1. La Vierge Marie, Mère selon l'humanité de Jésus Fils de Dieu, appartient au fondement commun et incontestable de la foi chrétienne. Malgré la discrétion des premiers écrits (lettres de Paul), la figure de Marie est bien attestée dans les évangiles, notamment Matthieu et Luc (évangiles de l'enfance) ainsi que Jean (Cana et la Croix). D'autre part, les Actes des Apôtres mentionnent la présence de Marie dans la scène inaugurale de la Pentecôte. Telles sont les bases d'une saine mariologie, confessant en Marie la mère du Christ accueillant dans la foi le don gratuit de Dieu ("comblée de grâce") et préfigurant la vocation de l'Église, elle-même chargée de mettre au monde le Verbe de Dieu ou Parole incarnée pour le salut du monde.
2. Dès le stade des évangiles, la conception virginale de Jésus atteste la nouveauté radicale de l'Incarnation : telle une nouvelle création, Dieu intervient à frais nouveaux dans l'histoire des hommes ; tout en étant pleinement homme, Jésus né de Marie n'en est pas moins d'abord le Fils unique éternel comme Dieu lui-même. Face aux hérésies ou positions déviantes, les premiers Conciles s'efforceront de préciser le contenu de la foi chrétienne en Jésus Fils de Dieu (Nicée 325) : Marie y gagnera le titre de "Mère de Dieu" (Éphèse 431), non pas au titre de ses mérites personnels, mais au nom de l'unité de la personne de Jésus Fils de Dieu, devenu homme sans cesser d'être Dieu.
3. Dès l'époque des évangiles apocryphes, l'attachement des chrétiens à Marie inspire des légendes pieuses, tandis que certains Pères de l'Église s'attachent à penser, soit la place propre à Marie dans l'histoire du salut (Irénée), soit l'exemplarité de sa vie notamment à l'égard des vierges consacrées (Ambroise). Mais, en tout cas, le discours sur Marie découle de la confession de foi en Jésus Fils de Dieu, l'unique Médiateur. Pour légitimes qu'elles soient, les spéculations sur la situation personnelle de Marie sont secondes, voire secondaires : ainsi de la discussion sur la virginité perpétuelle de Marie, en lien avec la question relative aux "frères" de Jésus mentionnés dans les évangiles.
4. Le développement de la piété mariale répond sans doute au besoin d'humaniser la relation entre l'homme terrestre et l'infinie sainteté divine, mais, en fait, l'exaltation de Marie se fait souvent au détriment de la mission propre du Christ, constituant le cœur de la foi chrétienne. Une grande modération s'impose en ce domaine, sans succomber à l'excès inverse, revenant à taxer d'idolâtrie tout attachement personnel ou ecclésial à la Vierge Marie Mère de Dieu. La situation de conflit entre catholiques et protestants a trop souvent suscité, de part et d'autre, des positions extrêmes qui n'étaient conformes ni à l'héritage de l'Église indivise, fondé sur le témoignage des Écritures, ni aux traditions propres à chacune des Églises chrétiennes.
5. La proclamation des dogmes de l'Immaculée Conception (1854) et de l'Assomption (1950) n'a pas facilité le dialogue œcuménique : en imposant comme vérité révélée des éléments de foi non strictement fondés sur l'Écriture ni confessés par l'ensemble des Églises, le magistère romain a pris le risque de focaliser sur Marie des motifs de division fort diversifiés. Heureusement, le mouvement œcuménique atteste que le différend ne porte pas principalement sur Marie (Groupe des Dombes : 1997). Les deux dogmes en question constituent certes une différence supplémentaire, mais cette dernière peut ne pas être séparatrice, si les catholiques, d'une part, renoncent à l'imposer aux autres Églises, d'autre part, en fournissent une présentation conforme à ce qui constitue le cœur du mystère chrétien. De plus, la pluralité des théologies ou sensibilités ecclésiales peut constituer un puissant appel à la conversion, pour peu que les Églises se donnent les moyens d'un dialogue aussi bienveillant qu'exigeant. Du fait même qu'elle symbolise la division des Églises, Marie peut être aussi bien un puissant facteur de réconciliation.
(avril 2006)