Que faire du purgatoire ?


P. Yves-Marie Blanchard

Questions théologiques


1. Comme les indulgences, la théologie du purgatoire n'a pas de fondement biblique. Inconnue de l'Orient chrétien, elle est refusée par la Réforme. Elle s'affirme principalement au XIIe siècle, en réaction contre la dramatisation apocalyptique et connaît ses principaux développements autour du Concile de Trente. Elle connaît un regain de faveur au XIXe siècle, avec la dévotion populaire aux âmes du purgatoire. Elle est pratiquement absente de la conscience religieuse contemporaine.

2. Avant de désigner un lieu symbolique, avec tous les risques de projection sur l'au-delà d'une géographie terrestre, le mot "purgatoire" est un adjectif désignant la valeur "purificatrice" reconnue à des situations d'ici-bas ou d'au-delà de la vie terrestre. L'enjeu est bien de rappeler que l'homme pécheur est en soi indigne de paraître devant Dieu, s'il ne fait l'objet d'une purification au feu de l'amour divin.

3. Symboliquement située entre l'enfer et le paradis, la notion de purgatoire relève de la conviction que l'amour de Dieu n'est pas prisonnier d'une logique de jugement. Certes la radicalité de l'appel ouvre à des choix décisifs ("qui n'est pas avec moi est contre moi") ; mais Dieu laisse toujours une chance de s'amender, y compris après la mort. Comme dans le cas des indulgences (ou remises de peine), la conscience chrétienne se refuse à croire que le jugement de l'homme pécheur soit irrévocable.

4. Toute spéculation en termes de durée, outre la naïveté d'une telle représentation, comporte le risque de laisser croire que le salut est au pouvoir de l'homme et que la miséricorde de Dieu pourrait procéder de quelque marchandage (cf. les indulgences). En revanche, le dogme de la communion des saints implique une réelle solidarité de l'Eglise de la terre et du ciel, non seulement dans les efforts de conversion mais dans l'accueil du don gratuit de Dieu.

5. Comme les indulgences (et la justification), la notion de purgatoire atteste la difficulté de l'Occident à penser le salut en dehors des catégories judiciaires (l'évangile parle plutôt de guérison, libération, réconciliation, pardon…). La difficulté est alors de tenir ensemble le sérieux de la foi, engageant l'homme appelé à l'éternité par sa communion à la résurrection de Jésus, et l'infinie capacité de pardon, inscrite dans l'amour divin manifesté en Jésus Christ comme la seule et définitive source de salut.

6. Naturellement, la réflexion théologique et la culture religieuse sont toujours plus ou moins tributaires de la mentalité courante en un temps et un lieu donnés. Ainsi l'invention du purgatoire est inséparable des évolutions de la société occidentale au XIIème siècle, avec l'avènement d'une pensée du "milieu", plus nuancée que les oppositions duelles, caractéristiques de l'époque antérieure. De même, l'inquiétude pour le sort des âmes du purgatoire caractérise la spiritualité de crainte marquant le XIXème siècle.

7. L'objectif pour aujourd'hui est de traduire l'acquis d'une telle pensée dans un contexte culturel différent (opération "herméneutique"). Si l'on veut honorer la tradition du purgatoire à sa source, non dans ses développements secondaires, une conviction s'impose : le purgatoire n'est pas une limite à la générosité de Dieu (logique de jugement), mais une chance de plus accordée au pécheur (logique de salut).

(janvier 2004)