150ème anniversaire du lycée des Feuillants de Poitiers
13 mars 2005
Homélie de Mgr Albert Rouet (cathédrale de Poitiers)
Jean 11, 1-45
De chapitre en chapitre, dans l'Evangile de Jean, on voit l'étau se resserrer autour du Christ. Il étrangle encore plus durement, à chaque fois que le Christ accomplit une œuvre bonne. C'est parce qu'il veut montrer à ses auditeurs le véritable visage de Dieu - parce que lui le connaît - que ceux-ci cherchent à le lapider (8, 59). Mais, lui - passant au milieu d'eux - allait son chemin. Retenez : "il allait son chemin". Rien n'arrête le souffle de Dieu.
Dimanche dernier, la liturgie nous rappelait qu'après avoir permis à un aveugle de naissance de voir la vérité, c'est-à-dire de voir la personne même du Verbe incarné, Jésus fut âprement critiqué. A cette occasion, la décision d'exclure de la Synagogue ceux qui le suivraient avait été prise (9, 22). Voilà aujourd'hui le relèvement de Lazare… Le relèvement d'un homme qui était son ami. Cette page d'Evangile est, en même temps, emprunte d'une profonde tendresse de liens humains. Un apôtre avait bien perçu ce qui se passait. Thomas s'écrit au début du récit : "Montons à Jérusalem et mourons avec lui" (11, 16). Car Jésus se livre à ceux qui l'attendent pour le tuer, en allant rendre la vie à Lazare, son ami.
Lazare nous représente tous : il symbolise l'humanité qui cherche à vivre. Manifestement et sans vouloir faire parler les silences d'un texte (opération toujours dangereuse !), ni Marthe, ni Marie, ni Lazare n'avaient - semble-t-il - de conjoint. C'est-à-dire qu'à vue humaine, cette famille, ces trois personnes, n'avaient pas d'avenir. Célibataires tous les trois, la mort achèverait en eux son œuvre entière, puisqu'ils n'auraient pas de lendemains, ni d'enfants, ni de petits-enfants qui, d'une manière ou d'une autre, les auraient relayés. Ils n'ont que leur amitié pour le Christ, leur confiance.
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Ici, je pense aux prêtres et aux religieux qui sont sortis des Feuillants depuis 150 ans. Précisément, leur vie témoigne de ce signe donné dans une société qui étale le sexe, qui étale les affaires, mais qui occulte la mort. La mort est devenue l'ultime tabou d'une société qui prétend n'en plus avoir. Or, celui qui donne sa vie à Dieu et qui, pour cela, ne se marie pas, affronte ce qui constitue le cœur de cet Evangile : c'est-à-dire la mort, le fait de ne pas avoir de descendance, le fait que tout s'arrêtera avec le dernier souffle. Par conséquent, ces vies qui - de leur mieux, parce qu'il ne s'agit pas de surhommes - essaient de se consacrer au Seigneur, affrontent le problème premier de l'Evangile d'aujourd'hui : "Qu'est-ce qui te fait vivre ? Y a-t-il dans ta vie quelque chose qui est plus fort que la mort ? Y a-t-il dans ton existence un don, une générosité, un appel, une parole qui te fait tenir debout face à l'ultime clignement d'yeux ? Qu'est-ce qui te fait marcher ?".
Beaucoup de tendre humanité dans ce texte… Marthe, Lazare et Marie étaient les amis du Christ. Jésus les aimait à en pleurer. Vous avez certainement en mémoire cette béatitude, dans saint Matthieu : "Heureux ceux qui pleurent car Dieu les consolera" (15, 5). Et pourquoi pleurent-ils ? Parce qu'un être leur manque, parce quelqu'un n'est pas là, qu'ils attendent ou qu'ils ont attendu, qu'ils désireraient aimer ou qu'ils ont aimé… L'horizon est vide, sans rien, à en pleurer. Devant le tombeau, les larmes sortent des yeux du Christ. Dans ce climat d'amitié et de tendresse, il invoque son Père qui le fait tenir debout, qui le fait aller jusqu'à l'ultime du don de soi.
