A quelle mémoire doit-on être fidèle ?


Texte 3 (Juste Joris Tindy-Poaty)

Comme en témoignent les revendications identitaires contemporaines (en général justifiées), la notion de mémoire est inséparable de la notion d'identité. Il n'y a pas de revendication identitaire sans mémoire et la quête mémorielle participe toujours d'un processus de construction ou de reconstruction identitaire.

Selon que nous nous définissons par rapport à la sphère individuelle et privée ou par référence à la sphère collective et publique, nous sommes, pour ainsi dire, sommés de faire allégeance à une multiplicité d'identités et, par conséquent, de mémoires. Mais les identités qui définissent l'individu dans son existence privée sont aussi celles qui définissent une communauté ou une nation : le médecin est médecin parmi ses confrères, le chrétien ou le musulman ne saurait vivre sa foi individuelle sans ses coreligionnaires, l'affirmation de l'identité corse ou bretonne d'un individu est en même temps affirmation d'appartenance à un groupe, le français ou le gabonais ne peut se définir ainsi sans référence à ses compatriotes et à sa Nation d'origine. La mémoire a donc une dimension à la fois individuelle et collective.

Du fait de son lien avec la notion d'identité, la fidélité à la mémoire est une exigence vitale pour un individu comme pour une communauté. On reste fidèle à la mémoire parce qu'on veut à tout prix s'interdire l'oubli qui serait synonyme de perte de son identité et donc d'atteinte à son intégrité existentielle. La mémoire, parce qu'elle permet le souvenir, fonde notre existence, c'est-à-dire notre âme à la fois individuelle et collective. L'âme d'un individu, comme celle d'une communauté, se cristallise autour des souvenirs sédimentés et, dans le cadre collectif, partagés. La notion de fidélité suggère alors ici le désir et la volonté naturels et légitimes de perdurer dans son être en assouvissant par tous les moyens possibles ce désir d'immortalité qui étreint depuis toujours l'humanité. Perdre la mémoire, c'est se perdre soi-même. La fidélité à la mémoire, c'est la fidélité à son identité et affirmation incessante de son sentiment d'exister.

Toutefois, étant donné que personne ne peut continuellement se laver dans les mêmes eaux d'un fleuve, la fidélité à la mémoire et à l'identité ne peut jamais être répétition du même, retrouvailles infinies d'une essence intemporelle. Comme l'identité, sa sœur siamoise, la mémoire est toujours réactualisation, reconstruction du passé et de soi. La nature intrinsèquement dynamique de la mémoire nous interdit en conséquence de l'envisager comme restitution intégrale du passé ; et notre fidélité à son égard, si elle est vue comme fidélité à des reliques incorruptibles et toujours identiques, est une illusion. Entendu que la mémoire n'est pas fidélité intransigeante au passé mais plutôt reconstruction par réappropriation de ce dernier, le problème auquel l'individu, comme le groupe, est soumis est le suivant : Comment rester le même tout en se transformant ? Comment maintenir la conscience de son être à travers les différents bouleversements nécessaires et inévitables de l'existence ? Comment maintenir et perpétuer la filiation identitaire à travers les sédiments qui n'ont de cesse de se former tout au long de notre propre histoire ? Les réponses à ces questions sont aussi diverses que les individus et les communautés. Mais si on veut dépasser les mémoires multiples, les pacifier en les réconciliant les unes avec les autres afin de sauver le " vouloir-vivre-ensemble ", la question qui mérite d'être posé est la suivante : quelle mémoire doit-on plébisciter ?

