parce que nous sommes livrés, donnés à ce monde. Ce qui touche les hommes nous atteint en plein cur. Là se trouve à la fois le tourment et la dignité du clergé diocésain.
Son tourment parce que vous avez beaucoup semé, inlassablement semé, et que vous avez l'impression que les moissons lèvent ailleurs, que le grain est enfoui en terre et qu'on attend le printemps pour qu'il lève.
Vous avez été fidèles et vous avez tenu envers et contre tout. Il est très facile, pour ceux qui n'étaient pas encore nés, de reprocher aux prêtres de notre génération, d'avoir connu les difficultés et les doutes quand la société elle-même et ses institutions vacillaient sur leurs bases.
Tourment parce que des gens sur qui on comptait s'en vont ailleurs, car il n'y a plus de travail.
Tourment parce que des jeunes dont vous vous occupez sont terriblement inquiets pour leur avenir.
Tourment parce que de quoi demain sera-t-il fait ?
Nous savons bien que l'Eglise de demain ne ressemblera pas à la nôtre. Notre travail était d'être fidèle à la tâche d'aujourd'hui et "à chaque jour suffit sa peine", dit l'évangile. Demain subviendra à lui-même.
Nous ne savons peut-être pas de quoi demain sera fait, mais il y a une chose que nous savons, c'est avec qui demain se lèvera.
Demain se lèvera en aube pascale avec le Christ ressuscité qui jamais ne nous fera défaut. Nos tourments ne sont pas une raison d'avoir peur. Nos tourments ne sont pas un motif ni de doute ni de désespoir, parce que nous sommes prêtres, au service d'une Eglise qui est en Poitou, avec son histoire particulière, avec ses marques, ses zones si différentes, parce que nous sommes, vous surtout, issus de ce peuple, chair de sa chair, nés de son histoire et de son sang, vous êtes la consécration de cette histoire et de cette chair, vous êtes ceux qu'un peuple a portés au Christ pour le service de l'évangile.
S'il fallait trouver une raison de la dignité du prêtre diocésain elle est là : vous êtes inscrits, incardinés, scellés comme dans un mur, à cette terre et vous en subissez directement et les hauts et les bas, les joies et les peines. Notre fierté est là, d'être incarnés dans les événements qui affectent ou qui réjouissent les hommes de ce pays, de vivre avec eux leurs peines, leurs joies, leur désespoir et aussi leurs luttes, leurs combats et leur dignité en frères. La dignité et la joie du prêtre diocésain est dans ce service à l'image de ces apôtres que le Christ envoie sur sa terre, car jamais ils n'ont quitté les frontières cantonales de la Palestine.
Je comprends qu'aujourd'hui cette vocation du prêtre diocésain soit terriblement difficile à faire comprendre à de plus jeunes. On peut être tenté par des vocations plus personnelles et immédiatement glorieuses. Je voudrais vous rappeler cette phrase étonnante d'un très grand mystique qui fut évêque, Grégoire de Nazianze : "Il ne sert de rien à un homme de chercher sa performance spirituelle personnelle s'il ne fait pas corps avec l'Eglise de son peuple". La recherche de prouesse spirituelle, qu'on peut trouver dans des "monaco" refermés, est le signe d'une fragilité personnelle à affronter ce monde. C'est le signe également que si le spirituel est fait d'exception, Noël n'a plus de sens, car Noël c'est l'entrée de la Vérité dans la chair d'un enfant en un petit pays perdu.
La fierté du clergé diocésain est humblement, fidèlement, de servir l'incarnation de la sainteté de Dieu dans une terre qui a été une terre de passage et de combats, de constructions et d'espérance et qui est notre terre.
On peut aussi être tenté par d'autres formes de vie, on croit que la vie fraternelle est euphorique, tant qu'on en a pas l'expérience. La fierté du clergé diocésain est beaucoup plus humble, plus terre à terre, plus modeste : c'est de faire ses courses, faire cuire son repas, s'occuper de son linge, conduire la voiture au garagiste, c'est de tenir là où on est, à la condition d'être capable de partir deux par deux, comme le Christ nous envoie et de voir non pas les différences qui nous séparent mais le bien qu'un autre est capable de faire et qui nous attache à lui.
Un jour par an, vêtu de blanc, nous avons pour fonction de ne regarder que la beauté de Dieu posée sur nous et le bien auquel il nous convoque.
Si les deux, partis ensemble sur l'ordre du Christ, s'étaient divisés et déchirés, la mission se serait effondrée. Arrêtons de nous juger les uns les autres au nom de fidélité théorique à des méthodes, regardons crûment que demain nous demandera d'autres méthodes, parce que les moyens seront différents, que les hommes ont changé et qu'il nous faut les rejoindre. C'est en regardant cet avenir et le bien que chacun est capable de faire que nous nous conjoindrons et nous nous découvrirons comme frères.
Le drame de l'heure est qu'elle invite à la mesquinerie. La campagne à laquelle nous assistons se distingue par sa médiocrité. Alors que des hommes meurent, perdent leur sens de la vie, nous discutons sur des futilités. Comme Eglise, je vous l'affirme, nous sommes obligés d'aller à l'essentiel qui est de savoir si à notre tour, prêtres, nous sommes capables de partir "rien dans les mains, rien dans les poches tout dans le cur", comme le Christ nous envoie.
C'est la conversion à laquelle nous sommes invités, vous comme moi, car ce n'est pas parce que je suis votre évêque que je suis meilleur que vous,
- dans l'humble disposition à planter l'évangile où le Christ nous a placés,
- à remettre nos pas dans les chemins où il nous envoie,
- à ne compter que sur lui.
C'est la fidélité à laquelle, aujourd'hui nous sommes conviés. Il ne manquera pas, il ne laissera pas tomber.
Ce témoignage que nous avons à rendre, avançant vers un demain qui ne se dévoilera que pas à pas, jour après jour, acceptant le risque d'erreurs (et nous reprendrons la route) n'ayant confiance que dans le Christ, c'est là notre joie, c'est là notre fierté, notre dignité.
Nous n'avons pas à rougir d'être prêtres d'un diocèse. Il n'y a pas de séminaire idéal, de groupe idéal, d'institution idéale, Il n'y a pas d'évêque idéal non plus d'ailleurs ! Il y a des hommes qui font ce qu'ils peuvent au service du Christ. Il y a des hommes qui remplissent leur mission comme ils peuvent. C'est dans ce "comme ils peuvent" que tout se tient.
Si nous avions à rougir les uns des autres cela voudrait dire que nous rougirions de l'appel que le Christ nous a lancé. La beauté du sacerdoce, nous allons la reprendre, la redire aujourd'hui, elle est aussi neuve qu'au premier jour, car Dieu ne vieillit pas ! Elle est aussi belle qu'au jour où vous vous êtes relevés du plancher où vous étiez allongés, car Dieu ne se repend pas de ses dons. Soyons simplement heureux d'être prêtres librement.
Libres de ce que nous avons connu, de nos options et de nos goûts, pour le monde qui nous attend et qui cherche, pour ce monde qui a besoin et soif de l'évangile et qui l'attend. C'est pour lui que nous sommes envoyés, ayant pouvoir non pas sur les hommes, mais sur les besoins et les attentes de ce monde :
- pouvoir pour soigner, et non pour humilier
- pour servir et non pour commander
- pour marcher avec les hommes et non pour rejeter au loin.
Nous sommes pasteurs profondément, c'est notre joie. C'est pour cela que je vous remercie d'être qui vous êtes.