A ce moment-là, anticipant sur le cri qu'il poussera du haut de la croix avant d'incliner la tête et de rendre souffle, le Christ ordonne à Lazare - dans un verbe de naissance : "Lazare, viens dehors". Il l'appelle enfin à surgir de l'utérus de la terre, de cette tombe enclose où la mort le retenait depuis quatre jours, signe décisif qu'elle avait bien commencé son œuvre et que la décomposition, déjà, s'accomplissait. Lazare apparaît.
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Œuvre de naissance par la parole du Christ, œuvre de surgissement d'une parole qui nous touche par le plus creux de nous-mêmes, là où nous cherchons justement à ne point mourir, où, à tâtons, nous essayons de trouver le chemin qui mène à la vie. L'homme qui se dresse, est un homme emmailloté comme un bébé qui vient de naître : incapable de parler, enfant muet ; inapte à marcher, entouré de linceul, de suaires et ligoté dans des bandelettes, selon la coutume d'enterrer en ces régions.
Jésus n'intervient pas. Il demande aux autres d'intervenir auprès de Lazare. Lazare ne peut se délivrer seul. Le Christ, lui-même, ne veut pas tout faire. Il donne l'essentiel, le souffle matinal qui emporte une vie, il donne l'appel premier du matin de Pâques : "Viens dehors". Ensuite c'est à nous, fraternellement, de continuer son œuvre : "déliez le". Alors, imaginez les voisins, les parents, les amis, la foule qui est là… s'approchant de cet homme et le déliant. Voilà que, peu à peu, Lazare naît à lui-même, il naît à une vie qui a un sens, il retrouve le souffle. Plus que sa mort, il avait sans doute raté sa vie, disait un jeune. Le Christ prononce le mot décisif : "Laissez-le aller".
Il ne demande rien à Lazare, ni reconnaissance, ni manifestations grandiloquentes d'amitié ; il eut pu le faire, mais il ne lui demande même pas de devenir son disciple car il lui rend sa liberté : "Va… laissez-le aller". L'histoire ne dit rien sur le lieu où est parti Lazare. Elle l'abandonne justement à sa volonté, à sa responsabilité… ce que ne supporteront pas les légendes qui vont s'emparer du personnage de Lazare pour lui fournir, bien entendu, une suite, une série, un arrivage sur nos côtes et une mort gauloise qui nous conviennent très bien !
Justement, nous remplissons les silences parce que nous ne supportons pas de laisser aux autres l'entière charge d'avoir à bâtir leurs routes, à accomplir leur marche et à tracer leur chemin. Nous les voulons tellement conformes à ce que nous sommes, que la légende remplira ce que l'histoire a heureusement laissé vide : la légende est capable de remplir le sépulcre de Pâques de mots obsolètes et inutiles, mais de mots qui nous rassurent. Le Christ n'a pas peur de la liberté de Lazare, il n'a pas peur de ce que fera Lazare. Il vaut mieux un Lazare libre, décidant de faire ce qu'il entend faire, en pleine conscience et liberté, qu'un Lazare esclave de reconnaissance et agenouillé pour rien, dans un hommage méprisable aux pieds de son sauveur. "Dieu n'aime que les hommages libres", disait Péguy et c'est une phrase qu'il faudrait - sans cesse - nous rappeler et redire.
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Dans cette attitude, dans le soin que prend le Christ à ne pas tout faire, mais de mettre en œuvre les mains qui l'entourent pour débarrasser Lazare de ses entraves, se lève la plus belle définition de l'œuvre éducatrice. Eduquer n'est pas rendre semblable, éduquer n'est pas remplir… Eduquer demande de permettre à un être humain, encore emmailloté dans ses enfances, encore ligoté d'habitudes, de peurs et d'atermoiements, d'arriver enfin, en adulte, à prendre des décisions qui conviennent à ce qu'il est et non pas le miroir, ni la répétition de ceux qui le précèdent, mais d'avancer librement vers l'avenir que Dieu lui offre et que, de toute façon, il aura à construire. Comme point de départ et fondement se tient ce courage de la confiance.