En essayant de me mettre dans la peau d'un citoyen français, que je ne suis pas, je dirais que la mémoire que nous devons plébisciter est la mémoire républicaine, legs de la révolution de 1789. Cet héritage mémoriel est le fleuve dans lequel le peuple français doit continuer à s'ébattre mais dont les eaux doivent naturellement être renouvelées constamment. La mémoire républicaine reste un cadre dont le contenu doit être nécessairement réactualisé. Le cadre est constitué d'un certain nombre de principes tels que l'égalitarisme politique et juridique, la laïcité, etc. Mais, ce cadre qui peut et, sans doute, doit être maintenu doit s'ouvrir en passant, entre autres, d'une politique d'assimilation forcenée à une politique d'intégration des nouveaux venus dans la République avec leurs identités. Les identités bretonne, alsacienne, corrézienne ou charentaise ne menacent pas la République. Pourquoi est-ce que les identités africaine et arabe par exemple seraient-elles considérées comme des charges explosives ? Hier, la France présentait une homogénéité blanche et chrétienne ; aujourd'hui, elle est davantage métisse et le christianisme est obligé de cohabiter avec d'autres religions telles que l'islam. Il est évident qu'il existe un multiculturalisme de fait que la mémoire républicaine ne peut continuer à ignorer. Tenir compte de ce multiculturalisme de fait oblige la mémoire républicaine à intégrer en son sein de nouvelles histoires particulières qui font partie de l'histoire nationale. L'histoire de l'esclavage et l'histoire de la colonisation sont de celles-là. Ceux qui se battent pour les mémoires liées à ces histoires ne sont pas des gabonais, des sud-africains, des guinéens ou des libyens. Ils sont français, pas français des DOM-TOM ou issus de l'immigration mais français à part entière. Ce ne sont pas les revendications mémorielles de ces français, revendications relatives à la reconnaissance par la République du tort considérable né du système esclavagiste et colonialiste qui menace la paix sociale puisqu'ils n'ont jamais envisagé de se couper de la Nation française. Par leurs revendications, ces citoyennes et citoyens français veulent simplement que la République des Droits de l'Homme et des Peuples leur reconnaisse leur qualité de membres de cette dernière en reconnaissant la souffrance qui a été la leur en tant que communauté. Ceux qui manifestent aujourd'hui n'ont pas certes vécu cette souffrance de l'esclavage et de la colonisation mais ils en ont hérité la mémoire et sont victimes de discriminations qui sont des avatars de ces histoires. Ce qui menace en réalité la cohésion nationale, c'est la fidélité mémorielle nostalgique de certains à une histoire française blanche et chrétienne ; histoire que remet en cause la présence sur le sol français des descendants des anciens esclaves et des anciens colonisés.

La mémoire républicaine cesse de jouer son rôle d'organisatrice du lien social si elle se laisse contaminée par cette nostalgie de la pureté. Nous n'avons heureusement aucune raison de désespérer. L'existence de la loi Taubira (depuis 2001), par laquelle la République " reconnaît que la traite dans l'Océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'Océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité ", l'instauration depuis 2006 du 10 mai comme journée de la commémoration de la fin de l'esclavage, les projets de mémorial à Nantes mais aussi à Bordeaux et la récente annonce du Président Sarkozy d'amener le système éducatif à prendre en compte cette histoire montre que la mémoire nationale fait acte de repentance et de réparation symbolique. Il faut espérer ou plutôt pousser à ce qu'il y ait un mouvement identique en ce qui concerne l'histoire de la colonisation. Dans le cadre de l' " Accord de Nouméa de 1998 " avec la Nouvelle-Calédonie, la République reconnaissait déjà que le choc de la colonisation a constitué " un traumatisme durable pour la population d'origine " et a " porté atteinte à la dignité du peuple Kanak qu'elle a privé de son identité ". Pourquoi ne pas prolonger et généraliser cette reconnaissance ? En amenant l'ensemble de la communauté nationale à cesser de regarder l'histoire de l'esclavage et de la colonisation comme des questions étrangères, la mémoire républicaine réconciliera petit à petit la France avec elle-même en intégrant ces français qui sont longtemps restés à sa marge. Dans la peau d'un citoyen français, ma fidélité à la mémoire républicaine est préjugé favorable en sa capacité à non seulement reconnaître la légitimité de toutes les revendications mémorielles particulières mais également à relever continuellement le défi de les pacifier en les réconciliant avec l'histoire nationale.

En reprenant ma veste de Gabonais et d'Africain, ma fidélité va à la mémoire de tous ceux qui, à l'instar de René Paul Souzatte, de Patrice Lumumba, de Thomas Sankara, de Kwame Nkrumah, de Steve Biko, de Cheik Anta Diop, etc ont tracé, en Afrique, le sillon de l'engagement nationaliste et du mouvement de réappropriation de soi.

J'ai privilégié la mémoire politique. J'aurais pu aussi évoquer la mémoire de l'Eternité, c'est-à-dire l'identité ontologique et divine de l'homme et en conséquence la fidélité au lien qui nous fait, de tout temps, participer à l'essence de l'Absolu.

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