A quelle mémoire doit-on être fidèle ?
Texte 4 (Loïc Buthaud)
La mémoire, hélas, ne se commande pas. Elle a ses trous ; on ne convoque pas un souvenir comme on consulte un dictionnaire. Le remords toujours échappe à la volonté d'oubli. L'erreur, la faute, l'échec ne sont pas taches que l'on effacerait à loisir, selon notre bon vouloir, mais trouvent leur heure pour se rappeler à notre bon souvenir, s'immiscent comme des contradicteurs dans l'histoire que l'on se raconte, empêchent de regarder notre passé comme on contemplerait un tableau d'honneur intime. En matière de mémoire, on ne choisit pas ses fidélités. Heureux homme qui en serait capable ! On ne peut oublier, juste faire comme si, par la force de l'habitude, de la mauvaise foi, d'une réécriture suspecte de sa vie qui se prend pour une relecture. En l'occurrence, ce n'est pas la foi qui nous sauve, mais la mauvaise foi. Il ne s'agirait pas tant d'être fidèle à tel ou tel souvenir, mais plutôt à tel ou tel oubli. Il n'est de mémoires avouables que des récits tronqués.
Il n'y a donc pas de fidélité réelle qui s'en tiendrait à une mémoire particulière comme une affinité élective, mais une exigence de fidélité à toute sa mémoire, assumant un passé plus disgracieux qu'on ne voudrait l'admettre, moins cohérent qu'on ne prétend le dire.
Les fidélités mémoriales qu'on célèbre sur les monuments aux morts ou dans les fêtes de famille ne sont donc pas fidélité à une mémoire qui dit la vérité d'un passé, mais à un récit qui dit le sens du présent. Un peu comme les peintures de Lebrun, représentant à Versailles les batailles de l'antiquité ou de l'Ancien testament, célèbrent la puissance militaire de Louis XIV, glorifient sa puissance, révèlent sa divinité. Seul le récit construit a posteriori signifie la cohérence d'une trajectoire, individuelle ou collective, cohérence en fait absente des événements sensés la jalonner. Pourtant en chacun d'eux les causes et les intentions sont multiples, les coïncidences nombreuses.
En cela les manuels d'histoire comme les petits romans de familles ont la mémoire infidèle. En ce sens, il faut en fait choisir entre deux nécessités. Le devoir de sens qui oriente notre existence en la signifiant ; écrire le petit roman de sa vie en est la condition ; ce qu'on gagne en sens, en gloire, en élévation morale (combien de mémoires, à titre d'exemple, construites sur le chemin faute/rédemption !), on le perd en authenticité. On crée son identité en la perdant. Ou on choisit contre le romanesque le devoir de vérité (mais est-ce possible ?) ; la signification de sa propre existence perd sa consistance de personnage, rend peut-être plus lourde la peine de vivre, mais peut-être plus digne aussi la considération de soi. S'il s'agit d'écrire sa propre histoire, mieux vaut inventer celle de son avenir, qui dépend de nous, que de réécrire un passé contre lequel on ne peut plus rien.
La mémoire collective repose sur ce même antagonisme entre sens et vérité. Dans les célébrations politiques ou religieuses qui font mémoire, la mise en scène du discours mémorial n'est souvent pas fidélité à l'événement qu'on prétend célébrer, mais presque l'inverse ; l'événement devient fidèle au récit qu'on en fait ; c'est le récit, en construisant le souvenir, qui crée l'événement.
Comme échapper à la fable hypocrite du passé ? Le devoir de mémoire appelle le devoir d'histoire. Une mémoire fidèle n'est pas celle du mémorialiste, même pas celle du souvenir. Le point de départ de l'historien n'est pas le souvenir " à l'état brut " mais le récit romanesque par lequel il a été raconté. Ce récit doit être critiqué, comparé, confronté, pour reconstruire une représentation du passé qui s'approche de la réalité du passé, de ses enchaînements et de sa complexité. La mémoire qui mérite fidélité est celle, reconstruite a posteriori, selon une méthode scientifique. C'est contre le récit d'une France victorieuse et d'un peuple résistant que le devoir de mémoire peut enfin s'imposer pour honorer les victimes du nazisme et réparer l'oubli. C'est comme cela que je comprends les propos de Simone Veil à la célébration du soixantième anniversaire de la libération des camps. " Le temps de la mémoire est achevé ; voici venu le temps de l'histoire ".
Deux événements historiques semblent pourtant échapper à ce processus : souvenir / récit / histoire que j'ai essayé de formaliser.
On retrouve à l'excès le paradoxe d'une fidélité avec le rapport à la mémoire de la Shoah. C'est une mémoire particulière parce que le massacre semble considéré comme un non-événement, quelque chose qui échappe à l'histoire des hommes ou, pour la mémoire juive, à l'histoire des juifs. Il n'est pas considéré comme un des plus grands crimes de la longue histoire des crimes collectifs humains, ni comme la plus grande persécution dans la longue histoire des persécutions juives, mais comme un fait anhistorique, impossible à intégrer au grand récit collectif du peuple juif, strictement à nulle autre pareil. La conséquence est la difficulté de traiter historiquement la Shoah, comme un événement historique. Je ne vois qu'un équivalent : la passion et la mort du Christ. En faire rituellement mémoire, ce n'est pas l'intégrer à l'histoire des hommes, comme un événement qui prend place dans le déroulement historique, un maillon de la chaîne historique. En faire mémoire, c'est au contraire extraire l'événement de l'histoire des hommes pour qu'il l'embrasse jusqu'au devant de nous-même. En l'espèce, l'acte de mémoire du sacrifice du Christ a ceci d'original qu'il ne trouve pas son sens par le récit mais qu'à l'inverse il donne au récit son sens ; il en est le commencement et la fin. D'où la difficulté de conjuguer le récit rituel et l'explication historique, et bien sûr de substituer l'un à l'autre.
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