Peut-on aimer sans sacrifice ?


Texte 4 (Jean-Yves Meunier)

"Tout cela est inutile."

Cette parole lancinante martelait sans cesse mon esprit. Elle était pire que la douleur physique qui pourtant assaillait mon corps meurtri.
Ils n'ont pas voulu que ma mort soit rapide. Je ne l'aurais pas souhaité non plus si je n'avais pas été torturé par cette sentence.

"Je me dois de les comprendre."

Je croyais que ce serait un baume sur mes blessures morales mais l'onction ne produisait pas l'effet escompté. Pas encore… Comment en étais-je arrivé là, attaché tel un agneau à ce poteau ? Mes souvenirs des événements restaient bien vivaces et particulièrement ancrés dans ma mémoire.

"Ancrés. C'est bien la seule chose qui ne soit pas à la dérive dans mon esprit."

Voilà le genre de réflexion qui m'aurait fait sourire auparavant mais cela me demandait maintenant trop d'efforts, trop de recul face à la douleur. Cela a vraiment commencé lorsque j'avais 10 ans, à un âge suffisamment avancé pour poser des questions pertinentes et pas assez mature pour en mesurer les conséquences. Evidemment, j'avais questionné mon entourage sur les traditions ancestrales et plus particulièrement sur l'une d'entre elles : l'effacement. Un jour, ma meilleure amie, Mélaë, avait disparu sans coup férir. Au-delà de son évanouissement dans la nature, le plus troublant était la non-reconnaissance de ce départ et pire que tout de l'existence même de Mélaë. Mes questions étaient déroutées vers des voies sans issu, ma curiosité naturelle était ignorée. Mes parents eux-mêmes refusaient de parler de Mélaë. Ils affirmaient ne pas la connaître alors qu'ils l'avaient invité pour mon anniversaire le mois précédent… Seuls les camarades de ma génération acceptaient d'en parler. Mais eux non plus ne comprenaient pas et eux aussi avaient été réprimandés par leur famille à l'évocation du souvenir de Mélaë. Le pire dans tout cela, c'est que plus le temps passait plus ma raison admettait la non-existence de mon amie disparue. Ce n'est que bien plus tard, lors de mon initiation précisément, par le rituel de l'AR-SHANGA, que je compris les tenants et les aboutissants de ce silence. Ce rituel de passage à l'âge adulte était imposé la 3ème lune de la saison sèche à tous les jeunes hommes et femmes. En dehors des conditions difficiles d'environnement et des épreuves physiques éreintantes, ce qui me déstabilisa le plus, ce fut la Connaissance. A chaque épreuve était adjoint un enseignement sur les traditions de la tribu. A la dernière épreuve, potentiellement mortelle (3 amis n'en réchappèrent pas), l'Effacement n'eut plus de secret pour les rescapés. Tous comprirent à ce moment-là la portée et la vérité de cette tradition, tous sauf… moi. Pour mon malheur. Etaient-ils poussés par la nécessité (seule voie pour devenir un adulte à part entière dans la tribu), par le conformisme (pourquoi ne pas faire comme tout le monde ?) ou par la lâcheté ? Certainement, un peu de tout cela. Comment puis-je les blâmer ?

"Mais eux ne s'en sont pas privés…"

Je fus donc dénoncé et traité comme un paria. La communauté se leva comme un seul homme pour détruire le mur de mon obstination en employant tous les procédés. Chantage affectif tout d'abord lorsque ma compagne me menaça d'une rupture sur-le-champ et lorsque mes parents crièrent que le déshonneur s'abattait sur eux. Humiliation publique par la suite par la confrontation avec les anciens et les sages de la tribu se moquant de ma rébellion et de mon insoumission. Sévices enfin puisqu'on m'interdisait un sommeil paisible et une nourriture saine. Mais tout cela je le supportais, mu par le désir de convaincre, de changer les choses…

"L'Effacement !"

Un ancien m'avait donné l'explication du mot "euphémisme" et cela s'appliquait fort bien à cette tradition tribale. Oh, bien sûr, les gens ne sont pas mauvais en soi, leur analyse est rationnelle et compréhensible. C'est juste… inhumain. Le même sage m'appréciant bien et voulant m'éviter qu'un trop grand courroux s'abatte sur moi a évoqué l'histoire d'un chasseur, blessé et poursuivi par un prédateur redoutable, un loup je crois. Ce dernier flairant l'odeur du sang et de la peur raccourcissait la distance de plus en plus. Le chasseur sentant sa fin proche s'arrêta au bord de l'épuisement et fit face au loup affamé. Il prit sa machette, se coupa le bras gauche et le jeta au-devant de lui. Le loup ne restant pas longtemps circonspect se contenta de ce bras suffisant pour ses besoins actuels. Ainsi, le chasseur put fuir et rejoindre la sécurité de son village. Il faut parfois prendre ce genre de décision douloureuse pour sauvegarder l'essentiel. Mais il y a pire qu'un loup au ventre vide. Un seigneur de guerre voisin a la puissance de mille hordes d'animaux sauvages et l'appétit démesuré. Il y a fort longtemps, un accord fut trouvé entre ma tribu et la dynastie des Konrg. Ces derniers ne les tuaient pas si la première acceptait de payer un tribu : fournir un jeune esclave chaque année. Voilà près de 3 siècles que la même taxe - c'est ainsi que les Konrg nomment l'odieux chantage - est ainsi payée.

"Pour le bien de la tribu."

Ce n'était pas un bras qu'ils jetaient en pâture mais leur cœur. Je leur ai dit qu'ils valaient mieux se révolter qu'accepter de telles horreurs. Que des innocents ne devaient pas être sacrifiés. Que c'était leur dignité qui était sacrifiée. Plus ils tentaient de me raisonner plus je percevais leurs compromissions et leurs œillères. Devant mon intransigeance comme ils disaient, le conseil des sages et des anciens tint une réunion spéciale pour décider de la suite. Les voix furent nombreuses pour dénoncer mon raisonnement fallacieux et dangereux qui sapait les fondements mêmes de la vie tribale. Je n'ai pas eu droit de me défendre de peur peut-être que le trouble et le doute ne viennent réveiller leurs consciences endormies. Mon bannissement fut donc voté à la quasi-unanimité. Et leur mémoire de mon passage serait alors bien entendu effacée soulageant leur triste âme. Mais je les aimais trop pour accepter que malgré mon acharnement le processus continue de s'auto entretenir. Il me fallait changer la donne et détruire ce cycle infernal de l'oubli.

"Il y a pire que la mort, l'oubli d'aimer."

Devenu un proscrit, je décidais quand même de demeurer aux alentours du village avec la ferme intention de mettre fin à cette tradition inique de l'Effacement. A chacune "livraison", je venais libérer le jeune enfant avant l'arrivée d'un détachement Konrg. Je constituais rapidement un groupe d'adolescents qui chapardaient pour survivre et surtout pour ne pas se faire oublier. Nos actions prirent de l'ampleur et inquiétèrent d'autant plus les autorités du village que le voisin, fort mécontent, menaçait de détruire l'accord antédiluvien. La solution la plus simple fut alors prise : mettre fin à mes agissements, définitivement. Un jeune, fausse victime innocente, me trahit en dévoilant mon repaire. Le soir même, battu violemment, je fus attaché à un poteau sur la colline surplombant le village. Afin que je servis d'exemple.

"Puisse-je être un exemple, un trublion, une cicatrice toujours ouverte pour mon peuple afin qu'il n'oublie pas d'aimer…"

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