Les Feuillants ont une longue histoire… encore que, concédons le aux historiens qui sont parmi vous, 150 ans, à l'échelle de Poitiers, c'est peu ! 150 ans, à l'échelle de Sainte Croix, par exemple qui a commencé près d'ici, du Baptistère qui jouxte la Cathédrale, cela fait véritablement très jeune… Mais 150 ans offrent une histoire qui permet de rebondir. Les Feuillants ont d'abord une préhistoire.
Quand on fête un anniversaire, tout le monde sait bien que la date retenue est choisie un peu par convention. Napoléon, déjà, l'avait remarqué. C'est en 1842, qu'en plein milieu de son bref épiscopat, Monseigneur Guitton (qui ne sera évêque que quatre ans, avant de mourir d'apoplexie dans une rue de Niort), a décidé de créer une maison d'éducation sous le vocable de Saint-Vincent-de-Paul, pour les pauvres. Il l'avait établi dans ce qui s'appelait alors la rue d'Orléans (maintenant rue Jean Jaurès). C'est, en 1854, douze ans plus tard, que Monseigneur Pie décide de créer l'établissement et de le confier aux Pères Jésuites. Il ne prendra d'ailleurs qu'en juillet 1860 le nom de Saint Joseph, l'éducateur silencieux.
Vous savez que la présence des Pères Jésuites, en trois vagues, pendant ces 150 ans entrecoupés de responsabilités de prêtres diocésains et de directeurs laïcs, a institué ce désir, ce destin de former des hommes capables de construire leur avenir. Ce bref rappel pose un premier problème : une œuvre d'éducation catholique non seulement se veut ouverte à tous (aujourd'hui, le contrat avec l'Etat en fait obligation), mais il est important de se rappeler le sens exact du mot "catholique". Sans trop nous en rendre compte, nous définissons le mot "catholique" suivant la philosophie d'une multinationale présente sur tous les continents, dans tous les pays et nous aimerions multiplier nos succursales ou nos filiales. Or, "catholique" entendu selon cette approche, suppose de rajouter le petit mot "gé" afin d'insister : "par toute la terre". En rajoutant ce mot, on favorise évidement l'étymologie qui enchante. Mais "catholique" veut dire d'abord, avant toute expansion géographique, ce qui concerne le cœur de l'homme, ce qui saisit l'homme dans ce qu'il a d'essentiel, donc : selon l'essentiel. Quand vous tenez l'essentiel qui vit au fond de vous-même, vous tenez toute votre personnalité. Autrement dit, ce que vise ce mot et qui le rend si fraternel n'est pas une expansion numériquement chiffrable, ni de pouvoir dire "nous sommes les meilleurs parce que nous sommes les plus nombreux", mais il donne à penser que l'essentiel exige d'aller au cœur d'un être, là où sa dignité inaliénable due au fait qu'il est image de Dieu, le rend en même temps semblable à tous ses frères, ses égaux.
Etre catholique conduit à rechercher et à servir le primordial, l'originel, ce qui est fondamental dans l'existence, la vôtre, la mienne et celle de toute personne. Quand on raisonne ainsi, la première distinction ne se tient pas entre l'enseignement général et l'enseignement professionnel, entre l'enseignement pour élite et l'enseignement pour tout le monde. Elle conduit à savoir si un système éducatif est capable de toucher un jeune là où son humanité n'a pas d'âge parce que c'est l'endroit source de sa liberté et de sa responsabilité.
Nous ne pouvons être frères des autres, au-delà de toute classification comme de tout racisme, au-dessus de toute violence comme de tout mépris, que si nous acceptons de descendre au plus profond de nous-mêmes dans l'expérience crucifiante que fait Lazare quand, enfoui dans le cercueil, il est réduit à n'être plus qu'un être incapable, par lui seul, d'une parole qui le remette debout. Mais la parole d'un Autre le relève.
