Peut-on aimer sans sacrifice ?
Texte 5 (Anne Vinh-Brahimi)
La valeur du sacrifice est très subjective. On peut sacrifier de grandes et petites choses, et ce n'est pas toujours par amour. On peut donc sacrifier sans amour. Par ailleurs, les hommes ont toutes sortes de raison pour se sacrifier : nous allons tenter de comprendre les raisons profondes de ce geste. Bien entendu, la première raison du sacrifice est l'amour. Existe-t-il, dès lors, un amour sans sacrifice ? Telle est la question, que nous tenterons modestement de traiter. Qu'est-ce qu'un sacrifice ? Si l'on pose cette question à nos contemporains, qui n'ont déjà plus la notion de "sacrifice pour la patrie", la guerre étant un événement trop lointain pour les avoir marqués, il ne leur reste plus en tête que le sacrifice par amour ou par orgueil.
On peut sacrifier sa famille, son amour, sa santé, sa vie d'homme ou de femme, ses hobbies sur l'autel du carriérisme et des honneurs. Combien de femmes ou d'hommes, après une brillante carrière, constatent la vacuité de leur existence et la regrettent ? Il est souvent trop tard. Ils ont consacré leurs plus belles années à gravir le plus rapidement possible les marches qui les mèneront à la consécration. De nos jours, les femmes ont rejoint les hommes dans la course éperdue aux honneurs et à la gloire. Leur vie personnelle est mise entre parenthèse tant que leur carrière n'est pas au zénith ! Elles sacrifient leur vie de femmes, de mères, d'épouses pour s'assurer des postes de dirigeantes, de cadres supérieurs. Souvent, elles ne mesurent l'ampleur de ce sacrifice que bien plus tard, trop tard.
Pouvoir, argent, honneurs, tels sont les dieux pour lesquels on se sacrifie, de nos jours. Souvent, on se sacrifie pour les trois à la fois, mais on peut aussi tout sacrifier pour les honneurs et vivre pauvrement, tels les remarquables chercheurs qui se contentent de salaires misérables pour continuer à faire avancer la science. Leur vertu les honore. Dans l'ex-Union Soviétique, la plupart des admirables physiciens, chimistes et scientifiques, qui déjà gagnaient très mal leur vie du temps du communisme, ont fini par sacrifier leur amour de la science sur l'autel du Dieu Mammon, afin de pouvoir survivre : de chercheurs, ils sont devenus businessmen… D'autres, quand ils ne vendent pas de l'uranium enrichi sous le manteau, sont allés monnayer leurs compétences auprès d'autres pays, plus ou moins bien intentionnés, qui les ont accueillis à bras ouverts. On frissonne à l'idée de ce que sont devenus tous les savants russes, spécialisés dans la physique nucléaire. Oui, les rares savants restés au pays, qui continuent leur recherche avec des salaires de misère savent vraiment ce qu'est le sacrifice par amour de la science. Dans un autre ordre d'idées, les enseignants de l'Altaï, qui, en 1999, n'ont pas reçu de salaire pendant un en entier, ont néanmoins continué à travailler, avec un sens admirable du devoir et pour l'amour du métier. On peut se demander ce qu'auraient fait leurs collègues syndicalistes en Europe, si prompts à réclamer des avantages sociaux, mais si peu enclins à abandonner une parcelle de leur confort - et de leur temps - pour le bien des jeunes qui leurs sont confiés. Il est probable qu'ils auraient refusé de dispenser leur savoir par pure vocation…
Le sacrifice de sa vie pour une cause aussi noble soit-elle n'est plus guère répandu. Quels sont les chrétiens qui auraient, aujourd'hui, le courage de sacrifier leur vie pour le Christ, tout comme le Christ a fait don de sa vie pour sauver l'humanité ? Depuis la fin des persécutions, au 4ème siècle, le christianisme se vit dans une sécurité relative, sauf dans certaines contrées du globe où les hommes continuent à combattre, à mourir pour leur foi chrétienne. Dans certaines tendances extrémistes de l'islam, certains, se sentant investis d'une mission, se proclament martyrs et aspirent encore à la mort pour gagner plus vite le paradis, entraînant avec eux dans la mort nombres d'innocents. Quelle valeur a pour Dieu de telles actions ? Toujours est-il que ces aspirants au martyre sont convaincus de contribuer à une noble et sainte cause, de lutter pour la justice et de s'assurer une place au Paradis. Ce martyre est-il considéré comme un sacrifice fait par amour de Dieu ? Tout dépend du point de vue duquel on se place !
On peut aussi sacrifier sa carrière par amour : combien d'épouses, promises à un brillant avenir universitaire, ont renoncé à tout en se mariant ? L'amour est et reste la raison première du sacrifice, me semble-t-il. On peut donc se sacrifier sans amour, mais il me semble impossible d'aimer sans sacrifice. A vrai dire, ce sacrifice pèse bien peu lorsqu'on aime. Comme le disait très justement le Duc de Lévis, dans ses Maximes et réflexions, "on n'aime plus lorsque les sacrifices coûtent ; on aime peu lorsqu'on s'aperçoit qu'on en fait.". L'amour, parce qu'il "supporte tout", "pardonne tout", "ne s'irrite pas", parce qu'il "est patient", comme le dit Saint Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens, au chapitre 13, fait oublier tout ce qui comptait auparavant. C'est lui qui donne des ailes pour aller au-devant du sacrifice sans même s'en rendre compte. Le sacrifice n'en est, en fait, plus un, dès lors que l'on aime : on l'accomplit inconsciemment, avec la joie au cœur, car ce que l'on recherche, c'est le bonheur et la croissance de l'autre. Sacrifice des religieux et religieuses, des époux et épouses, des mères et des pères, de toute personne aimant profondément une personne, quelle qu'elle soit. Je n'adhère pas du tout, pour ma part, à ce qu'en disait Heinrich Heine, ironisant sur le sens du sacrifice féminin : "Le sacrifice est le rôle favori des femmes, il leur sied si bien devant le monde et il leur procure dans la solitude tant de douces larmes et de mélancoliques jouissances" (Extrait de De l'Angleterre). La joie sied mieux au sacrifice que les pleurs et la désolation.
"Une vie de sacrifice est le sommet suprême de l'art. Elle est pleine d'une véritable joie". (Gandhi - Extrait des Lettres à l'Ashram)
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