Peut-on aimer sans sacrifice ?
Texte 2 (Mgr Albert Rouet)
L'évangile selon saint Jean : des siècles de courants mélangés ont tissé, de cet auteur si mal connu, une tunique bariolée. On le dit mystique, à l'image de l'aigle qui le représente, le seul animal dont le regard perçant fixe hardiment le soleil. Sa mystique a réjoui, légitimité et provoqué les recherches les plus fines et les plus extravagantes. Il paraît justifier les élans les plus dégagés de l'institution, les émois les plus chaudement syncrétistes, jusqu'aux amours masculines dont l'ardeur platonique ne gène en rien le réalisme socratique. Qu'importe ici les faits historiques, si résistants, quand l'ésotérisme nage dans l'unique commandement : "Aimez-vous les uns les autres" ? Le disciple "que Jésus aimait" laisse un amour sans définition aux mains et aux appétits de tous les amoureux… L'amour s'envole au gré du désir illimité et aveugle. Ne subsiste que la remarque de Saint Augustin : "J'aimais aimer". En cette affection sans frein, le sujet éprouve le bonheur de la jouissance. Il se fait plaisir, il se réconforte d'une image de soi gratifiante et exaltante. Tapi au cœur de l'amour le plus tendre, l'égoïsme parasite l'ardeur de la rencontre et s'en repaît. Aimer l'autre, serait-ce donc se nourrir de l'amour de soi en train d'aimer ?
Malgré la sublimité d'un texte manipulé à l'envi, des verrous barricadent l'ambition incommensurable du narcissisme. S'aimer les uns les autres ? Oui, mais "comme je vous ai aimés" ; donc en passant par la croix. Le lavement des pieds maintient encore l'estime de soi, à l'idée de rendre d'indispensables services à l'être aimé. Mais la croix que Jean décrit comme une exaltation ? L'amour voudrait-il la mort ? La vie de l'autre au prix de la sienne ? Comme ces animaux qui, après la copulation, meurent ou dévorent l'autre…
Et que dire de "Il n'y a pas de plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" ? S'il le faut, à la dernière extrémité, peut-être… L'écologie amoureuse préserve les espèces menacées et ne consent qu'en dernier ressort à se séparer d'un individu ! Pourquoi Jésus ajoute t-il : "Il est bon pour vous que je m'en aille" ? L'amour ne veut-il pas, au contraire, rester avec l'aimé ? Pourquoi déclarer bonne une séparation que la croix, comme une épée, tranche inexorablement ? Faut-il que le contact s'évapore en seule présence spirituelle ? Pourquoi la confiance renforcée par la présence tangible, devrait-elle s'effacer devant la créance d'une invisible inhabitation ? Le proverbe ne dit-il pas : "Loin des yeux, loin du cœur" ?
Un autre proverbe, en saint Luc, affirme crûment : "Où sera le corps, là se rassembleront les vautours". Qui trépasse en cette aventure ? Mourir à soi ou dévorer l'autre, le face-à-face est dangereux. Mieux vaut alors que l'amour rate sa cible !
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Entre un amour océanique qui étreint l'humanité, des fleurs aux nuages, aussi indistinct que la nature ou la vie, et la mutilation volontaire de l'effacement, faut-il choisir ? Entre un intégrisme humaniste qui croit aveuglément en l'homme et la suppression silencieuse de sa personnalité, existe-t-il une voie moyenne pour contenter une sagesse teintée de fatalisme ? Saint Jean, encore lui, parle de tailler la vigne, d'émonder les sarments. Le vin généreux exige ces mutilations. Comment trancher dans le vif, pour fixer des sentiments vaporeux et anonymes sur une personne réelle, ou pour que deux libertés s'accordent sans se concurrencer ?
Sacrifice, quand tu nous tiens ! On additionne aisément les dévouements inlassables, les renoncements quotidiens, les pardons qui, à force de supporter, deviennent complices de la trahison, de l'oubli ou de l'indifférence. A tant ravaler ses larmes, l'amour y prend goût. Aimer consiste à se sacrifier. Une tradition entière l'enseigne. Elle y puise sa satisfaction : souffrir est sa vertu, son ambition, sa récompense. Bienheureuse satisfaction du dolorisme romantique ! Il s'affirme délicieusement dans l'acte de se nier. Amour et sacrifice s'équivalent. Peut-être est-ce par incapacité ou par peur d'aimer, que Don Juan fuyait, butineur sans attache. Plus circonspect, saint Paul affirme qu'on peut donner sa vie et ne pas aimer.
L'amour rêve et ne conserve son ampleur qu'au prix de diplomatiques accommodements, de minuscules marchandages, de compromis que calcule la vie. L'impossible aventure s'embourgeoise devant la télévision : l'image des écrans, irréelle, fleurit les silences et compense les déceptions. Le pire sacrifice, celui de la flamme et de l'exigence, consent à ne plus rien avoir à sacrifier. L'accoutumance recouvre la rencontre de la fine poussière des jours identiques et sans histoire. Immense grisaille d'une terne constance sans fidélité. L'ouverture promise se termine en copinage de la belote hebdomadaire.
