Existe-t-il un art sacré ?


Texte 5 (Stéphane Marcireau)

Puisque le terme art peut tout à la fois désigner la technique ou l’œuvre, nous pourrons nous demander s’il existe des techniques sacrées avant d’envisager des œuvres elle-mêmes marquées du sceau de ce qui est sacré. Néanmoins il faut commencer par définir ce qui est sacré, terme dont l’étymologie apporte des éléments paradoxaux : de l’adjectif latin « sacer (cra, crum) » il désigne ce qui est consacré à un dieu, à une puissance supérieure. « Mais ce qui est sacré semble pouvoir désigner aussi bien ce qui est vénérable que ce qui est abominable (ce qui concerne les dieux infernaux). Le sacré révèle donc une dimension absolument à part et ambivalente, à la fois bénéfique et maléfique. C’est pourquoi cette réalité est l’objet d’un comportement rituel… » (philosophie de A à Z).

L’existence d’une technique pour dompter les puissances supérieures

Au cours de l’histoire de l’humanité, les sorciers, les druides, les chamans, les prêtres… ont eu pour fonction de connaître voire de maîtriser les puissances supérieures. Si des rites, des incantations, des prières, ou des sacrifices devaient avoir lieu, il fallait en confier le soin à des spécialistes. Ces situations font donc appel à des experts maîtrisant des techniques spécifiques : il s’agit en quelque sorte d’artisans maîtrisant les arts (les techniques) liés au sacré.
Une puissance supérieure est une puissance qui échappe à l’emprise des hommes. Prenons l’exemple de la violence : la violence de l’individu et du groupe effraient la société. Dès lors, celle-ci sera reconnaissante au dramaturge de produire un spectacle ayant des vertus purgatrices, purificatrices et apaisantes. Nous pouvons dès lors saisir l’importance de l’artisan capable de produire la catharsis (purgation de l’âme) par l’intermédiaire des tragédies. Remarquons que pour mettre à distance la violence, le spectacle doit mettre en scène… la violence.

Il est toujours question de distance, d’éloignement, soit parce ce que ce qui est sacré provoque la vénération ou la crainte, soit parce que ce qui est sacré l’est en raison d’un acte de sacralisation et non en vertu de caractéristiques propres. Par exemple l’eau bénite s’est différenciée et éloignée de la simple eau par l’intervention rituelle d’un prêtre. En tout cas si le sacré inspire le respect, c’est justement parce qu’il est indissociable de la notion de distance.

La présence d’une œuvre sacrée

L’allusion au théâtre tragique nous permet d’aborder la question de la production d’une œuvre. En effet, il y a eu un travail, et une œuvre apparaît. Nous pourrions dire qu’elle existe simplement, qu’elle est posée là, devant nous. Ce qui nous rappelle qu’il y a une distance entre l’œuvre et son producteur, qu’il y a eu dissociation. Mais justement cette œuvre existera vraiment à partir du moment où elle pourra acquérir une autonomie. Kandinsky déclare ainsi : « C’est d’une manière mystérieuse, énigmatique, mystique, que l’œuvre d’art véritable naît de l’artiste . Détachée de lui, elle prend une vie autonome, devient une personnalité, un sujet indépendant, animé d’un souffle spirituel, qui mène également une vie matérielle réelle-un être.[…] comme tout être elle possède des forces actives et créatrices. » (Du spirituel dans l’art et de la peinture en particulier).
S’il y a une oeuvre sacrée, c’est alors certainement celle qui nous déplace, nous transforme et nous met à distance de ce que nous étions. N’est-ce pas cela qui peut inspirer vénération mais aussi effroi ?
S’il existe un art sacré ce n’est donc pas celui qui reproduit, qui calque ou décalque mais celui qui engendre et génère quelque chose de nouveau. L’individu à même d’engendrer et de générer étant alors le génie que Kant définit comme « l’esprit particulier qui a été donné à homme à sa naissance, qui le protège, le dirige et lui inspire des idées originales » (Critique du jugement).
Pour qu’il existe un art sacré, il semble bien nécessaire de reconnaître l’existence d’une transcendance, d’une ouverture de ce monde sur un autre monde. Les notions de souffle, de spirituel, de mystique ou de mystère sont sans appel : le sacré apparaît lorsque se différencient le sacré et le profane, le transcendant et l’immanent. L’homme n’est pas un être qui se nourrit seulement d’horizontalité (l’immanence), il aspire aussi à la verticalité (la transcendance). Une production qui resterait « terre à terre » (c’est-à-dire qui sa cantonnerait à une horizontalité), même dotée de qualités esthétiques époustouflantes n’aurait donc rien de sacré.

Art, création et éducation

Puisque l’œuvre sacrée est celle qui est engendrée et non pas reproduite, et que le créateur est celui qui donne une autonomie à son œuvre, nous pourrions alors considérer l’homme comme une créature révélant l’art sacré d’un Créateur. L’humain à son tour, à travers la tâche d’éducateur est lui aussi appelé à un travail de cocréation qui revient à donner vie tout en abandonnant son œuvre afin qu’elle acquiere un existence autonome. Ce travail sacré peut aller de pair avec la crainte que le disciple ne se fourvoie et ne se retourne contre son maître ou avec l’admiration envers l’émergence d’une personnalité singulière mais égale au maître. Quoi qu’il en soit cet art sacré de l’éducation doit être mené avec confiance, notamment avec l’acceptation de l’avenir et de ce qui sera différent. Cet art sacré peut donner la vie parce qu’il accepte le dépassement et la mort, seules conditions pour ne pas demeurer dans une reproduction stérile et mortifère. Si l’éducation est pleinement un art sacré, c’est parce qu’elle porte la promesse, pour l’autre, de lui permettre d’exister comme autre.

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