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Eduquer redit l'acte de naissance : "viens dehors", non pas pour nous ressembler, non pour être avec nous, mais pour courir ce monde qui t'attend et qui a besoin de toi. L'acte éducatif fondamental est donc un acte créateur. L'image de ce Christ aux yeux encore humectés de larmes et, sans aucun romantisme, qui pleurera sur Jérusalem, décrit ce Christ qui sait ce qu'il y a au cœur de l'homme (Jn 2, 25). C'est cela qui motive l'attention et l'intérêt de toute entreprise d'éducation.
Dans ces conditions, le problème de l'élite est un de ces nombreux faux problèmes dont nous nous gargarisons ! Car la vraie question n'est pas de savoir s'il existe une élite ou non, mais de savoir où la mettre : au-dessus ? A côté ? A part ? Ou, comme le demande l'Evangile, sel de la terre, au milieu des hommes pour les rendre un peu plus humains, un peu plus dignes, un peu plus respectueux, un peu plus hommes.
150 ans pour ce faire, 150 ans d'une œuvre de confiance… c'est une œuvre à recommencer chaque jour. Personne n'est maître de demain, c'est l'avenir qui vient au-devant de nous. Nous avons à l'accueillir à travers ses joies et ses peines, à travers ses difficultés financières, comme à travers le nombre de jeunes disponibles, à travers les découvertes de ce monde, comme à travers tout ce que l'instruction, la science et la technique nous livrent. Là, peut-être, est le changement le plus profond. Au fond, - pardonnez ce raccourci, mais il donne à penser - le grand problème de notre pays était, il y a 150 ans, de rendre l'instruction accessible à tous.
Souvenons-nous qu'alors peu près 50 % de la population savait lire et écrire. Ce n'est que 30 ans plus tard que la moitié des femmes sauront lire et écrire ! Aujourd'hui, le problème reste encore posé, puisque, selon les quartiers de notre pays, entre 1 et 6 % d'analphabètes vivent encore parmi nous. Ce qui prouve qu'on peut apprendre à lire à l'école primaire et tout oublier par après. On peut apprendre à lire à l'école et perdre le goût, l'amour d'ouvrir un livre. Mais la question plus radicale demande ce que nous faisons de notre savoir.
Nous sommes devant des savoirs de plus en plus identifiés, sectorisés, indépendants les uns des autres et qui ont besoin de transversalité. Les spécialités ne cessent d'augmenter. Et cela est bon ! Mais le grand danger serait de bâtir une science ou une technique, qui se délieraient de l'humanité pour courir seules leur propre perfectionnement ou leur propre rentabilité. L'urgence d'aujourd'hui ne demande plus simplement de donner de l'instruction à tout le monde, mais bien de permettre à chacun de savoir comment ce qu'il apprend le rend davantage humain. Quelle est l'anthropologie profonde de nos actions ? Certes, c'est une banalité de dire qu'il n'existe pas de mathématiques catholiques ou de géographie chrétienne, et heureusement ! Mais on peut dessécher un cœur ou l'ouvrir, le rendre chercheur ou satisfait. On peut durcir un jeune, le rendre intolérant, ou le rendre fraternel. C'est-à-dire que la nature des relations que nous entretenons avec les savoirs appartient au travail d'éducation autant que l'acte d'instruire. Nous avons comme responsabilité, en ce temps, de montrer la fécondité humaine de ce que nous savons, sinon nous risquons d'avoir une terre tellement technicienne qu'elle en deviendrait invivable…!
Cette réflexion souligne que l'histoire d'une institution éducative commencée en 1842, reprise en 1854, connut périodiquement des interrogations sur ses moyens, même sur son déplacement avec Monseigneur Vion, voici 30 ans. L'histoire véritable dépasse les épiphénomènes car, plus que les moyens, si nécessaires qu'ils soient, compte l'objectif. Ce qu'on a en vue, c'est l'homme qu'on veut bâtir et la société qu'on veut édifier. Où que soit un établissement, à travers tout ce qu'il apprend, à travers les disciplines qu'il enseigne, les orientations qu'il donne, la seule parole qui vaille encore aujourd'hui - comme pour demain - reste celle du Christ à Lazare : "Lazare, dehors… Déliez-le et laissez-le aller".