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Du sacrifice obligatoire à l'étalage vide : tous les vêtements au prix sacrifié ont été vendus et sont portés par d'autres qui les donneront aux ouvroirs humanitaires et d'autres encore les porteront ! Quel gâchis ! "Dieu est amour" : lui, oui ! Mais nous ? La démesure n'est pas notre échelle. Alors le problème se révèle, insoluble. "L'amour n'existe pas", Maeterlinck avait raison. Et Lacan : l'amour rate toujours son but, car la pulsion du désir rejoint l'image de l'autre qui n'est pas l'autre du désir.
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Cette logique fonctionne au fond comme si, sachant ce qu'est aimer, l'homme ne restait ignorant que des moyens pour y parvenir, pour toucher l'amour et le grandir. L'île si connue, la Cythère aujourd'hui cadastrée par photos aériennes, n'offre ni pont, ni bac, ni voiliers pour atteindre ses rivages. Se sacrifier en se jetant à l'eau, ne garantit nullement d'échapper aux courants, aux squales ni à la simple fatigue.
Posons donc une autre hypothèse, celle d'ignorer ce qu'est l'amour. On connaît le plaisir et la crainte, la jouissance et la frigidité, la lassitude et l'étonnement, la fidélité et l'inattention… mais connaît-on l'amour, au point de pouvoir affirmer : cela, c'est l'amour ? Tous les sacrifices du monde ne savent répondre à cette question. Ils sont consentis à cause de l'amour (au mieux), ou pour l'obtenir (au pire), donc ils manquent d'envergure. D'ailleurs, c'est l'être aimé qui reconnaît l'amour, plus que celui qui aime.
Que l'amour échappe à toute emprise, mais des expériences très courantes le prouvent. Faut-il parler ou se taire ? Parfois oui, parfois non. L'amour accepte les deux, selon les circonstances. Faut-il promouvoir la personne de l'autre ou espérer qu'elle s'adapte (au moins en partie) à soi ? Consentir à l'autre ? Certes, mais, au terme, on finit par ne plus rien en attendre. Le consentement s'enlise dans l'indifférence. Faut-il supporter l'oubli, les distractions, les silences, mais où commence l'ingratitude ? Faut-il attendre la réciprocité qui est tout autre chose que le contre-don ou que le fait de rendre le semblable, ou convient-il de ne plus l'espérer ?... La liste peut continuer.
Cette série d'oscillations pose une question plus fondamentale. Est-ce que l'amour donne sans attendre de retour, en une gratuité sans autre effet que de conforter son origine, en simple observateur dépité de sa générosité, telle une source qui se voudrait pure pensée de l'amour ? Mais cet amour sans hébergement ne fait que des amoureux transis, souffrants de sacrifices stériles. Ou bien, est-ce que, de sa propre ardeur, l'amour appelle la réciprocité et quémande la grâce d'être accueilli, refusant ainsi la négligence voire l'ingratitude, pour fonder une communication attentionnée ? En ce cas, l'amour désire la réponse qu'il éveille en l'autre. Il naît de son écho et d'un retour conjoint à son propre élan, pour lequel il se vide de lui pour le mieux recevoir. La réciprocité veut la différence dans une collaboration adaptée à chacun et commune au même don.
L'amour saute d'une branche à l'autre de l'alternative, insaisissable. La parole qui l'évoque est aussitôt révoquée. En cette défrise de ses assurances, en cette extrême pauvreté de soi, germe un fruit inattendu, gracieux, et commence un amour comme s'ouvre un mystère.
Il n'y a peut-être pas de sacrifice plus grand que cette ignorance. Donc de consentir à ne pas savoir. Les fureurs amoureuses veulent connaître, l'idéalisme cherche à définir.
Les assurances contiennent une grande part de volonté de puissance. La maîtrise tue l'amour. Le face-à-face n'est jamais simple et si le visage de l'autre pose une exigence éthique de reconnaissance, il se garde bien d'en préciser les limites, comme il s'abstient de violer le mystère de ce visage. Il découvre qu'il ne sait que son ignorance. Le plus proche se révèle inaccessible. Là, rude est le sacrifice qui s'offre à vénérer l'inconnaissable.
En ce sens, il existe toujours un sacrifice dans l'amour, celui de renoncer à mettre la main sur lui. "Ne me retiens pas", répond le Ressuscité aux élans de Marie-Madeleine. Aimer revient à s'offrir au mystère de la personne. Dire oui au mystère, c'est dire non à non - à ce qu'il n'est pas, au-delà des apparences qu'il paraît être. Peut-être est-ce quand on reconnaît ne pas savoir aimer, qu'en cette nudité, on commence à se laisser donner à l'amour.
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