Existe-t-il un art sacré ?


Texte 4 (Anita Parisot)

Tous les deux ans, cette question taraude les organisateurs des Biennales dites (jusqu’à cette année) « d’art sacré en Poitou », mises en place par l’association Art et Rencontre. Elle est sous-jacente lorsque nous préparons les invitations envoyées aux artistes pour stimuler leurs créations ; sans être forcément exprimée, elle est présente dans nos esprits lorsque nous nous réunissons pour accepter ou non telle ou telle œuvre. Le critère, rédigé sur le bulletin d’inscription, étant : « Loin de toute dérision ou provocation, toutes les œuvres présentées doivent pouvoir être exposées dans des lieux de prières pour le plus large public. » Cette précision souligne la volonté d’Art et Rencontre de rester ouvert à toutes les religions ou écoles de pensée, tout en souhaitant que ces œuvres puissent appartenir au domaine de l’art sacré, dans le sens des définitions des dictionnaires - Le Petit Robert : sacré = « relatif au culte, à la liturgie » ; Larousse : « Art sacré, se dit surtout au XXe s. de l’art religieux au service du culte. » Mais ces définitions ne sont-elles pas réductrices ?
S’il existe un art sacré, nous devons alors classer les œuvres, les trier et instaurer une hiérarchie dans l’art. S’il n’existe pas d’art sacré proprement dit, mais plutôt une dimension sacrée dans toute démarche artistique, alors nous devons tout accepter lors de nos Biennales, quel que soit le sujet représenté…
Mais qu’est-ce qui est à prendre en compte : le sujet, la référence religieuse explicite, ou l’intention du créateur, ou bien encore sa propre foi ?

Qui dit art sacré dit oeuvres « à part » ?

Partons de la définition que donne le Petit Robert du mot sacré :
« 1. Qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable (par opposition à profane) et fait l’objet d’un sentiment de révérence religieuse.
Par extension […], qui appartient au culte, à la liturgie. »
L’art sacré serait ainsi un domaine d’expression à la fois vague (le « divin » et non Dieu) et précis puisque « séparé » et appartenant au culte. Avec cette définition, il est un art à part auquel on concèderait une certaine supériorité. La Constitution Sacrosanctum Concilium (1) en 1966 va jusqu’à affirmer une hiérarchie : « 122. Parmi les plus nobles activités de l’esprit humain, on compte à très bon droit les beaux-arts, mais surtout l’art religieux et ce qui en est le sommet, l’art sacré. » Il y aurait des degrés de noblesse… qui justifieraient l’existence d’un art sacré. Mais quelle en serait sa caractéristique, sa spécificité ?
Jean-Paul II donne en partie une réponse en commentant ce § 122 dans sa Lettre aux artistes (2) : « Ce document n’avait pas hésité à considérer comme un « noble ministère » le travail des artistes quand leurs œuvres sont capables de refléter, en quelque sorte, l’infinie beauté de Dieu et d’orienter l’esprit de tous vers Lui. »
L’art serait sacré quand il dit quelque chose de Dieu et lorsqu’il remplit une fonction (mission ?) : « orienter l’esprit de tous vers Lui. » Mais doit-il nécessairement représenter un sujet religieux ? N’est-ce pas plutôt cela que l’on appelle l’art religieux ?

Il existerait un art religieux plutôt qu'un art sacré

Sans doute, dans l’esprit de beaucoup, y a-t-il confusion entre art sacré et art religieux. Nombreux sont ceux qui supposent, derrière ces deux adjectifs, la présence systématique de sujets explicitement religieux et la présence d’un acte de foi.
Or de nombreux exemples dans l’histoire montrent qu’un artiste peut atteindre des chefs d’œuvre dans l’art religieux sans partager le moins du monde la foi de son commanditaire (les arabes décorant la chapelle Palatine, à Palerme ; Matisse créant dans la chapelle de Vence…). Comme l’affirme Guy Gauthier dans la revue Panoramiques (3), « le recours à la symbolique chrétienne ne signifie nullement une adhésion à ce qui l’anime en profondeur. Le paradoxe de l’art contemporain est peut-être qu’il faut chercher la foi authentique en dehors des sujets religieux. Quand un tableau ou un film en appelle au Christ, aux saints ou aux prêtres, il n’est pas dit que sa visée ultime ne réside pas dans une spiritualité étrangère aux religions. »
De la même manière, l’expression de la Foi ne passe pas nécessairement par des images religieuses. Pour l’artiste chrétien, le Christ n’est pas un sujet artistique. Il est présent intérieurement. Il existe un « atelier intérieur »
(selon l’expression du frère François Cassingena de Ligugé) où l’on fréquente la Parole. Et cela va diffuser, rayonner, dans ce que l’on crée, quel que soit le sujet.
Par conséquent, il n’y aurait pas besoin d’un genre artistique spécifique pour exprimer quelque chose du divin, voire orienter les esprits vers Dieu…

Il existe une dimension sacrée dans toute dimension artistique

Tout art n’est-il pas sacré à partir du moment où l’on considère que dans l’acte même de créer - quel que soit ce que l’on crée - se reflète le Dieu créateur ? C’est ce que souligne Jean-Paul II dans sa Lettre aux artistes : « Dans la « création artistique », l’homme se révèle plus que jamais « image de Dieu. » » Par nature, la démarche artistique est une démarche sacrée. Il me semble très important que, d’emblée, Jean-Paul II considère que tous les artistes - quels qu’ils soient et quoi qu’ils réalisent - sont images du Dieu créateur. A la différence que ce dernier crée ex nihilo tandis que l’homme utilise et transforme la matière existante.
Un mot revient très souvent dans cette longue lettre, le mot mystère. Pour le pape, l’artiste qui réalise de l’art sacré est celui qui a un profond sens du mystère. Or toute expression artistique authentique, sincère répond à cette définition. « Parce qu’il est recherche de la beauté, fruit d’une imagination qui va au-delà du quotidien, l’art est par nature une sorte d’appel au Mystère. » L’Église considère traditionnellement l’art sacré comme étant celui qui dit quelque chose du mystère de Dieu, de la Création, de l’Incarnation, … Or quand on parcourt l’histoire de l’art, on peut aisément avancer que toutes les œuvres réalisées peuvent illustrer cette affirmation, même si les auteurs n’en ont pas eu la volonté, l’intention délibérée, la conscience… Même les œuvres contemporaines les plus provocantes, les plus noires, disent quelque chose du mystère de notre monde.
Tout artiste transcende la réalité, transfigure le vécu, donne un souffle nouveau à la matière qu’il essaie de dompter.

Je distinguerais donc un art religieux qui regrouperait les œuvres précisément inspirées de textes sacrés, de l’Écriture, de références religieuses, les œuvres délibérément au service du culte.
Mais je considérerais que toute attitude créative authentique est empreinte de sacré. Tout art dit l’indicible, l’insondable du monde et de la vie. Toute réalisation artistique est une naissance : quelque chose se met à exister, quelque chose d’unique prend vie. Et cela, c’est sacré !


(1) Chap. VII § 122 « L’art sacré et le matériel du culte »
(2) Lettre aux artistes, Actes du Pape Jean-Paul II - 16 mai 1999, La Documentation Catholique n°2204
(3) Panoramiques (1991), article « La Spiritualité dans l’art »


       Ecriture d'une réaction à ce texte
       Liste des contributions sur ce thème