1. Dans le langage biblique, la chair ne désigne pas le corps mais la totalité de l’être humain, en tant qu’être historique, contingent, marqué par le péché et naturellement voué à la mort. Peu sensible aux distinctions binaires, du genre corps mortel / âme immortelle, la pensée biblique considère que la mort affecte la totalité de l’être humain.
2. Il serait dès lors parfaitement contradictoire avec la fidélité de Dieu que les justes malheureux sur terre (les héros du soulèvement juif contre Antiochus Epiphane : les Maccabées, justement désignés comme « martyrs d’Israël ») disparaissent définitivement. Dans son infinie bonté, le Dieu créateur peut fort bien appeler à une vie autre (re-susciter) les justes défunts, voire tous les hommes, selon un mode d’existence accordé à leur comportement sur terre. Ainsi l’idée de résurrection des morts implique un discernement ou jugement, au regard des choix terrestres (prise au sérieux de la responsabilité historique de chacun).
3. Familière au milieu juif pharisien, l’idée de résurrection des morts est totalement renouvelée du fait de la foi chrétienne en la résurrection de Jésus. Dans la mesure où cette dernière atteste le passage à Dieu de l’être entier de Jésus, à la fois en continuité avec sa vie terrestre et dans une totale nouveauté, la résurrection des morts constitue l’incorporation à l’être divin au-delà même de la vie terrestre. Mais il ne s’agit ni d’absorption dans l’infini ni de transmigration dans un autre être. La singularité de la personne humaine (sa « chair ») est pleinement respectée. Dans l’unique corps du Christ, chacun ressuscite comme un membre unique en même temps que solidaire de tous les autres.
4. La difficulté procède de l’incapacité humaine à concevoir autre chose que son mode historique d’existence. Ainsi, que peut signifier l’intégralité de la personne humaine, une fois constatée la désintégration du corps physique ? Dans quelle mesure notre solidarité au cosmos et notre capacité de communiquer, concrétisées par le corps, peuvent-elles exister intégralement, dans un autre mode d’existence ? Face à ces questions insurmontables, le risque serait aussi bien de chosifier le mot « chair », réduit au corps biologique, que de spiritualiser la résurrection, au point de n’y voir qu’une survie partielle de notre être.
5. Dès
le Nouveau Testament, les auteurs chrétiens ont tenté de tenir ensemble :
-
la parfaite réciprocité des affirmations chrétiennes relatives au mystère
pascal de Jésus et à la résurrection des morts (Paul : 1
Corinthiens 15) ;
- l’impossibilité effective de décrire le
« comment » de la résurrection des morts, autrement que par des
analogies soulignant le double rapport de continuité / discontinuité ;
-
la solidarité effective entre l’univers dans son devenir et
l’accomplissement de toutes choses en Christ
(« récapitulation » : lettre aux Ephésiens ; œuvre d’Irénée
de Lyon).
Ainsi, pour un chrétien, la foi en Jésus ressuscité implique à la fois : a) la vocation divine de l’être humain, appelé à la condition filiale, dans l’intégrité de son être ; b) la conscience d’une solidarité cosmique, inhérente au dessein de Dieu créateur et sauveur.
(novembre 2002)