Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ?


Texte 2 (Carole Benoist)

"Comme cette eau se mêle au vin, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité" cette formule liturgique prononcée lors de la consécration eucharistique, reflète cette attente du Peuple de Dieu qui demande dès à présent de participer à la divinité de Dieu. Pour les chrétiens le salut apporté à l'homme par le Christ dans l'Esprit est participation à la vie du Père dans la dynamique trinitaire. Selon les différentes traditions chrétiennes les modalités de notre participation à la vie de Dieu divergent un peu : de l'adoption filiale à la divinisation pleine et entière, là se joue la distance entre l'approche occidentale et orientale. Qu'importe au fond, au-delà de la sphère chrétienne, tout croyant ne peut que s'interroger sur la nature de la relation qui s'établit entre lui et Dieu. Toutes les religions, bien sûr, ne promettent pas la même rencontre, ni même qu'il puisse effectivement y avoir une relation à part entière en cette vie. Soyons fou, émettons l'hypothèse que nous puissions vivre dès à présent une rencontre, quelle que soit sa nature, avec Dieu, quelles seraient les implication de cette rencontre (inter-personnelle) ?

- La première étape n'est-elle pas finalement de se rencontrer soi-même ? Et l'on pourrait rejoindre ici Feuerbach, pour qui l'homme projette sur la divinité les qualités qu'il n'a pas. Pire il extrait de son être le meilleur de lui-même pour le projeter sur Dieu : c'est dans se dessaisissement que réside l'aliénation. La psychanalyse aurait aussi un champ d'interprétation possible concernant cet acte qui stigmatise la fragilité humaine. Le désir de fusion avec Dieu, ou un grand tout, ou avec des forces naturelles ne nous illusionne t-il pas sur notre capacité à vivre une véritable altérité inhérente à toute relation ? Tous les mystiques passent par cette étape. Ignace de Loyola prend soin de la dépasser dans ses exercices, comme si la relation avec Dieu n'était possible qu'après une saine désillusion, voire une dé-construction. Humain trop humain, nos attentes et nos désirs profonds commencent par brouiller notre vue. Ils sont pourtant le moteur qui nous mène à Dieu : Dieu plus intime à nous que nous-même. Nous savons depuis Augustin que c'est Dieu lui-même qui nous pousse à rechercher l'absolu, mais notre humanité limitée se trompe trop souvent sur les modalités.

- La seconde étape nous ramène justement à notre commune humanité. D'une démarche personnelle, voire narcissique, avec un peu d'attention nous pouvons nous inscrire dans la longue histoire spirituelle de l'humanité. L'homme n'a de cesse, c'est ce qui fait sa dignité, de dépasser ses propres limites pour appréhender un au-delà, loin de ses contingences dont la plus monstrueuse est celle de sa mort. Quand je rencontre Dieu, je prends conscience ipso facto de ma propre finitude. Les hébreux s'interrogeaient beaucoup sur la possibilité même de rencontrer sans Dieu sans mourir immédiatement tant la distance est infranchissable entre YHWEH et l'homme. Ils finirent par conclure que l'humanité pouvait survivre à cette rencontre dans la mesure où elle ne voyait pas Dieu face à face. Comme si le visage de Dieu était l'icône d'une altérité transcendantale et le visage de l'homme la marque de sa fragile condition. Levinas en bon talmudiste nous en a livré les clefs. Dans notre relation à Dieu nous prenons pleinement conscience que nous appartenons à la fraternité humaine, en Dieu c'est finalement à notre humanité que nous nous confrontons tous. Pour beaucoup cette confrontation est éminemment redoutable.

- La dernière étape, que bien peu vivent pleinement sur cette terre, ne serait-elle pas une esquisse de notre participation à la vie éternelle ? Dans la foi, nous chrétiens qui croyons en l'Incarnation du Verbe puis en sa mort et sa résurrection pour notre rédemption, nous affirmons que Dieu c'est rendu entièrement et réellement présent au plus intime de nous même. Lorsque nous faisons mémoire de cela nous revivons nous-même, ensemble, quelque chose de cette manifestation divine. La rencontre avec Dieu est donc possible ; à la question que rencontre t-on quand on rencontre Dieu nous pouvons répondre Dieu lui-même, dans la mesure où il a pris l'initiative de se révéler. Cependant, en ces temps, nous ne rencontrons Dieu que médiatement : par l'incarnation, les sacrements, la Parole… le face à face avec Dieu, notre participation à la vie divine, notre divinisation bien qu'en voie d'achèvement, n'est pas encore. Seule la parousie nous permettra à tous de voir Dieu.

"Je veux voir Dieu", disait une chanson de mon enfance. C'est une requête on ne peut plus humaine qui ne nous garantie rien sur l'effectivité de la rencontre. Notre désir humain, même s'il est la marque intrinsèque de Dieu, ne suffit pas à lui seul. Seul Dieu, par amour répond au désir de sa créature qu'il a déjà conformé à l'amour et à la rencontre. Si nous ne laissons pas de place à Dieu pour qu'il se révèle selon l'inouïe ses propres modalités (ah la folie de Dieu !), nous ne rencontrons que nous même.

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