Existe-t-il un art sacré ?
Texte 6 (Mgr Albert Rouet)
« Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de votre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ».
(Charles Baudelaire)
Pauvre Charles ! Ce n’est quand même pas le meilleur de sa poésie…
Le romantisme, quand il se veut métaphysicien, devient souvent très lourd.
Soit : ce n’est pas de l’art… Est-ce du sacré ? Les deux termes sont aussi difficiles à appréhender l’un que l’autre. Ils connaissent tant de définitions et d’approches que leurs traces se perdent dans le maquis des concepts.
Peut-être convient-il de commencer par quelques jalons qui fixent des constats assez simples à accepter.
1. L’art sacré n’est pas un art à sujet religieux : d’abord parce que certaines réalisations pieuses n’ont pour elles que leurs intentions de production beaucoup plus que leur qualité artistique. Pas plus que l’habit ne fait le moine, le thème ne fait l’œuvre d’art. Ensuite parce qu’une œuvre qui introduit à la contemplation et au silence, qui ouvre des voies plus grandes que l’immédiat, évoque ce dépassement de la vie ordinaire qu’on qualifie de sacré. En ce sens, la beauté conduit l’homme au-delà de lui-même. On pourrait donc avancer que toute œuvre belle est sacrée.
2. L’art est une production : il n’existe pas dans la nature à l’état brut. Quand un arbre offre une belle apparence, c’est l’œil de l’homme qui le voit ainsi. Un bucheron, lui, appréciera un « bel arbre » au cubage de bois fourni. D’ailleurs, le langage courant établit une équivalence entre la beauté et la fécondité (un « beau champ de blé »). Artisanat, artifice : ce sont des productions. L’artiste se définit par ses œuvres, qu’elles soient connues, présentées au public, ou tenues cachées. Il crée.
Par contre le sacré est donné, il est là, présent, plus que produit. On le rencontre, primitif, on ne le fait pas. « Faire du sacré » signifie non pas créer du sacré, mais le rejoindre, le retrouver. Le terme même de « sacrifice » - faire du sacré - signifie moins une nouveauté sacrée que l’entrée dans la sphère du sacré, le passage du profane au sacré, donc la sacralisation d’un objet qui change de statut. Non pas une création, mais un transfert.
3. Il existe un art religieux, essentiellement par l’usage cultuelle, liturgique ou de dévotion, qui en est fait. Cet usage peut se révéler plus ou moins adapté aux offices, il n’empêche que sa destination le voue à servir une manifestation religieuse.
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Ici pourtant, il pourrait apparaître un point de contact. L’art part du sujet qui produit une œuvre : l’artiste dompte le réel. Il sculpte sa pierre, organise des sons et des formes. Le sacré est objectif : il se veut une donnée du monde, mais un monde organisé, mis en forme. Il distingue le profane de la profondeur du réel, le sacré. Le monde passe du Chaos au cosmos où chaque réalité tient sa place. L’art et le sacré façonnent le monde et, ce faisant, cherchent à lui donner un ordre, donc ils cherchent à le dominer.
Ce rapprochement est cependant illusoire, car les deux éléments ne sont pas au même niveau. L’idée de sacré se présente comme une qualité fondamentale. Elle divise entre sacré et profane. Ce faisant, elle libère l’industrie humaine, qu’il s’agisse du travail, des arts ou des loisirs. Le sacré a permis l’éclosion d’œuvres d’art, mais à partir du moment où il a été organisé en système religieux. Sinon, livré à lui-même, il s’exprime davantage en manifestations primitives, hirsutes, archaïques, qu’en œuvres policées et composées. Le religieux a produit le théâtre, le sacré a gardé les transes.
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Le sacré ne produit pas, il surgit. La beauté aussi : si élaborée qu’elle soit, une œuvre belle ne dépend pas seulement du travail de l’artiste. Elle surgit, elle aussi, de la manière de faire plus que du seul acharnement de son créateur. Elle se donne à voir, en plus, gratuitement. Le sacré reste plus récalcitrant : il s’impose plus qu’il ne se révèle au terme d’actions dirigées. La magie le rejoint, mieux que l’organisation volontaire d’un auteur. D’où le caractère anonyme du sacré, alors que la beauté appelle toujours pour se manifester la collaboration d’une liberté.
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Il n’existe pas d’art sacré. Le sacré est même à l’opposé de l’art. Il en est la négation, car il ne tente pas de produire du nouveau. Il veut répéter les gestes stéréotypés, rejoindre des lieux définis, refaire les gestes efficaces. Sa présence imposée oblige à la répétition du même. L’art commence avec le risque de la création, c’est-à-dire avec la rupture qu’opère une liberté. Même quand il s’inscrit dans une école, l’artiste innove. Deux danses sacrées se ressemblent. Deux tableaux semblables différents.
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