1. Les idéaux modernes de laïcité, tolérance, pluralisme, ainsi que l'expérience souvent douloureuse de la collusion entre la Mission chrétienne et diverses formes d'impérialisme et de colonialisme, entraînent aujourd'hui une certaine disqualification de l'entreprise missionnaire, qui fut pourtant aussi à l'origine de nombreuses initiatives de développement et d'humanisation, dans un réel souci évangélique de promouvoir toute la personne humaine, à commencer par son bien-être matériel et spirituel (santé, éducation, pacification).
2. De plus, les effets de la mondialisation et les progrès du dialogue inter-religieux amènent à considérer tant la richesse intrinsèque des autres religions que la qualité des valeurs humaines présentes dans d'autres traditions même non-religieuses. D'où, chez beaucoup de chrétiens, le peu d'intérêt aujourd'hui porté à la Mission : l'essentiel n'est-il pas de vivre soi-même la fidélité à la vocation reçue, sans ingérence dans la conscience d'autrui ni intervention dans des pays lointains déjà riches d'un passé religieux différent du nôtre ?
3. Cependant, les chrétiens qui ont voyagé apprécient la présence et la vitalité de communautés chrétiennes, même en nombre infime, dans des pays relevant d'autres traditions religieuses ou bien, chez nous, dans des milieux et groupes humains particulièrement éloignés de l'héritage chrétien. Ils y reconnaissent un signe fort et stimulant de l'œuvre de salut accomplie par le Christ en faveur de tout homme, quelles que soient son origine, sa culture, sa langue. Souvent contestée au niveau des principes généraux, la Mission se trouve reconnue et appréciée dès qu'il s'agit de réalités concrètes et modestes.
4. C'est pourquoi les missionnaires d'aujourd'hui ne cherchent plus les effets spectaculaires et souvent forcés, mais s'attachent à développer des modes de vie proprement évangéliques, au plus près des réalités simples, dans le respect des cultures et religions locales, avec le souci des plus pauvres et une conscience aiguë de la réciprocité. La Mission doit toujours être conçue comme un échange où chacun reçoit autant qu'il donne, ce qui suppose la recherche d'une certaine égalité dans les rapports et conditions de vie de part et d'autre.
5. La vocation propre du christianisme est de signifier l'universalité du don de Dieu, au-delà de toute frontière ethnique, sociale ou culturelle. La fidélité au Christ appelle une présence, humble et active, qui soit, en chaque lieu d'humanité, signe du salut donné à tous et accompli bien au-delà des contours visibles de l'Église. Ce qui importe, ce ne sont d'abord ni le nombre, ni le succès, ni la surface sociale, mais la vérité de l'engagement, l'authenticité du témoignage, la générosité du service. Or, à un tel niveau de priorité, le grand nombre est souvent moins signifiant que la précarité de petits groupes, certes minoritaires mais centrés sur l'essentiel.
6. De toutes façons, si l'envoi de "missionnaires" (y compris laïcs) ou mieux l'échange de personnels attestent l'unité et la solidarité de l'unique Corps du Christ, la priorité est au service des Églises locales, appelées à se prendre en charge, avec leurs moyens spécifiques et dans le souci de la meilleure adaptation au contexte culturel et social. D'où la priorité donnée, naguère à la formation du clergé "indigène", aujourd'hui à l'inculturation des modes de vie, formes de pensée, manières de célébrer, etc. Mais la volonté ainsi affirmée par les voix les plus officielles de l'Église est souvent aussi contrée par des réflexes centralisateurs, peu sensibles au modèle d'une ecclésiologie de communion.
7. Ainsi, il apparaît que, si le christianisme ne peut renoncer à la Mission - sans quoi il y perdrait non seulement son âme mais sa raison d'être et sa vraie nature - il ne saurait envisager d'autres modes d'action que ceux éprouvés par le Christ et enseignés par l'évangile. Dès lors, il aura tout intérêt à se méfier de certaines facilités sociales ou politiques, privilégiant plutôt la pauvreté, l'humilité et l'amour. En ce sens, la situation missionnaire d'aujourd'hui peut être, à bien des égards, tenue pour exemplaire.
(juillet 2003)